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N° 279
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Scandaleux !

Ahmed R. Benchemsi
Maintenant, si on est victime de deux injustices consécutives, on va en prison !


Slaa ou slaam 3laa rassoul Allah ! Le projet de nouveau Code de la presse est enfin prêt (lire l’article de Karim Boukhari, p. 6), et sera présenté en Conseil de gouvernement incessamment. N’en retenons pour l’instant que le préambule qui en résume (c’est écrit comme ça) les “importantes améliorations”. La principale : seulement 4 articles (au lieu de 26 précédemment) prévoient des peines de prison pour les journalistes. Moins du quart !! Nous sommes donc priés d’applaudir,
voire d’embrasser la main de M. Benabdellah en signe de reconnaissance. Désolé, mais c’est hors de question.

Déjà, il n’y a pas 4 articles qui envoient en prison, mais 5 : les 66, 67, 69, 72 et 100. Si l’article 67 est bien inspiré (il sanctionne l’incitation à la haine raciale ou religieuse) et que le 69 est discutable (il punit “l’ébranlement du moral des armées”, même en temps de paix), les trois autres sont proprement scandaleux. Le 66 reconduit la formule éculée de “l’atteinte au respect dû au roi”. En quoi consiste ce “respect”, exactement ? Si on écrit que le roi a commis une grosse erreur de jugement, voire s’est carrément planté sur telle ou telle réforme politique, lui manque-t-on de respect ? Ce sera au juge d’en décider. Vous imaginez un juge donner raison à un journaliste, contre un procureur qui l’accuse de manquer de respect au roi ? Soyons sérieux… Le 72, lui, punit de prison l’exposition sur la voie publique de publications “contraires à la moralité et aux mœurs publiques”. Selon quels critères ? Ceux qui veulent que l’Etat marocain, de par sa Constitution, soit musulman ? Très bien, mais jusqu’à quel point ? Si demain, sous la pression des islamistes (on a vu ce que ça peut donner, par exemple dans l’affaire des “blagues sataniques” de Nichane), une photo de femme en décolleté ou en maillot de bain dans un journal fait l’objet d’un procès pour atteinte aux mœurs publiques, que décidera le juge ? Imaginez-vous qu’il aura l’audace de donner raison au journal, créant ainsi une jurisprudence que les islamistes stigmatiseront aussitôt comme “contraire à la Constitution” (non sans logique, d’ailleurs) ? De qui se moque-t-on ? Enfin, l’article 100 est le nec plus ultra, la cerise sur le gâteau empoisonné qu’est ce projet de loi. Il prévoit d’emprisonner, tenez-vous bien, “quiconque, condamné auparavant pour un délit à une peine d’amende, commet le même délit dans un délai d’un an suivant sa condamnation”. Les motifs de procès conduisant à des amendes sont nombreux et variés, dans ce projet de loi comme dans la loi en cours. Et la justice marocaine a la fâcheuse habitude, forgée par 40 ans d’autocratie, de toujours donner tort aux journalistes face aux plaignants, aussi absurdes soient les motifs de poursuite (les cas se comptent par centaines) – et déjà ça, c’est un motif de révolte. Maintenant, si on est victime de deux injustices consécutives, on va en prison ! Et même si on est vraiment coupable, depuis quand deux amendes consécutives envoient-elles en prison, pour délit d’écriture de surcroît ? C’est scandaleux, ignominieux, honteux.

Je le dis le plus calmement du monde : ce projet de loi est une grossière arnaque. Entre le raisonnable et le déraisonnable, il n’y a pas de demi-mesure. Entre la liberté d’expression et l’emprisonnement pour délit d’expression, il n’y a pas de compromis à trouver. Soit on veut la démocratie, soit on ne la veut pas. Les auteurs de ces articles (un pool formé du Cabinet royal, des ministères de l’Intérieur, de la Communication, de la Justice, et du Secrétariat général du gouvernement) ne la veulent pas. Le plus agaçant, c’est que non seulement ils n’ont pas le cran de l’admettre, mais qu’en plus, ils prétendent nous convaincre de leur bonne foi. A défaut d’être démocrates, Messieurs, ayez au moins le courage de vos opinions…

 
 
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