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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

“Vous savez comment ça se passe”

Ahmed R. Benchemsi
Il y a les “surpra-lois” que tout le monde respecte et les “infra-lois”, que
tout le monde viole parce qu’elles ne sont pas appliquées.



Les professionnels sont globalement d’accord : le projet de loi sur la presse, toujours en suspens à l’heure où ces lignes sont écrites, est scandaleusement liberticide. Même ses promoteurs l’admettent, mezzo voce, sans trop de mal. Mais il doit passer quand même, plaident-ils avec un petit sourire en coin, parce que la loi ne sera pas appliquée. Oui, le crime d’“atteinte aux sacralités” est formulé d’une manière très
floue, suffisamment pour permettre au juge de vous coller 5 ans fermes parce que vous avez oublié les majuscules de Sa Majesté. Mais sauf cas extraordinaire, aucun juge ne condamnera un journaliste à pareille peine en pareil cas. Parce que “ça ne se fait plus”, parce que… “vous savez comment ça se passe”.

Ce raisonnement dépasse largement le cadre de la presse. À chaque fois qu’ils sont questionnés sur les lois aberrantes en vigueur dans notre pays (et Dieu sait combien il y en a), les responsables marocains “compréhensifs et bienveillants” répondent, à voix basse et avec un clin d’œil entendu : “rassurez-vous, elles n’ont pas vocation à être appliquées”. La loi interdit la consommation d’alcool aux Marocains musulmans, c’est-à-dire quasiment tous les buveurs du royaume ? Ce n’est pas grave, elle n’est pas appliquée. Elle interdit aussi les relations sexuelles hors mariage, contre toute évidence sociale ? Pas grave, “vous savez comment ça se passe”. Le tonnage limite des camions, largement dépassé par TOUS les poids lourds du pays ? Les DVD piratés ? Les chèques de garantie post-datés ? Pareil. Les paiements en liquide dépassant 4000 DH, la “dotation touristique” maximale de 20 000 DH quand on voyage à l’étranger ? Allons, vous savez bien… Une petite dernière pour la route : croyez-le ou pas, il existe au Maroc une loi interdisant de… pêcher à la ligne sans permis de pêche ! Mais les pêcheurs du dimanche, eux aussi, “savent comment ça se passe”…

Pour synthétiser, il y a donc au Maroc deux catégories : les “supra-lois”, qu’on respecte parce que tout le monde est d’accord là-dessus, et les “infra-lois”, qu’on peut violer sans problème parce qu’on sait “comment ça se passe”. Et si on ne sait pas ? Alors on n’a qu’à deviner. Rares, cela dit, sont ceux qui ne savent pas. Depuis le temps que ce drôle de système fonctionne, tout le monde l’a intégré, et semble se satisfaire de cette hypocrisie institutionnalisée qui, avec le temps, est devenue un véritable paradigme social. Mais ce paradigme a quand même des failles.
Il est d’abord faux de dire que les “infra-lois” ne sont jamais appliquées. Ces interdits ridicules que vous enfreignez tous les jours, convaincu – à raison – de vous en sortir facilement si un agent d’autorité vous attrape en flag’… beaucoup d’autres les bravent aussi, mais en prenant un risque réel, sans commune mesure avec le vôtre. Contrairement à vous, eux n’ont ni les moyens d’argumenter avec les autorités, ni ceux de les corrompre. Ensuite, et c’est plus grave, l’existence des “infra-lois” délégitime les autres… et au final, la notion même de loi. À chaque fois, en effet, qu’un nouveau texte législatif est voté, on se demande dans quelle “zone légale”, supra ou infra, il faut le classer. Et après divers tâtonnements (et plusieurs victimes), on finit par le ranger tacitement là ou là, en fonction de… son degré d’applicabilité.

Tout ça pour dire que nous, Marocains, avons décidé depuis longtemps que l’activité législative (qu’elle vienne du Parlement ou de plus haut) est un jeu qui ne mérite pas le respect. Nos règles de vie en commun, nous les fixons nous-mêmes, et merde aux institutions ! C’est dur à dire, mais c’est comme ça. Alors la prochaine fois que quelqu’un, l’air sentencieux, vous parlera d’Etat de droit, prenez-le affectueusement par l’épaule et répondez-lui, dans le creux de l’oreille : “Tu sais comment ça se passe”…

 
 
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