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Par Chadwane Bensalmia
Tournage. Sur les traces de Kherboucha
A la fin du 19ème siècle, Kherboucha, une chikha de la région de Abda, tient tête au despotique caïd Aïssa Ben Omar et appelle à la rébellion populaire. De cette légende, le réalisateur Hamid Zoughi tire le scénario de son nouveau long métrage.
Un plan fixe. Au bord d'une rivière, entre deux rires et un ragot, un groupe de jeunes filles, sorties tout droit d'un tableau marocain de Delacroix, lavent leur linge. L'image, qui respire la quiétude, renvoie à une tranche de l'Histoire récente du Maroc, vers la fin du 19ème siècle, dans un village de la prospère région de Abda Doukkala. Les trois filles |
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sont plongées dans leur retraite féminine, quand déboule un cavalier sur l'autre rive, ralentit, le temps d'un regard, puis disparaît sur leurs éclats de rires. Elles se tournent toutes vers l'une des leurs, un sourire complice sur les lèvres, puis s'en vont la taquiner. C'est une brunette, pas très belle, la peau du visage mouchetée, souvenir d'une vérole mal soignée, mais le regard fier. Hadda, surnommée Kherboucha à cause de ses cicatrices, a du mal à cacher son émotion. D'abord gênée, elle se laisse vite aller aux confidences. Après tout, elles sont toutes au fait de sa secrète histoire d'amour avec le Doukkali
Coupez ! La scène d'ouverture du film est dans la boîte.
De la légende au cinéma
Grand amateur de aïta devant l'éternel, Hamid Zoughi est un homme heureux. Il est en voie de réaliser un vieux rêve : coucher sur celluloïd la vie de Kherboucha, la plus mythique des reines de cette musique populaire. Il n'est pas un amateur de aïta qui ne connaisse son nom, mais bien peu se souviennent de sa légende. De son passage, il ne subsiste que le classique titre éponyme, repris par des générations de chioukh ; aucun texte, ni la moindre photographie. Du coup, le réalisateur a dû parcourir les quatre coins de la région de Abda à la recherche de septuagénaires natifs du village de la chikha, questionner des chercheurs ethnomusicologues et des héritiers du patrimoine de la aïta, pour reconstituer la trame de son histoire. L'étape suivante, encore plus difficile, consistait à démêler le mythe de la réalité. J'ai retrouvé plusieurs versions autour de son histoire. J'en ai choisi une, presque subjectivement, en tenant compte des besoins de la fiction, confie Hamid Zoughi. J'avais besoin d'un matériau dramaturgique pour accrocher le spectateur. Et à en croire le réalisateur, rien de mieux qu'une belle romance pour relever le goût de son scénario ! C'est ainsi qu'il a choisi la version évoquant le personnage de Doukkali, le supposé amoureux de Kherboucha, cavalier émérite et musicien de talent, qui lui aurait appris à monter à cheval et inculqué le subtil art de la aïta.
Certes, Zoughi n'a retrouvé aucune trace de Doukkali lors de ses pèlerinages au village de Ouald Zayd dans le Abda - là où la légende est née -, mais il a été séduit par cette hypothétique idylle, qui permettait autant de romancer le propos que de raconter le chemin par lequel Hadda Zaïdya est devenue Kherboucha.
Quand à l'Histoire, celle qui a valu à Kherboucha son statut de mythe, elle tient en quelques lignes : dans un Maroc pré-protectorat, une femme a tenu tête au terrifiant Caïd Aïssa Ben Omar, un despote qui régnait en maître absolu, par les pouvoirs du Makhzen et des futurs colons, sur la région de Abda Doukkala. Poétesse, armée de son verbe et de sa voix, Kherboucha a décidé de vouer son talent à la justice. Les menaces et les rappels à l'ordre du tyran ne la font pas frémir. Unique femme survivante de l'attaque d'une tribu ennemie, Kherboucha ira jusqu'à appeler à la rébellion générale, signant ainsi son arrêt de mort. Excédé, le Caïd Aïssa jure de lui régler son compte personnellement. Il la kidnappe et l'emmure vivante, le jour même de ses noces. C'est dans cette fin tragique, illustration d'un Maroc aussi proche dans le temps que lointain dans les réalités, que Zoughi a puisé sa deuxième raison de faire ce film.
