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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Musique. Beyrouth Underground

Yasmine et Zeid Hamdan
du pionnier Soap Kills.
(FRANçOIS CERNIN)

Impertinente, prolifique, déjantée… La nouvelle scène libanaise, façonnée par les convulsions politiques de son pays, lance ses bombes culturelles contre les tirs de roquettes et le nettoyage mémoriel.


Les absents n’ont pas toujours tort. Sur la scène de L’Boulevard, le 2 juin dernier, il était vain d’espérer entendre, entre le noir metal de Gojira et de Paradise Lost, le rock teinté de pop-punk aux accents rétro des Libanais New Government. Né The Government tout court en novembre 2004, mais rebaptisé après la mort de Rafic Hariri en 2005,
ce groupe est un des emblèmes de la nouvelle scène underground du Liban. Privé de visa, après que les passeports de ses deux membres français ont été confisqués par des autorités libanaises zélées, The New Government a, bien malgré lui, fait la politique de la scène vide. Vide, comme ces places, ces bars et ces boîtes d’un Beyrouth amputé de sa fourmillante vie nocturne depuis le retour des bombes.

“Pas un jour ne passe sans qu’un voyage ne s’annule ou un projet ne s’écroule”, se désole Zeid Hamdan, autour duquel se sont creusées, en quelques années, les tranchées de l’underground libanais, autant façonné que malmené par les convulsions politiques du pays. Il y a quelques semaines, la voiture de Walid Eido, député de la majorité antisyrienne, explosait près du mur du Manara Luna Park, l’un des lieux de ralliement de la nouvelle scène musicale libanaise. C’est là que l’équipe de Mooze Records avait lancé, en mai 2006, le premier Festival du mouvement Lebanese Underground. “Deux mois plus tard, la guerre a coulé mon entreprise”, déplore Zeid Hamdan, cofondateur de ce studio d’enregistrement converti en éphémère label alternatif, avant que les tirs de roquettes et le départ de ses deux associés en décident autrement.

Vent de liberté
Au pays du Cèdre, la nouvelle scène était pourtant en pleine éclosion. “Après le départ des Syriens, rappelle Zeid Hamdan, un vent de liberté a soufflé sur le Liban, accompagné du retour de nombreux Libanais de la diaspora, ramenant avec eux des backgrounds culturels très éclectiques”. Au Club Social, vaste sous-sol du quartier Gemayzeh (nouveau coin branché de la jeunesse aisée beyrouthine, qui a détrôné l’éternelle rue Monnot), au Basement, tenu par DJ Jade, ou encore au BO18, on crachait tour à tour les décibels des groupes Soap Kills, Scrambled Eggs, New Government, Lumi ou Saboon. Un furieux melting pot d’influences et de personnalités, au sein d’une communauté d’esprit solidaire, très liée artistiquement, dont les membres jouent parfois à la chaise musicale d’un groupe à l’autre.

Ainsi, New Government, quintet masculin nourri aux Clash, The Cure, David Bowie et autres Beatles, offre une mixture énergétique de punk, d’impertinence et de glamour. Scrambled Eggs (littéralement “Œufs brouillés”), l’un des “doyens”, formé en 1998, est un singulier métissage entre minimalisme expérimental et agressivité grunge. En janvier 2005, son guitariste Marc Codsi, en duo avec la brune Mayaline Hage (mi-PJ Harvey mi-Debbie Harry), apporte avec Lumi la lueur d’une électro-pop déjantée dans un horizon trop souvent politiquement assombri. Côté hip hop, les meneurs de jeu, réputés pour leur prose virtuose et sans concession, s’appellent Kitaa Beyrouth (dont le rappeur RGB, qui a participé à la résidence londonienne Music Matbakh, produite en clôture du Boulevard), Aks’ser, Irhab et Rayess Beck.

