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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abla Ababou

Tourisme. Talassemtane, le paradis oublié

Le Parc national de Talassemtane :
des paysages sompteux, mais
peu connus des touristes…
même locaux.
(DR)

Avec ses paysages somptueux, ses espèces végétales et animales rares, le Parc national de Talassemtane est un site de rêve pour le tourisme écologique. Reste à le mettre en valeur et, surtout, le faire connaître.


Bab Taza, petite bourgade à 25 kilomètres de Chefchaouen, grouille de monde. Entre le vacarme assourdissant des klaxons et l’urbanisme anarchique, on est loin des cartes postales touristiques, vantant les paysages grandioses du Rif. Pour accéder au Parc national de Talassemtane, ce chemin est l’un des plus fréquentés, avec celui
d’Akchour. Très vite, le brouhaha de la ville n’est plus qu’un souvenir. Hormis quelques 4x4 taxis, transportant les habitants des villages à flanc de montagne, rien ne vient perturber le silence environnant. Au fil des kilomètres, sur une piste rocailleuse et crevassée, les paysages changent de couleurs et de formes. Sur les sommets culminant à 2165 mètres d’altitude, aucune trace de végétation, d’où leur surnom de “Jbel Lakraâ” (Mont chauve). Plus bas, des arbres majestueux à perte de vue. Nous sommes dans l’une des zones les plus boisées du pays. Ici, des espèces d’arbres rares comme les cèdres, les chênes-liège, les chênes zen et les pins noirs abondent. Nous nous trouvons également dans l’unique sapinière naturelle d’Afrique. L’Unesco a classé cette région, avec le sud de la péninsule ibérique, “Réserve de la biosphère intercontinentale de la Méditerranée en 2006”. Objectif de ce classement : réduire la perte de biodiversité par des approches écologiques, sociales et économiques, orientées vers l’amélioration des moyens de subsistance des populations.

Quelle autre stratégie développer face à la pression humaine exercée par les quelque 20 000 personnes qui vivent dans le parc ? D’une superficie de près de 60 000 hectares, la réserve s’étend sur les provinces de Chefchaouen et Tétouan, et compte huit douars en son milieu et une trentaine à la périphérie. Face à une telle densité humaine, l’exploitation abusive des terres paraît d’autant moins contrôlable que sur les cinq postes de garde-forestiers existant, deux sont inoccupés. Les autorités forestières peinent à mettre un frein aux habitudes des habitants, d’autant que le Parc national n’a été créé officiellement qu’en novembre 2004.

D’après le responsable du site, les principaux freins sont la culture du cannabis et la démographie galopante. Chaque année, près de 1000 hectares des forêts de la province de Chefchaouen partent en fumée, à cause du défrichement des terres et des incendies, souvent d’origine criminelle. “Ici, les riverains s’approprient les terres le plus naturellement du monde”, nous explique-t-on. À l’origine de ce chaos, le manque de rigueur de l’administration forestière de l’occupant espagnol, qui a contraint le département des Eaux et Forêts à reprendre les délimitations forestières dans les années 80, face à l’expansion de la culture de cannabis. Ces efforts restant insuffisants, la répression a été durcie ces dernières années.

Une législation de plus en plus répressive
Auparavant, les contraventions dressées se contentaient de constater le défrichement sans mentionner l’objet de la culture. Aujourd’hui, celui-ci est précisé, faisant ainsi encourir aux paysans des peines d’emprisonnement. Mais en dépit de cet arsenal dissuasif, la majorité des ménages résidant dans le parc continuent à pratiquer cette culture. Les responsables tirent la sonnette d’alarme : “Cette culture épuise le sol. Un lopin de terre planté de cannabis ne peut être exploité que durant quelques années en dépit des engrais utilisés : presque dix fois plus que pour un champ de blé. Le défrichement d’autres terrains devient alors inévitable”. Difficile de freiner cette hémorragie face au manque d’infrastructures de base dans la région et, surtout, la pénurie d’emplois. Abdeslam, 31 ans, un habitant du douar Ouslaf, situé au cœur du parc, soupire : “Si je pouvais assurer à mon foyer une recette quotidienne de 100 DH, je ferais autre chose que cultiver du cannabis”. Et de poursuivre en balayant du regard une vallée verdoyante, mosaïque d’oliviers et de figuiers : “Cette région est tellement belle, et dire que même les terrains cultivés par nos ancêtres ne nous appartiennent plus. Bientôt il y aura plus d’hommes que de terres”.

