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Par Jean Berry
Portrait. Le bluesman de Chellah
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Majid Bekkas entouré de Karim
Soussan et du maâlem
Mohamed Chaouki.
(JEAN BERRY)
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Musicien éclectique, Majid Bekkas sest fait une spécialité du métissage musical entre gnaoua, jazz et blues. Une marque de fabrique quil applique, depuis douze ans et en tant que directeur artistique, au Festival Jazz à Chellah. Rencontre.
Le soleil de juin illumine les vieux murs du Chellah à Rabat. Une équipe de techniciens saffaire sur le site : dans quelques jours, le désormais traditionnel festival de jazz y prendra ses quartiers, plus exactement du 16 au 20 juin.
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Un festival haut en couleurs, à limage de son directeur artistique, côté marocain, qui tient le cap depuis la naissance de la manifestation, il y a douze ans aux Oudayas.
Guitariste classique de formation, converti à lélectrique dans les années 80 avec le groupe Youbadi (du nom dun morceau gnaoui), Majid Bekkas sest ensuite initié aux rythmes gnaoua et aux instruments berbères et a mêlé les musiques marocaines au flamenco et au jazz. De cet éclectisme naît une aisance égale au hajhouj, au oud ou à la guitare ; et une capacité de synthèse des rythmes et mélodies, qui font de lui lun des musiciens marocains les plus doués de sa génération. Lartiste a même participé à une dizaine de disques distribués en Europe, dont quatre à son nom. Et si peu le savent, cest parce que Bekkas préfère évoluer dans la discrétion, loin des projecteurs, bâtissant patiemment son uvre. Son fauteuil de chef dorchestre dun petit mais néanmoins ambitieux festival (moins de 1,5 million de dirhams de budget) lui sied à merveille. Il en a naturellement fait une passerelle entre des musiciens marocains et leurs homologues européens.
Flamenco, gnaoua, jazz...
Fils dune famille originaire de Zagora, Majid Bekkas est né au quartier Tabriket à Salé, où les musiques du désert, les rythmes Aqallal ou Rouqba, ont bercé son enfance. Jai acheté mon premier guembri en 1974, avant dêtre initié par le maâlem Ba Hoummane, se souvient lartiste. À lépoque, les Gnaoua se réunissaient chaque lundi à la kasbah de Sidi Moussa. Mais aujourdhui, cette tradition sest malheureusement éteinte. Après avoir enseigné au Conservatoire de Rabat et travaillé au ministère de la Culture pendant 24 ans, lhomme a décidé de se consacrer exclusivement à son art. Je viens tout juste darrêter. Jai pris un DVD pour débuter ma carrière pour de vrai, samuse-t-il. Pourtant, lhomme a derrière lui un long périple musical, le long duquel il a revisité le patrimoine des musiques marocaines. Un chemin tracé par un seul disque produit au Maroc (Soudaniye, en 1990) et une dizaine sortis en Europe. Certains comportaient des rencontres avec les guitaristes espagnols Juan Carmona et Pedro Soler, perpétuant la tradition arabo-andalouse, ou encore avec la chanteuse israélienne Sarah Alexander (Ya Salam) ou Hasna El Becharia, femme gnaouie du sud-ouest algérien. Lhomme a aussi ses disques à lui, dont African Gnaoua Blues (2001), un manifeste maghrébin en musiques, et Mogador (2004), qui invitait notamment le trompettiste italien Flavio Boltro. Kalimba, le petit dernier, sorti récemment en Allemagne et annoncé pour la rentrée en France (suivi dun concert au Théâtre de la Ville, à Paris), le voit même emprunter au patrimoine africain ce piano à pouces et à lamelles de métal qui donne son titre à lalbum, en trio avec le pianiste allemand Joachim Kühn et le batteur espagnol Ramon Lopez. Cest juste une nouvelle étape. Mêler le rebab aux rythmes gnaoua, ce nest pas surprenant pour moi. Cet instrument est très présent dans les musiques maliennes par exemple, précise le maître.
