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Par Driss Bennani
Torture. A-t-on vraiment tourné la page ?
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Les cas de sévices subis par
des citoyens dans les locaux de
la police se sont multipliés
ces dernières années.
(Photo et mise en scène AIC PRESS)
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De plus en plus de voix sélèvent pour appeler à un Maroc sans torture. Le pays a peut-être ratifié quelques conventions internationales, lIER a émis de fortes recommandations, mais nos vieux démons ont décidément la peau dure.
Lundi 25 juin, sur le boulevard Mohammed V à Rabat. Un groupe dune trentaine de personnes, munis de banderoles et de mégaphones, se constitue à quelques mètres du siège du Parlement. Parmi les manifestants, quelques visages familiers comme ceux dAmina Bouayach, présidente de lOMDH (Organisation marocaine des droits de
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lhomme) et Abdelilah Benabdeslam, membre du bureau national de lAMDH (Association marocaine des droits humains). Cest ici que ce dernier sétait fait tabasser (comme dautres militants de lAssociation) par des éléments des Forces auxiliaires, lors dun sit-in tenu il y a à peine une semaine (en solidarité avec les condamnés du 1er mai). Il en fallait pourtant bien plus pour le dissuader dassister au sit-in du jour, consacré à la célébration de la Journée mondiale de solidarité avec les victimes de torture. Mais dans lesprit des manifestants, cétait surtout un prétexte pour tirer la sonnette dalarme quant aux dérives que nous continuons denregistrer dans nos commissariats et la torture physique et morale dont sont victimes plusieurs citoyens dans différentes villes du pays, affirme Amina Bouayach.
Théorie et réalité
Pour loccasion, neuf ONG de défense des droits de lhomme ont uni leurs voix pour appeler, dans un communiqué commun, à un Maroc sans torture. Il ne faut pas baisser la garde, prévient ce dirigeant de lAMDH. Des progrès ont certes été enregistrés ces dernières années, mais des citoyens continuent de mourir dans les centres de détention et les commissariats de police. Devant les tribunaux, on ne compte plus les cas daveux extorqués sous la torture. Ce nest pas parce que lIER a émis des recommandations positives dans ce sens quon doit tourner la page. En tout, onze personnes (au moins) ont rendu lâme, ces dernières années, suite à des violences imputées aux forces de lordre. Sans compter les détenus qui décèdent dans les centres pénitentiaires dans des conditions mystérieuses. Puis il y a les cas emblématiques de torture sous la nouvelle ère. Rappelez-vous de laffaire du vol de vaisselle royale à Marrakech, où un employé du palais royal a péri durant sa détention dans des circonstances non encore élucidées, ou celle des techniciens de laéroport Mohammed V de Casablanca, séquestrés et torturés pendant des jours dans un hangar de laéroport. Dans lune comme dans lautre affaire, les témoignages évoquent des techniques comme lusage du chiffon ou de la tristement célèbre bouteille. Chaque jour, nous enregistrons de nouvelles plaintes pour violences ou harcèlement moral durant linterrogatoire. Cest à croire que rien na changé dans ce pays, relève Mohamed El Boukili, membre dirigeant de lAMDH.
Sur le papier, pourtant, le Maroc passe pour un bon élève en la matière. En plus davoir ratifié la convention internationale de lutte contre la torture, le pays y a totalement adapté sa législation. Résultat : la torture est aujourdhui un crime puni par de lourdes peines de prison. Il y a quelques jours, deux officiers de police ont écopé dune peine de dix ans de prison à Laâyoune, pour leur implication dans la mort du jeune manifestant sahraoui Hamdi Lambarki, en octobre 2005. Qui croire dans ce cas ? Lopinion publique nest pas dupe, explique Mohamed El Boukili. La condamnation de deux officiers de police pour torture est certes un pas en avant, mais pourquoi na-t-elle pas eu lieu au moment des faits ? Cest ce qui me pousse à maventurer et affirmer que cette condamnation est dabord politique. Elle est venue apaiser les esprits au Sahara à un moment crucial dans lhistoire du conflit.