Fatal Savonnette
Malgré l’évidente imprégnation étrangère de ces groupes, “la plupart sont vraiment pionniers dans leur genre”, insiste Zeid Hamdan. Sept ans avant le retrait syrien, avec Yasmine Hamdan (aucun lien de parenté), c’est lui qui a fondé le groupe chef de file Soap Kills. Sur les pas de Abdel Wahab et d’Asmahan comme d’Aphex Twin, Air ou Portishead, c’est le premier à marier la langueur de la musique arabe au trip hop hyptonisant, porté par le charisme magnétique et la voix soyeuse de Yasmine. Malgré ses textes en dialecte local, Soap Kills, sensuel et provocateur, se positionne à contre-courant des tubes libanais jetables et passe pour “des Américains”. Succès immédiat : le “savon tueur” écume bars et boîtes de la capitale libanaise. “L’occupation syrienne n’empêchait pas une vraie vie nocturne, se rappelle Zeid. Sauf qu’en sortant de boîte, tu pouvais tomber sur un barrage. C’est comme si tu rentrais d’une fête à Marrakech ou Casa, et que tu te faisais contrôler par des Tunisiens ou des Algériens”. Même l’appellation du groupe n’a rien de gratuit. “On a grandi dans un pays qui a une volonté acharnée de passer la mémoire au kärcher, de tout nettoyer”, insiste Zeid.

“I killed the prime minister, I killed a famous journalist, and the next one on my list was an ancient communist”, lance The New Government sur une rafale de sons disco stridents et parodiques. La censure ? Connais pas ! Mais plus par dédain que par tolérance. Pour autant, la nouvelle scène n’est pas d’un militantisme chevronné. “Nous sommes musiciens avant tout”, estime Zeid Hamdan, admettant “un zest d’engagement” : divisions du pays, absence de travail de mémoire, corruption des puissants, “dépocrisie” (démocratie hypocrite dénoncée par Raiss Beck)… Il y a un an, certains rendaient hommage au journaliste assassiné Samir Kassir dans le dôme de la Place des Martyrs, encore balafré par les bombes. Pas besoin d’en faire trop. “Soap Kills a fait plein de chansons légères, mais au moindre titre engagé, ça claque”, assure Julie Lerat, journaliste ayant vécu à Beyrouth. Les textes les plus frontaux sont l’apanage des rappeurs, les autres préférant les “clins d’œil ironiques” au monde ubuesque du Liban d’aujourd’hui. “D’un côté une partie de la société très moderne et glamour, de l’autre la guerre, la misère, les réfugiés”, résume Zeid, rappelant le cliché de l’Américain Spencer Platt, prix du World Press Photo 2006, où de jeunes Libanais au look clinquant s’exhibent à bord d’un cabriolet dans une rue de Beyrouth dévastée.

“Les médias nous ignorent”
S’ils reflètent la mosaïque culturelle et identitaire libanaise (Yasmine de Soap Kills est chiite, Zeid est druze) et, selon Julie Lerat, “n’ont pas envie de penser en termes communautaires”, les musiciens de la scène underground eux-mêmes – à l’exception des rappeurs - sont majoritairement des privilégiés. Leur public aussi. “C’est déjà celui qui a le droit de sortir”, rappelle Julie Lerat. Une petite minorité beyrouthine, déjà partie étudier à l’étranger, anglophone et très imprégnée de culture occidentale… que les médias nationaux semblent ne pas voir. “Ils nous ignorent”, tranche Zeid Hamdan, mi-sarcastique, mi-dépité. “Au Liban, tout est beaucoup trop politique pour qu’il y ait une place pour la culture, poursuit Julie Lerat. Les médias ne sponsorisent que Haïfa Wehbe et autres bimbos qui gloussent”. À quelques rares exceptions près, comme Radio Liban, qui accueille parfois la scène underground sur ses ondes, ou MTV (Moor TV), dont le patron, un ex-rockeur, “a poussé Scrambled Eggs et Lumi à leurs débuts et produit le premier titre de Soap Kills”. Mais ce sont les radios étrangères (américaines, BBC, Radio Nova) qui les portent le mieux.

