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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Nadia Lamlili

Élections. La foire aux programmes

Mohamed Elyazghi et Abbas
El Fassi se livrent aujourd’hui
une petite guerre, par programmes
et “jeunots” interposés.
(TNIOUNI / NICHANE)

Les partis marocains découvrent (enfin) la guerre des programmes. Une petite révolution conduite par de jeunes cadres, récemment recrutés ou adoubés au sein des formations politiques.


Dans les partis politiques, l’homo economicus a le vent en poupe. Cet être, gros consommateur de chiffres et d’argumentations, prend une place de choix dans la communication politique de ces dernières semaines. Les termes “programme”, “objectifs à atteindre”, “croissance” et “grands chantiers” sont dans toutes les bouches. Pour
séduire l’électorat, nos politiciens ont désormais décidé de vendre des projets de société, des visions à court terme… et les slogans qui vont avec. Le programme électoral de l’Istiqlal s’intitule ainsi “le contrat de confiance”. Celui de l’USFP interpelle les Marocains : “Choisissez votre Maroc”, alors que les Travaillistes prêchent “Le Maroc de l’audace”.

Fait incontestable : un bon paquet de propositions, chiffres à l’appui, commence à animer la scène politique, créant une réelle (et inédite) concurrence entre les partis. Chronologiquement, c’est l’USFP qui a ouvert le bal en diffusant son programme économique avant tout le monde. “Ils ont eu vent de notre plan de communication et nous ont grillés”, proteste une source istiqlalienne. Hammad Kassal, du Parti travailliste, renvoie dos-à-dos les deux protagonistes, en soutenant qu’il a été le premier à publier le plan économique de son parti dans la presse. Allez savoir…

L’USFP et l’Istiqlal en premier
Ce qui est en revanche certain, c’est que la course aux programmes reste largement menée par le duo USFP-Istiqlal. Cette avance, ciselée par l’expérience gouvernementale et, surtout, par le recrutement de nouvelles éminences grises, commence déjà à créer une émulation dans les cercles politiques. Le PPS devait annoncer son programme le 26 juin. La conférence a été reportée au 3 juillet pour “des ajustements de dernière minute”. Une source partisane confie que les camarades d’Ismaïl Alaoui ont été pris de court par les promesses “plus qu’ambitieuses” contenues dans les programmes de l’USFP et de l’Istiqlal. Les ex-communistes se devaient donc de “remettre à jour” leur programme pour faire bonne figure.

Pour autant, cette surenchère de chiffres et d’annonces ne semble pas convenir à tous les partis. Le Mouvement populaire, imperturbable, fait profil bas et refuse de s’aventurer dans “des équations difficiles à résoudre”. Son programme, qui sera validé cette semaine, s’intitule sobrement “la Plate-forme du MP”. Mots d’ordre : pas de slogans racoleurs, pas de chiffres et pas de dates. “Nous ne pouvons pas annoncer des prévisions chiffrées, alors que personne ne peut maîtriser les aléas climatiques et le comportement des investissements”, justifie Saïd Ameskane, membre du bureau politique du MP. À la limite du sarcastique, le PJD contre-attaque à sa manière : “L’USFP s’est tiré une balle dans le pied en publiant les chiffres de l’emploi et des aides directes aux populations pauvres. Il met ainsi à nu l’indigence de sa politique sociale en tant que membre de l’actuel gouvernement”, lance Lahcen Daoudi, haut responsable du parti islamiste. Dans son programme, qui sera divulgué avant le 10 juillet, le parti de Saâd Eddine El Othmani se gardera probablement de mettre en avant “des statistiques qui peuvent se retourner contre lui”.

Chacun sa méthode
Question : qu’est-ce qui motive cette importance accordée au volet socio-économique ? Les idées soufflées par l’association 2007 Daba ? Les répercussions du très médiatisé duel Sarkozy-Royal ? Ou plus simplement une réelle dynamique dans le champ politique ?

À ces questions, les cadres de l’USFP et de l’Istiqlal répondent par une réaction d’orgueil : “C’est une insulte à notre intelligence!”, lâchent-ils. Pour eux, ce changement est purement le produit d’un travail interne, enclenché depuis octobre dernier, donc “bien avant l’implication de l’association 2007 Daba”. “Personne ne nous a forcé la main. Nous avions déjà un bon programme en 2002. Nous l’avions juste présenté assez tardivement, et peut-être pas suffisamment communiqué autour”, se défend ce cadre de l’Istiqlal.

