|
Par Cerise Maréchaud
Portrait.
Salima Naji. La mémoire des pierres
Ses dates.
1971. Naissance à Rabat.
2002. DPLG, Ecole darchitecture Paris-La-Villette.
2001. Art et architecture berbères du Maroc, Edisud/Eddif et Portes du Sud marocain, Edisud/La Croisée des chemins.
2004. Prix Jeunes Architectes de la Fondation EDF pour son action de restauration des greniers de lAnti-Atlas ; ouvre son agence à Kénitra.
2006. Greniers collectifs de lAtlas, Edisud/La Croisée des chemins.
2007. Troisième phase du chantier de rénovation du Ksar Assa ; Doctorat, Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). |
|
|
Salima Naji
(CM / TELQUEL)
|
Architecte engagée, Salima Naji dirige la restauration du Ksar Assa, bijou patrimonial du Sud marocain. Au cur du projet, une mission : construire pour les hommes et sauver limage de la culture.
Dans un crissement incessant de brouettes, une cinquantaine douvriers, chèche noué sur le crâne, vont et viennent entre les tas de pierres. Déjà la chaleur sabat sur le Ksar Assa, doù montent des odeurs de terre. Chevelure retenue par un foulard, portable et appareil photo autour du cou, Salima Naji salue ses équipes, jauge leur activité, inspecte les réalisations
|
|
En décembre 2005, la jeune architecte sest vu confier par Ahmed Hajji, directeur de lAgence du sud, la restauration du Ksar Assa, au sud-est de Guelmim, lune des plus grandes et des plus anciennes cités fortifiées du Maroc.
Moins de deux ans plus tard, lambitieux chantier impose le respect. Remparts, mosquées, passages
ça et là, ce qui nétait, il y a peu, quamas de schistes informes a été patiemment ramené à la vie, strate après strate, sans faire dinfidélité à lauthentique : la restauration se déroule en privilégiant les matériaux locaux et en utilisant toutes les techniques anciennes de construction du sud marocain. Ksar Assa en est une majestueuse leçon, admire Salima Naji tout en caressant les murs de kaolin, cet enduit doux et laiteux fabriqué par les femmes dici, qui a la qualité de préserver la fraîcheur des habitations.
Surtout, ne pas grimer la spécificité culturelle locale, insiste-t-elle dune voix chantante, articulée avec soin. Le geste précis, parfois théâtral, Salima Naji sait aussi se faire plus ferme pour rectifier une erreur, arrachant à mains nues le mortier de terre encore frais, posé par un artisan sur le pilier dune minuscule mosquée du 17ème siècle, parce quil naurait jamais été construit comme ça.
Cité sacrée et creuset culturel
On ne cherche pas la perfection, explique larchitecte. Il faut respecter lâge de la construction, que lon sente lhistoire de ce lieu. Rien nest improvisé. Pendant six mois, Salima a noirci des cahiers entiers de plans, de notes et de relevés. Priorité de la restauration : lieux communs et sacrés du Ksar, où subsistent une dizaine de foyers malgré lexode menaçant.
Chaque décision est sagement concertée. À Assa, il ny a presque plus de maâlmine, déplore Salima Naji, qui met un point dhonneur à travailler avec les artisans locaux. Elle sen remet à la grande connaissance du maâlem Ba Mouh, homme fin et discret, rencontré lors de ses recherches de terrain sur les greniers citadelles du Souss, il y a quatre ans.
À la moindre hésitation, Salima saccroupit pour expliquer ou questionner ses choix, en reproduisant ses plans à laide de pierres ou de brindilles. Les anciens fouillent dans leur mémoire pour trancher : sur la forme du Borj Ihchach (du nom dune des familles du Ksar), défait puis refait à trois reprises ; ou encore sur celle des piliers de lécole coranique de leur enfance.
Il est vrai que nous sommes partis de rien, admet la jeune femme, tout en moquant les experts qui auraient voulu tout raser pour construire un hôtel cinq étoiles. Car tout lenjeu du chantier Ksar Assa est là : Un devoir de mémoire, assure solennellement Salima Naji.