Chellah, antre du jazz
Autour de lui ce jour-là, ceux qui font le Festival Jazz au Chellah saffairent. Il y a là Karim Soussan, jeune saxophoniste franco-marocain qui présentait son répertoire en quartet (avec oud, basse et batterie). Il y a bien sûr une touche marocaine dans ce que je fais, mais cela reste du jazz, avec aussi des influences rock ou contemporaines. Parmi ses mentors, Steve Coleman, John Zorn ou John Lurie et ses Lounge Lizards. La plupart des jeunes musiciens vivent à létranger, comme Mehdi Bennani, Khalid Cohen, Oussama Chraïbi, Abdelhay Bennani ou Hamid Behri, fait remarquer Majid Bekkas, mais il y a aussi de bons artistes ici : Issam Chabaâ, Tariq Hillal, Hsina... ou les frères Souissi, des vieux guerriers comme moi, samuse-t-il. Il reprend aussitôt son sérieux pour déplorer le manque despaces dexpression pour le jazz au Maroc : Il ny a pas vraiment de clubs et le peu de festivals qui existent préfèrent inviter des musiciens connus. Du coup, on ne donne pas tellement doccasions aux talents locaux et il ny a toujours pas denseignement académique du jazz au Maroc. Doù la raison dêtre de Jazz au Chellah.
Un Festival qui a choisi pour cadre un espace historique, à limage dun Jazz à Vienne, toutes proportions gardées.Ce que ne démentira pas Habib Achour, un ancien du mythique label Blue Note Records et nouveau directeur artistique du Festival, aux côtés de Majid Bekkas. Pas plus que les gardiens du temple que sont le maâlem Mohamed Chaouki, ses frères et ses neveux, qui forment la troupe des Ouled El Abdi, originaires du quartier Youssoufia.Ils sont là, aux portes du Chellah, depuis bientôt 40 ans, accueillant les visiteurs, vendant les tambours et les habits des Gnaoua. À lombre des vieilles pierres, se dresse leur petite table de fortune, encombrée dune théière, quelques restes de grillades et une pipe traditionnelle, le sebsi
Ma grand-mère venait de Tombouctou. Et jai été lun des premiers Gnaoua du Palais, rappelle fièrement le maâlem Chaouki, 64 ans, qui fut aussi le premier à jouer sur des scènes en Europe, où il a effectué une quinzaine de tournées. Il a ainsi accompagné Randy Weston voici une dizaine dannées, au Palais Tazi, et affirme même avoir joué avec Jimi Hendrix dans les années 60. Au sourire dubitatif de ses interlocuteurs, le maâlem répond par un froncement de sourcils.
Un festival de rencontres
Samedi 15 juin, sa troupe et lui montaient sur scène pour une fusion avec le poète et slammeur Anthony Joseph. Originaire de Trinidad et installé à Londres, ce dernier est lune des révélations de lannée en Europe, avec une musique pointue, un spoken word inspiré de ses recueils de poésie et soutenu par des rythmes caribéens. Sa rencontre avec le maâlem gnaoui, retour aux sources des rythmes africains, pourrait bien se poursuivre sur le Vieux Continent.
Le lendemain, le quartet de Karim Soussan recevait le renfort du pianiste portugais Bernardo Sasseti. Lundi, cétait au tour de lun des porteurs de la vague électro-jazz, Erik Truffaz, de monter sur scène, épaulé par le violoniste marocain Abdellah El Miry. Des rencontres parfois insolites, toujours transcendantes, que lon doit à Majid Bekkas et Habib Achour.
Aujourdhui tout le monde se proclame maâlem, sinsurge pourtant Mohamed Chaouki. Mais Majid Bekkas nest pas de ceux-là. Il a le sang et le cur des Gnaoua, il nous connaît. Bekkas corrige : Je ne suis pas un fils de Gnaoui, je ne participe pas aux soirées sacrées, mais jai sans doute quelques souches communes avec eux. À Jazz au Chellah, depuis une douzaine dannées, Majid Bekkas est le lien naturel entre les dépositaires des musiques ancestrales du Maroc et les invités qui défilent sur scène. Sa musique est une passerelle entre différentes cultures, différentes générations, entre lAfrique et lEurope. Cette année, il ne se produisait pas au Festival. Il était là pour écouter et vivre la musique des autres. Un autre talent, et pas le moindre, de Majid Bekkas. |
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