Traditionnellement plus mesurée que ses collègues de lAMDH, Amina Bouayach ne se perd pas dans lanalyse et se contente de relever la lueur despoir quon entrevoit à travers cette condamnation. La présidente de lOMDH estime que la primauté du droit est un maillon essentiel pour lutter contre la torture. Nous avons une loi qui présente une définition de la torture plus ou moins dans lesprit de la convention internationale, poursuit-elle. Il nous faut maintenant concentrer tous nos efforts pour garantir lapplication de cette loi. Pas si simple.
Des instruments de contrôle
Selon le bâtonnier Abderrahim Jamaï, ratifier la convention et y adapter la législation marocaine est une position politique qui a son importance, cest une sorte de référence qui rassure mais ce nest pas suffisant. À ce jour, il nexiste sur le terrain aucun organe de contrôle ou dencadrement. Résultat : par manque de moyens dinvestigations propres, un juge continue à se baser sur les seuls PV fournis par la police judiciaire, même quand le prévenu affirme que des aveux lui ont été extorqués sous la torture. Pire, il est très rare quun juge accepte dordonner une expertise médicale pour vérifier les accusations de torture qui pèsent sur les équipes dinvestigation, affirme El Boukili. Mais là encore, les activistes de droits de lhomme ne se contentent plus dexprimer leur indignation. Abderrahim Jamaï propose par exemple linstallation de matériel audiovisuel dans toutes les salles dinterrogatoire, de manière à se baser sur lenregistrement en cas de suspicions de torture. On pourrait également autoriser lavocat à assister son client dès la première heure dinterrogatoire, ou activer ces fameux comités de contrôle prévus par le Code de procédure pénale et normalement diligentés par le gouverneur de la province, pour se rendre dans les différents centres de détention et de police. Si nos responsables voulaient réellement se mobiliser contre la torture, cela ne leur coûterait rien dinstaller de tels mécanismes de contrôle. Du côté de lOMDH, on annonce dores et déjà la constitution dune équipe davocats entièrement dédiée à lassistance juridique de victimes de la torture.
Reste lépineux problème de limpunité. Des responsables sécuritaires ont déjà étrangement recouvré la liberté après leur condamnation par un tribunal. Ce nest dailleurs pas pour rien que de plus en plus dassociations se mobilisent pour lexécution rapide du jugement contre les deux officiers de Laâyoune. Beaucoup de nos agents dautorité considèrent la torture comme une méthode dinvestigation comme une autre, parce quils sont pratiquement certains de leur impunité, affirme un avocat casablancais. À la DGSN (Direction générale de la sûreté nationale), on joue la carte de la révolution tranquille. Nous faisons tout pour propager la culture du respect de la loi et des droits de lhomme. Nous avons intégré des modules relatifs aux principes universels dans le cursus de formation, nous tenons des réunions périodiques d'encadrement et d'orientation, et il y a de nouvelles dispositions de la loi qui prévoient des mesures aggravantes pour un officier de police qui commet un délit lors de l'exercice de ses fonctions, affirme un responsable de ladministration centrale. La bataille est loin dêtre gagnée. |
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Zoom. Le manifeste du 26 juin
Neuf organisations de défense des droits de lhomme (AMDH, OMDH, Amnesty Maroc, LMDH, CMDH, OMP, FMVJ, OAJA et Adala) ont mis leurs différends de côté pour signer un communiqué (plus ou moins virulent) à loccasion de la célébration de la Journée internationale de lutte contre la torture. Le document commence par stigmatiser le décalage flagrant entre les textes législatifs et la réalité sur le terrain au Maroc, et ce malgré ladoption, il y a plus dune année, dune loi qui criminalise la torture, affirme-t-on dans le communiqué. Les ONG de défense des droits de lhomme réclament louverture denquêtes immédiates, pour vérifier les accusations de torture qui pèsent sur de nombreux responsables et les présenter à la justice dans les plus brefs délais. Le communiqué insiste également sur la nécessité, pour le Maroc, de ratifier le protocole facultatif de la convention de lutte contre la torture (qui permet aux organisations de la société civile daccéder aux lieux de détention) et de mieux définir la garde-à-vue dans le Code de procédure pénale. Bref, tout un programme ! |
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