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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Sanaa Elaji

Société. Amours au pied du minaret

(TNIOUNI / NICHANE)

Au fil des ans, l’esplanade de la Mosquée Hassan II, à Casablanca, s’est transformé en lieu de rendez-vous galants, rassemblant chaque week-end une faune hétéroclite.


C’est un dimanche comme les autres. Mais le lieu n’est pas comme tous les autres lieux. Nous sommes sur l’esplanade de la Mosquée Hassan II, à Casablanca. Par grappes, des groupes de jeunes envahissent cet espace en plein air devenu, au fil des ans, un endroit très prisé pour occuper les heures perdues.

En effet, et faute de mieux, de nombreux jeunes sont là, non pas pour la prière, mais juste pour… la traditionnelle flânerie du week-end.

Ils affluent de tous les quartiers populaires de la ville pour recharger les accus en iode marin, histoire de changer d’air. Car à Casablanca, quand on est issu des classes défavorisées, il suffit de changer de quartier pour s’évader.

En voulant ériger pour l’Histoire un monument de culte, Hassan II a offert aux Casablancais un endroit de rencontres en tout genre. On y croise des mères de famille, des pères tranquilles accompagnés de leur progéniture, des jeunes filles, dont beaucoup sont voilées, aux bras de jeunes sous le charme, dont l’aspect moderne est bien éloigné du portrait-robot du kamikaze, qui projette de se faire exploser au détour d’une rue. Tout ce petit monde est sur son trente et un, avec un look conforme aux tendances du moment : cheveux gélifiés pointés vers le ciel comme des orgues de Staline, jeans déchiquetés qu’aucune association caritative n’aurait osé offrir… La mosquée ? Mais qui a parlé de mosquée ? Pour les jeunes croisés ici, le site est un lieu de rencontre avec d’autres humains, plutôt qu’avec leur créateur.

Place aux amoureux
Entre deux prières, les croyants cèdent la place aux amoureux. Ce couple de jeunes, récemment formé, explique qu’ils font alterner la Mosquée et le Parc de la Ligue arabe pour leurs rencontres du week-end. Le mâle d’un autre couple, visiblement aussi récent que le premier, regrette, les yeux dans la grande bleue, que l’intimité ne soit pas la première qualité de l’endroit. Ici, pas le moindre bosquet, ni le moindre pan de mur pour abriter confidences et autres déclarations enflammées.

Aux abords de fontaines où l’eau ne coule que pour les visites royales, il est aisé de capter des bribes de vie ou des histoires d’amour qui démarrent au pied du gigantesque minaret. Les têtes des filles se couvrent d’un voile, mais le bout de tissu n’empêche pas le corps et le cœur de s’exprimer. On les voit alors, accrochées au bras de leur partenaire du moment, rire à pleines dents d’une anecdote, allant jusqu’à échanger une confidence dans l’oreille… ou tout près. “L’endroit est rassurant, explique cette jeune fille, car il y a toujours du monde. Contrairement à un lieu moins fréquenté, il n’y a ici point de suspicion”. Ils sont tous là dans un même but : rencontrer l’âme sœur. Un jeune homme de Hay Sadri explique qu’il préfère une promenade avec sa dulcinée en bordure de mer, plutôt que de s’attabler avec elle dans un café et de l’y exposer aux regards réprobateurs.

Sur l’esplanade de la Mosquée Hassan II, on aperçoit aussi des jeunes filles seules, qui se font accoster avec plus ou moins de courtoisie, ou qui endurent les mêmes quolibets et agressions verbales… que dans n’importe quelle rue de la ville. Et le respect du lieu de culte ? Il n’effleure même pas les esprits, trop occupés à dénicher au plus vite un premier flirt, une première rencontre.

Commerces en tout genre
Corollaire de cette fréquentation en hausse, l’esplanade de la Mosquée Hassan II est devenue également un véritable petit marché, où des commerces en tout genre ont pris place : les cris du vendeur de nougat répondent à ceux du vendeur de pépites et de cacahuètes, pendant que les enfants accourent vers le chariot de pop corn ou de barbe à papa…

Quelques photographes sont aussi là pour immortaliser des instants éphémères, pour pas trop cher : 20 DH le Polaroïd, la moitié pour le cliché à venir chercher plus tard au labo-photo. Plus loin, une voiture de police, tel un épouvantail dans un champ de blé, rappelle aux promeneurs que l’autorité veille et qu’ils n’ont qu’à bien se tenir.

Des familles à la progéniture nombreuse débarquent des quartiers avoisinants, peu soucieuses du caractère sacré des lieux. Elles sont là juste pour respirer l’air marin et déambuler sur le marbre de l’esplanade, qui a pris un sacré coup de vieux à cause de cette fréquentation aussi nombreuse qu’inattendue. Car dans l’esprit de Hassan II et des concepteurs du projet, l’endroit ne devait jamais se transformer en lieu de balades dominicales pour désoeuvrés chroniques.

Sous les arcades près de l’imposant minaret, un homme en tenue afghane médite sur Dieu sait quoi, à quelques pas de lui, ce qui semble être sa famille : une femme en burqa dont on ne voyait que les yeux, une ribambelle d’enfants grignotant des biscuits. Un biscuit tombe des mains d’un enfant, il le ramasse à même le marbre usé et reprend à le grignoter. À croire qu’il n’y a pas de germes sur le sol d’un lieu sacré. Le muezzin s’époumone dans le haut-parleur, à rappeler aux croyants que l’heure de la prière est arrivée. Mais rares sont ceux ou celles, parmi les promeneurs, à répondre favorablement à son appel. Le corps d’abord, l’esprit ensuite.



Mosquée Hassan II. Royal caprice

Eté 1986. Hassan II décide d’offrir un monument à Casablanca, qui, avait-il précisé, “n’avait aucun monument digne de son statut de métropole”. Le souverain fut entendu par ses sujets qui, rarement de gré, le plus souvent de force, mirent la main à la poche, contre un certificat de participation, pour contribuer à la construction de la gigantesque mosquée voulue par le défunt souverain. Le projet, qui ressemble d’abord à un caprice royal, a quand même coûté la bagatelle de 5 milliards de dirhams. Le chantier était immense : 35 000 ouvriers de tous les corps de métier et 90 architectes et ingénieurs marocains et étrangers, qui ont dû réaliser des prouesses pour écouler 65 000 tonnes de béton armé soutenues par 2500 piliers. La technologie n’a pas été oubliée : toit ouvrant et rayon laser, visible à des kilomètres à la ronde, pointant en direction de La Mecque. Le minaret, avec ses 210 mètres de haut, fait de la Mosquée Hassan II le monument de culte le plus haut du monde. Comme pour rappeler à tous les importuns que cette œuvre colossale est avant tout une mosquée, lieu de prière et non de promenades suspectes.

 
 
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