Le Maroc, il n'y a pas si longtemps
Mes enfants ne me croient pas quand je leur raconte que jusqu'aux années 20/30, les Marocains marchaient pieds nus dans la rue, ne savaient pas ce qu'étaient un slip et un tricot de peau, lance le réalisateur. Bon nombre de Marocains ont du mal à accepter l'idée qu'il n'y a pas si longtemps, on nous regardait comme des sauvages. Et si Zoughi a eu envie de donner vie à cette histoire, c'est parce qu'il souhaite que ses concitoyens réalisent le chemin parcouru par le Maroc en un demi-siècle. Il y a à peine cinquante ans, les gens étaient terrorisés par le Makhzen. Personne ne pouvait prétendre à un quelconque droit, encore moins les femmes. Pourtant, une chikha a osé se rebeller contre cet ordre tyrannique. Et elle mérite que l'on ravive son souvenir, poursuit-il. Son patriotisme artistique l'a ainsi amené à déterrer quelques archives. Des manuscrits et autres textes décrivant la dictature du Caïd Aïssa Ben Omar et, à plus grande échelle, du Makhzen de l'époque.
Et à partir de ces bribes d'Histoire, il a tenté de reproduire sur pellicule ce Maroc primitif
avec les moyens du bord. Soit un budget de 3,8 millions de dirhams, déboursés solidairement par le Centre Cinématographique Marocain - à titre d'avance sur recettes - et 2M. Un budget modeste qui a longtemps angoissé le réalisateur. À deux semaines du dernier clap, après maintes acrobaties financières destinées à boucler le coût de la reconstitution historique, Zoughi respire enfin. Seul regret : ne pas pouvoir tourner dans la demeure du Caïd Si Aïssa, encore dressée dans le village, mais totalement délabrée. Il avait tout de même une belle et précieuse trouvaille pour le consoler. Dans la foulée de ses recherches, et au hasard de ses rencontres, Zoughi était tombé sur quelques vers, extraits survivants de titres perdus - trois au total - de Kherboucha, où elle s'en prend au fameux Caïd. Avec ses deux complices, le scénariste Khalid Khodari et le musicien, spécialiste de la aïta, Bouchaïb Jdidi, le cinéaste a pris pour défi de reconstituer les trois textes. Mission accomplie, tant bien que mal. Le trio considère le résultat comme une collaboration à cette reconquête de la mémoire qu'est Kherboucha, un autre symbole de l'éternelle confrontation entre l'art et l'autorité, commente le réalisateur.
Pour la peine et la gloire, la majorité de l'équipe du film a accepté de travailler bénévolement sur le tournage. Et les rémunérés d'entre eux n'ont pas eu le ventre gros, se contentant tout juste d'un cachet décent. À commencer par l'actrice qui campe Kherboucha, Houda Sedki, qui se laisse diriger par Zoughi pour la deuxième fois. C'est en effet ce dernier qui lui avait offert son premier rôle au cinéma, dans son précédent long-métrage Les requins. Pour revêtir le personnage de la mythique chikha, cette lauréate du conservatoire de musique de Casablanca a tout de même dû s'immerger pendant une année dans le patrimoine musical de Safi. La jeune actrice s'est ainsi initiée aux techniques de chant de la aïta, pour pouvoir interpréter les trois titres inédits que son réalisateur a pu recréer. Verdict à la sortie du film, en 2008. |
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Culture. Retour aux sources
Ce n'est pas la première fois que la légende de Kherboucha intrigue. Avant le grand écran, en 2002, Farida Bourqia s'était déjà inspirée de son histoire pour écrire le scénario de la série Jnane El Kerma, diffusée sur la première chaîne. La même année, la troupe de théâtre régionale d'El Jadida en jouait une autre adaptation, écrite par Salem Gouindi. Le passage au cinéma, cinq ans plus tard, paraît alors naturel, voire nécessaire et légitime, ajoute Hassan Nejmi, écrivain et chercheur spécialiste en aïta. Elle intervient dans un contexte où règne un sentiment général de redécouverte de nos origines culturelles. En regardant de plus près, quelques symptômes de ce retour collectif à la mémoire se laissent entrevoir : entre une Tourya Jabrane qui puise dans la biographie de Bouchaïb El Bidaoui pour écrire sa pièce de théâtre El aïta aalik, Mazagan, jeune groupe jdidi de fusion, qui reprend et réarrange un classique comme Sirawahya, ou encore le documentariste Ali Essafi, qui tourne un plaidoyer pour les divas de l'aïta avec le Blues des chikhate
C'est tout le Maroc qui respire et l'histoire aussi. On sort enfin de siècles de dominance de la culture mauresque - pour ne pas dire fassie - et on réalise l'importance de notre diversité culturelle, poursuit Nejmi. Cette fois-ci, même la volonté de l'Etat tend vers ce souci identitaire. On penserait alors au relifting du Festival des arts populaires de Marrakech, à l'hommage rendu à Hajja Hamdaouya, à la promotion de l'amazighité marocaine, et bien d'autres petites actions culturelles ponctuelles et éparses. Reste à unifier tout ce bouillonnement culturo-identitaire dans le cadre d'une stratégie nationale. Et pourquoi pas un pacte de la culture nationale, conclut Nejmi. |
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