Deux aspects très forts simposent à elle : lintangibilité du Ksar et le brassage culturel qui façonnent son histoire. Cest le Ksar aux 366 saints, un lieu sacré par excellence. Avec passion, Salima raconte limplantation très ancienne dans la région, dont témoignent des gravures rupestres primitives, les origines païennes du Ksar, sa fondation dès le 12ème siècle, attestée par des manuscrits. Puis son statut de cité sainte, à partir de laquelle furent diffusées linstruction et la pensée islamiques.
Ksar Assa, cest enfin un ancien caravansérail aux franges de lAtlas, carrefour de commerce transsaharien, creuset de plus de treize lignées. Ce qui ma frappée ici plus quailleurs, cest cet amour des gens pour leurs origines, se souvient Salima Naji, tout en repoussant catégoriquement tout communautarisme, sujet à récupération politique dans cette région sensible du Sahara. Le Maroc na pas de forteresse culturelle, cest louverture, le syncrétisme, insiste larchitecte également anthropologue. Je naurais jamais osé intervenir ici sans ce bagage intellectuel, avoue-t-elle. Ici, cest le Sud marocain, temple darchitectures vernaculaires berbères dont Salima se passionne.
Son amour pour la région comme son goût du chantier lui viennent de son père, géomètre topographe, qui avait des marchés dans le sud. On venait souvent le rejoindre, dormant chez lhabitant, se remémore Salima. Elle héritera du même sens de la curiosité et de la précision. Pendant dix ans, Salima Naji promène calepins et instruments de mesure, de Aït Sokhmane du Haut Atlas aux contreforts Idouska et Ichtouken dAgadir. En voiture, à pied, à dos de mule, la jeune femme avance de tribu en tribu, sur les traces de la chercheuse Djinn Jacques-Meunié. Nous avons un patrimoine dune richesse inestimable et personne nen a conscience, se désole-t-elle, enragée par le mépris de larchaïsme, lié à la volonté de moderniser à tout prix, souvent en effaçant, et doublé dun mépris des gens du sud, nos tiers-mondistes à nous, ironise-t-elle.
Construire avec le peuple
Fidèle à son mentor, larchitecte égyptien Hassan Fathy, et à sa devise construire avec le peuple, Salima Naji place lhumain au cur du chantier du Ksar Assa. Restaurer oui, mais aussi revitaliser le lien social, à travers une démarche participative unique au Maroc. Une approche essentielle pour gagner la confiance des habitants. Question de motivation également. Nos artisans sont payés dignement, je me suis battue pour ces salaires, insiste Salima Naji. Nos artisans gagnent entre 80 et 120 DH la journée, précise-t-elle, se moquant des cassandre mal avisés, persuadés que la ptite va se faire avoir.
Salima Naji voit plus loin. À travers le projet Ksar Assa, nous avons mis en place un conservatoire des métiers de la conservation, dont lobjectif est de se développer en véritable formation diplômante, espère-t-elle. Je veux rendre sa dignité au maâlem, raviver les compétences.
Le chantier Ksar Assa est également conçu pour susciter la création de micro-entreprises, pour lesquelles lAgence du sud fournira matériel et savoir-faire. Quinze projets, portés par des associations, ont déjà été validés : maisons dhôte type tamesryt, musée historique, gîtes, restaurant, coopérative et vente de produits AOC, café
Pour moi, ce sera une vraie réussite quand les habitants commenceront à en profiter, confie Salima Naji. Dici deux ans, la société civile doit prendre le relais de son action. Afin daider les habitants à se projeter, la jeune femme prévoit un déplacement à Aït Bouguemmaz, quils voient que cest possible.
Elle-même souhaite faire de lexpérience Ksar Assa un modèle. La preuve quun projet maroco-marocain peut être efficace, bien fait et pas cher. Tout le monde attend lONG miracle qui donnera un milliard
Moi je nattends pas, il faut bosser !, clame Salima, fulminant contre les fonds gaspillés dans des études internationales qui ne changent rien, elle qui a toujours autofinancé ses recherches.
Dans quelques jours, elle partira en Turquie, en tant quambassadrice du Maroc lors de la Semaine de larchitecture. Juste avant, elle fera une présentation au Festival de Fès sur le thème dAssa, lutopie revisitée. Et si cétait vrai
|
|