Du haut de la montagne où s’est installé Abdeslam, la vue est splendide. Une palette de verdure et d’arbres. Seul le piaillement des oiseaux et le souffle du vent viennent briser le silence. Pourtant, en levant les yeux vers les cimes, l’érosion et les parcelles incendiées sont bien visibles, comme des cicatrices défigurant la montagne. Rachid Haddadi, l’ingénieur forestier qui nous accompagne, nous apprend que nous sommes dans une zone de gestion de ressources naturelles, étendue sur quelque 54 000 hectares. Ici, les interventions humaines sont encouragées pour conserver et développer le tissu socio-économique de la région. Faute de subventions étatiques suffisantes, les habitants ont appris à ne compter que sur eux-mêmes. L’exemple de la piste réalisée dans les années 90 en témoigne. Pour sortir de leur isolement, les ménages du douar se sont cotisés pour désenclaver leur village. Grâce à cette mobilisation, près de 100 000 DH ont pu être récoltés. Depuis, les taxis ont remplacé les mulets. “Si nous n’avions pas pris l’habitude de nous débrouiller seuls, même les chaussures n’arriveraient pas ici”, ironise un habitant.

En quête d’alternatives
Et le tourisme ? Abdeslam reste assez réservé sur la question : “Bien sûr qu’on aimerait s’ouvrir aux touristes, mais à condition que ceux qui viennent ici consomment davantage. Les habitants en ont assez des visiteurs qui se contentent de manger une tomate ou un artichaut”, déplore-t-il, avant de poursuivre : “Et en supposant même que le tourisme soit important, seuls quelque 10% des foyers pourront réellement en profiter. Nous avons besoin de vraies alternatives, sinon, nous serons obligés d’envahir la forêt”.

Pourtant, pour lutter contre la dégradation des espaces naturels, les programmes de développement de la région se multiplient. Les pouvoirs publics, l’Union Européenne - à travers le projet MEDA-, les ONG locales et internationales redoublent d’efforts. La tâche est aussi difficile que les objectifs sont nombreux : promotion de la gestion participative, valorisation et aménagement intégré des espaces agricoles et forestiers, augmentation et diversification des ressources à travers les activités génératrices de revenus, telles l’apiculture, les petits élevages ou les plantations fruitières. Au cœur de ces projets se trouve le Parc national de Talassemtane. Depuis près de cinq ans, les opérations sur le terrain vont bon train, notamment dans le cadre du projet MEDA qui, à lui seul, a investi près de 350 millions de dirhams depuis 2002. Parmi les actions du projet : séances de formation et de sensibilisation des producteurs, actions de reboisement et de régénération, appui aux filières agro-industrielles, promotion du tourisme avec l’amélioration des infrastructures d’accueil, la formation de guides touristiques et le projet d’un écomusée, sans oublier la réalisation d’un film sur le singe magot, espèce protégée qui vit dans la région.

Des projets à foison
Malgré les difficultés qui restent à surmonter, les potentialités du parc laissent présager un avenir meilleur. Sekkou Hach, chef du service provincial des Eaux et Forêts, en est en tout cas convaincu. “Le jour où Chefchaouen ne sera plus une ville de passage, le parc sera beaucoup plus visité et surtout mieux apprécié”, argumente-t-il. Même son de cloche auprès de Rachid Majjout, coordinateur de l’association catalane pour le temps libre et la culture (ACTLC). Cet homme de terrain nous rapporte l’émerveillement des randonneurs qui visitent les zones protégées de la région. La plupart ignoraient jusqu’à leur existence avant de venir à Chefchaouen. Pour valoriser ce potentiel, un projet-pilote a été réalisé en 2003 par l’association Chaouen rural. Il a concerné la réhabilitation de trois gîtes ruraux et la formation des propriétaires à l’accueil touristique. L’expérience s’est avérée concluante : le propriétaire de l’un des gîtes, ancien cultivateur de cannabis, s’est reconverti à l’apiculture et envisage de se lancer dans la distillation des plantes aromatiques et médicinales qui abondent dans la région. “Le tourisme rural est un moyen de faire évoluer les esprits, bien plus qu’une finalité”, ajoute Rachid Majjout. Aujourd’hui, ils sont cinq propriétaires de gîtes à être autonomes économiquement et à diversifier leurs activités. Certains proposent aux touristes des cours de cuisine, de poterie et de travail du doum, végétal local.

L’association se charge aussi de la commercialisation, tout en proposant aux randonneurs un programme de découverte de la région à travers des circuits personnalisés. Et le parc ne manque pas d’atouts. Outre sa faune exceptionnelle, comptant plus de 37 espèces de mammifères, 117 espèces d’oiseaux et 30 espèces de reptiles, l’endroit abrite également une flore à l’intérêt scientifique mondial. Les paysages ne sont pas en reste : vues panoramiques, plages sauvages, gorges, ponts naturels, grottes, cascades majestueuses… Les rencontres avec les habitants du parc constituent aussi un intérêt pour le visiteur citadin en mal de communion avec la nature. Surtout que ce type de tourisme de montagne, de plus en plus prisé dans d’autres pays, ne demande qu’à être développé sous nos cieux. L’adoption de la loi sur les aires protégées, toujours au stade de projet, permettrait-elle de dynamiser cette région enclavée. Pour cela, il faudra attendre le prochain gouvernement…

 
 
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