Vaille que vaille, les groupes underground s’accrochent à la scène pour rester en vie. Avant l’été meurtrier de 2006, Mooze Records multipliait les concerts dans des lieux insolites : Luna Park, station de train désaffectée, musée de cire d’un village médiéval, villages de montagne… Des happenings encore trop confidentiels, ne rassemblant pas plus de mille personnes. “Nous n’avons pas au Liban d’équivalent de L’Boulevard”, regrette Zeid Hamdan. Après la mort prématurée de Mooze Records, il a fondé le site lebaneseunderground.com, à l’emblème explicite (une petite bombe rouge) pour essayer de “forcer la porte des festivals officiels comme Byblos, Beiteddine, Baalbeck, encore très frileux”. Mais toute initiative nationale demeure suspendue à la trêve des armes.

Ne pas dormir
C’est finalement loin du micromarché libanais – moins de trois millions de personnes – que la scène underground beyrouthine sort de terre, notamment en Europe, dans le sillon de Soap Kills. “Il y a peut-être un effet guerre, laisse planer Zeid Hamdan. Pour les journalistes étrangers, on représente le visage funky du Liban, loin des terroristes”. Claustrophobes et en galère, les musiciens du mouvement s’exilent à nouveau. Scrambled Eggs, auteur, comme Soap Kills, de cinq albums autoproduits, vient de signer avec un Libanais installé au Canada. Après un premier single, Lumi est en pourparlers avec une major pour l’enregistrement de trois opus. Yasmine de Soap Kills, qui “n’en pouvait plus de se sentir extraterrestre sur scène”, s’est installée à Paris, où Zeid a mis sur pied une soirée Lebanese Underground à La Flèche d’Or, le 9 juillet prochain. Enfin, New Government, un an après leur premier album éponyme, enregistrait un six-titres et négociait avec un label libanais.

Le cinéma, aussi, tend l’oreille à cette authentique soundtrack du Beyrouth d’après-guerre : Soap Kills figurait dans la BO d’Intervention divine de Elia Suleiman et Terra Incognita de Ghassan Salhab. Scrambled Eggs s’immisçait dans celle du Dernier homme, du même Salhab, ou encore dans Falafel de Michel Kammoun. Le groupe a été choisi pour composer la musique de Perfect Day, de Joana Hadjithomas et Khalil Joreigbande. Un film – projeté l’an dernier au Festival de Casablanca - dans lequel le protagoniste, narcoleptique, s’endort dès qu’il cesse de bouger. Une amère métaphore du Liban d’aujourd’hui. “Nous avons tendance à nous endormir”, avertit Zeid Hamdan. “Nous sommes tous plongés dans une fausse image de confort, et les petites bombes de lebaneseunderground.com rappellent cette absurdité. Pour survivre dans ce monde qui s’écroule, il faut rester éveillé”, explique le résistant pacifique en guerre contre le “coma d’ambition”.



Zeid Hamdan. Créatif hyperactif

Chevelure hippie, moustache à la mexicaine et lunettes de soleil surmontant un “Z” en ébène : sur les murs de Beyrouth, Zeid Hamdan graffe son empreinte. Peu, hormis les vieux et les réacs, ne le connaissent pas.
Hyperactif musicien, compositeur et programmateur, ce trentenaire Beyrouthin n’a ni le physique ni l’attitude d’une idole des jeunes, mais il est aussi indispensable à la nouvelle scène libanaise qu’une guitare au rock n’roll. Cofondateur pionnier de Soap Kills, vocaliste et guitariste de New Government, agent des Scrambled Eggs, manager de Lumi, compositeur pour des pièces de théâtre, importateur de la techno, “teuffeur” des montagnes, DJ (Shift Z), fondateur de Mooze Records et du site lebaneseunderground.com, il est aussi formateur auprès de jeunes musiciens irakiens à Amman et nominé au Young Music Entrepreneur Award par le British Council. Zeid le magnétique traque les projets mais refuse l’exil. “Le Liban est si riche, si prometteur, idéal pour créer. Je reste ici”.

 
 
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