Zakaria Boualem veut absolument savoir qui a truqué les élections et pourquoi.
Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque
Sur lécran verdâtre de la télévision nationale, trois cravates devisent, solennellement comme il se doit. Happé par le spectacle, hypnotisé par la lenteur du propos, Zakaria Boualem regarde la chose (on hésite à parler démission) avec un intérêt darchéologue.
Les cravates parlent des prochaines élections. Il y a deux invités et un animateur. Zakaria Boualem ne retient pas le nom des deux partis représentés, mais il se souvient vaguement avoir lu les mots démocratique, constitutionnel, social, uni, ou un truc comme ça.
Soudain, la cravate numéro 1 sagite et explique que si son parti na pas participé aux précédentes élections, cest parce quelles étaient truquées et que maintenant, hamdoullah tout va mieux et il est de retour et Zakaria Boualem est content pour lui, et merci. La cravate numéro 2, qui a participé aux précédentes élections, ne réagit pas et lanimateur non plus. Sur le plateau, tout le monde a lair de considérer comme un fait exact et prouvé que les élections précédentes ont été truquées. Et là, Zakaria Boualem se pose la question : truquées par qui ? et pourquoi ? Il est bien le seul à sinterroger. Les cravates sont passées à un autre sujet et continuent dempiler des phrases compliquées dans un jargon arbaouiphone hardcore qui, à lui seul, pourrait expliquer pourquoi tout le monde se fout de ce quils racontent.
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Mais Zakaria Boualem, homme opiniâtre et fier, refuse de faire comme si rien navait été dit. Il veut savoir qui a truqué les élections et pourquoi, cest une affaire de principe. Il refuse de considérer le simple fait dannoncer publiquement le trucage comme une extraordinaire percée des droits de lhomme. Il en veut plus, il veut comprendre, et si possible savoir comment on va faire pour que cela ne se reproduise pas. Apparemment, cest trop demander. On lui dit que les prochaines élections vont être propres, on lui demande de le croire, et il nest pas impossible quen 2012, il apprenne quil y avait des trucages et que maintenant ça va être propre. Cest une suite récurrente qui tend vers labsurde. Et, franchement, cest un peu démotivant. Oui, Zakaria Boualem, citoyen marocain, veut voter. Il sait quil sagit là de la seule façon de faire entendre sa voix, il a compris que des gens avaient donné leur vie pour arracher ce droit. Tout cela est incontestable. Mais ces changements de discours brutaux le fatiguent. Il a grandi dans un système où le mot politique était dangereux. Chez les Boualem, le papa, désireux de protéger son petit commerce, répondait aux questions insolentes de Zakaria par un rentre dans le souk de ta tête des plus dissuasifs. Cétait là la ligne de conduite nationale, le rentrage dans le souk de sa tête. Et maintenant, soudain, on sémeut de voir que tout le monde se désintéresse des élections, on se demande avec les yeux ronds pourquoi les jeunes sont allergiques aux discours ampoulés des cravates numéro 1, 2 et ma jaouarahouma. En bons Marocains, ces derniers sabstiennent de toute remise en cause, ils considèrent que la génération de Zakaria Boualem manque de sens civique, quelle est irresponsable, quen refusant de prendre part à la chose publique, elle risque de livrer son avenir à nimporte qui. Cest sans doute vrai, mais cette fameuse génération nentend pas ce discours. Parce quelle est déjà rentrée dans le souk de sa tête et quil est très difficile de len faire sortir. Lorsquelle arrive à sortir une oreille et quelle la prête aux politiciens, elle se retrouve propulsée dans le passé, alors elle rerentre dans le souk de sa tête, quelle a pris le soin daménager avec le temps. Dans ce souk, il y a des films, de la musique, des envies de partir ailleurs, des tas de choses dont les cravates ne parlent jamais.
Pour les faire sortir de ce souk douillet et rentrer dans le souk national, il va falloir travailler un peu plus dur, sur le fond comme sur la forme. Il va falloir gagner une crédibilité rapidement, proposer un projet de société et en même temps nous donner de lespoir. Oui, cest difficile, mais cest comme ça. Au boulot, donc, et merci ! |