Vous savez comment ça se passe
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Il y a les surpra-lois que tout le monde respecte et les infra-lois, que
tout le monde viole parce quelles ne sont pas appliquées.
Les professionnels sont globalement daccord : le projet de loi sur la presse, toujours en suspens à lheure où ces lignes sont écrites, est scandaleusement liberticide. Même ses promoteurs ladmettent, mezzo voce, sans trop de mal. Mais il doit passer quand même, plaident-ils avec un petit sourire en coin, parce que la loi ne sera pas appliquée. Oui, le crime datteinte aux sacralités est formulé dune manière très
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floue, suffisamment pour permettre au juge de vous coller 5 ans fermes parce que vous avez oublié les majuscules de Sa Majesté. Mais sauf cas extraordinaire, aucun juge ne condamnera un journaliste à pareille peine en pareil cas. Parce que ça ne se fait plus, parce que
vous savez comment ça se passe.
Ce raisonnement dépasse largement le cadre de la presse. À chaque fois quils sont questionnés sur les lois aberrantes en vigueur dans notre pays (et Dieu sait combien il y en a), les responsables marocains compréhensifs et bienveillants répondent, à voix basse et avec un clin dil entendu : rassurez-vous, elles nont pas vocation à être appliquées. La loi interdit la consommation dalcool aux Marocains musulmans, cest-à-dire quasiment tous les buveurs du royaume ? Ce nest pas grave, elle nest pas appliquée. Elle interdit aussi les relations sexuelles hors mariage, contre toute évidence sociale ? Pas grave, vous savez comment ça se passe. Le tonnage limite des camions, largement dépassé par TOUS les poids lourds du pays ? Les DVD piratés ? Les chèques de garantie post-datés ? Pareil. Les paiements en liquide dépassant 4000 DH, la dotation touristique maximale de 20 000 DH quand on voyage à létranger ? Allons, vous savez bien
Une petite dernière pour la route : croyez-le ou pas, il existe au Maroc une loi interdisant de
pêcher à la ligne sans permis de pêche ! Mais les pêcheurs du dimanche, eux aussi, savent comment ça se passe
Pour synthétiser, il y a donc au Maroc deux catégories : les supra-lois, quon respecte parce que tout le monde est daccord là-dessus, et les infra-lois, quon peut violer sans problème parce quon sait comment ça se passe. Et si on ne sait pas ? Alors on na quà deviner. Rares, cela dit, sont ceux qui ne savent pas. Depuis le temps que ce drôle de système fonctionne, tout le monde la intégré, et semble se satisfaire de cette hypocrisie institutionnalisée qui, avec le temps, est devenue un véritable paradigme social. Mais ce paradigme a quand même des failles.
Il est dabord faux de dire que les infra-lois ne sont jamais appliquées. Ces interdits ridicules que vous enfreignez tous les jours, convaincu à raison de vous en sortir facilement si un agent dautorité vous attrape en flag
beaucoup dautres les bravent aussi, mais en prenant un risque réel, sans commune mesure avec le vôtre. Contrairement à vous, eux nont ni les moyens dargumenter avec les autorités, ni ceux de les corrompre. Ensuite, et cest plus grave, lexistence des infra-lois délégitime les autres
et au final, la notion même de loi. À chaque fois, en effet, quun nouveau texte législatif est voté, on se demande dans quelle zone légale, supra ou infra, il faut le classer. Et après divers tâtonnements (et plusieurs victimes), on finit par le ranger tacitement là ou là, en fonction de
son degré dapplicabilité.
Tout ça pour dire que nous, Marocains, avons décidé depuis longtemps que lactivité législative (quelle vienne du Parlement ou de plus haut) est un jeu qui ne mérite pas le respect. Nos règles de vie en commun, nous les fixons nous-mêmes, et merde aux institutions ! Cest dur à dire, mais cest comme ça. Alors la prochaine fois que quelquun, lair sentencieux, vous parlera dEtat de droit, prenez-le affectueusement par lépaule et répondez-lui, dans le creux de loreille : Tu sais comment ça se passe
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