Cette fois-ci, le parti de Abbas El Fassi a corrigé le tir, en travaillant son programme avec un think tank de sympathisants, experts dans différents domaines. À l’USFP, la démarche a fait davantage dans l’autocritique, débouchant sur de véritables ruptures (comme le crédit étudiant ou l’aide directe aux démunis). Tout a commencé dans les “Forums du changement”, des workshops informels, organisés depuis plus de deux ans par la jeune garde du parti avec des cadres du secteur privé, des ONG et des médias, et pendant lesquels le parti a pratiquement sollicité les critiques externes. “Dans ces réunions fermées, les invités pouvaient livrer leurs opinions, sans tabou, sur tout ce qui n’allait pas à l’USFP”, explique Khalid El Hariry, membre du parti. Le résultat a été l’élaboration d’un plan de six axes et 440 mesures (!) qui font de l’accompagnement de l’entreprise le noyau dur du développement. Pour l’Istiqlal, la matrice privilégie surtout l’emploi, qui “permettra au Marocain d’avoir un revenu et donc de recouvrer sa dignité”. Mais les deux visions se rejoignent sur beaucoup de points.

Une affaire de personnes ?
Si les programmes des partis politiques sont plus consistants, c’est d’abord grâce aux profils de leurs concepteurs. En effet, chaque parti s’est employé à constituer sa “dream team”. Chez les socialistes, l’ingénieur informaticien Khalid Hariry s’est entouré du centralien Ahmed Chami, également DG de la compagnie d'assurances Essaâda, et de Omar El Gharbaoui, directeur au ministère du Tourisme. Ils sont encadrés (politiquement s’entend) par Taha Balafrej, directeur du département de l’Environnement et de Abderrazak El Hanouchi, “cabinard” chez Habib El Malki.

À l’Istiqlal, l’équipe de choc s’est constituée autour du trio Hjira-Ghellab-Douiri, en lesquels le parti a placé, à raison, tous ses espoirs pour la reconquête des masses. Le parti, qui s’était (avec une certaine discrétion) élevé contre leur parachutage en 2002, a visiblement appris à ne pas insulter l’avenir. Ce sont justement ces trois “technoboys” qui vendent le programme, à travers des rencontres sur les grands chantiers, l’emploi, l’économie solidaire, etc. Des rencontres où l’expérience ministérielle prend incontestablement le dessus sur la couleur politique.

Car il faut se rendre à l’évidence : cette communication “nouvelle vague” est davantage portée par des individus que par des partis. Des personnes nouvellement recrutées ou tout récemment mises en avant et qui, comme le confirme une source à l’association 2007 Daba, sont les véritables acteurs de cette dynamique de changement. Sans oublier le forcing exercé par le monde des affaires : “Les partis politiques ont été invités par la CGEM à exposer leurs idées. Ils ont découvert qu’ils n’en avaient pas !”, affirme un responsable de la Confédération patronale. Reste à savoir si ces golden boys arriveront à mener le changement en douceur, sans trop froisser les cadors des partis. “On ne peut pas faire d’omelettes sans casser des œufs”, conclut cet homme politique.



Constitution. L’envers du décor

“Un ministre n’est pas le porte-parole de l’administration”, s’enflamme un dirigeant de l’Istiqlal au sujet des conflits de pouvoir qui naissent entre les ministres politiques et certains offices et départements dont les directeurs sont désignés par le roi. Ce que l’Istilqlalien sous-entend, c’est que le ministre doit imposer son autorité en rappelant le haut fonctionnaire “égaré” à l’ordre. Un vœu pieux : que peut faire un ministre face à l’omnipotence de l’entourage royal ? Surtout, quelle est la marge de manœuvre, voire l’utilité, des programmes des partis ? Des questions auxquelles les partis évitent de répondre, se limitant à répéter que “tout le monde doit être de bonne foi”. Mais les faits son têtus : aucun parti ne peut réellement appliquer un programme, aussi élaboré soit-il, sans une redistribution des pouvoirs et donc une réforme constitutionnelle. Une réforme dont pratiquement aucun parti (hormis le PSU) ne voit l’urgence. L’USFP et l’Istiqlal se contenteraient ainsi de quelques “réaménagements”, comme celui de donner au gouvernement la prérogative de nommer les hauts fonctionnaires.

 
 
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