|
Propos recueillis par Nadia Lamlili
Mohamed ElYazghi. "Nous ne gouvernerons jamais avec le PJD"
Le Grand Oral de Sciences-Po
Les élections de septembre approchent à grands pas. En association avec TelQuel et Al Ahdath Al Maghribiya, lAssociation marocaine des anciens de Sciences-Po organise une série de conférences-débats avec les chefs des principaux partis politiques du royaume. Mohamed Elyazghi, premier secrétaire de lUnion socialiste des forces populaires et actuel ministre de lAménagement du territoire, clôt le programme.
|
Mohamed Elyazghi
(TNIOUNI / NICHANE)
|
Mohamed Elyazghi est un renard politique. Celui qui incarne la génération des socialistes qui ont succédé à Mehdi Ben Barka a une capacité inimitable desquiver les questions embarrassantes. En revanche, il ne rate aucune occasion pour évoquer le passé de son parti et sa contribution aux réformes. Dans cet entretien, il sexplique sur les scissions, les alliances électorales et les rapports avec le roi.
Vous traînez la réputation dun parti dintellectuels déconnectés de la base populaire. Que répondez-vous ?
|
|
Ceux qui prétendent cela ne connaissent ni lUSFP, ni lhistoire du Maroc. Notre parti a affronté le Pouvoir. Cest lui qui a ramené le pluralisme et la démocratisation. Vous avez oublié que la naissance de la Koutla démocratique était un événement exceptionnel. Elle a eu lieu après que le roi Hassan II sest adressé au peuple pour lui dire que le Maroc risquait une crise cardiaque. Notre parti a participé au pouvoir pour sauver le Maroc de la dérive. Peut-être que le pays na pas réglé tous ses problèmes, mais lessentiel est là.
Beaucoup de socialistes ont claqué la porte de lUSFP à cause dun déficit de démocratie interne. Vous navez rien fait pour les retenir. Parce que personne nest indispensable ?
Nous avons participé aux élections, bien que les conditions nétaient pas démocratiques. À lépoque, certains de nos camarades ne voulaient pas nous suivre et ils se sont retirés. Maintenant, ils veulent participer aux élections, mais ils nexpliquent pas pourquoi ils ont changé davis. En 1996, certains nont pas voulu quon signe lamendement constitutionnel, parce quils ont estimé que nous allions perdre notre âme en travaillant avec un pouvoir auquel nous nous sommes toujours opposés. Ils nont pas analysé les choix stratégiques du pays et lautocritique qua faite le roi.
Pourquoi navez-vous pas pris linitiative de les rassembler ?
Nous leur avons tendu la main pour quils nous rejoignent, que ce soit dans un seul parti ou dans un seul combat. Ils ne lont pas fait, sauf le PSD.
Où réside votre identité socialiste dans la gestion de la chose gouvernementale ?
Elle apparaît dans les réformes que nous avons enclenchées, que ce soit la Loi sur les libertés publiques, sur les associations ou sur les partis. Il y a aussi la Charte communale, le Code du travail et le Plan dintégration de la femme au développement, qui a entraîné tant de tensions politiques dans la société. Il est vrai que le roi a désigné une commission pour élaborer le Code de la famille, mais il a envoyé le texte au Parlement. Cest une rupture. Autre chose : près de 48% du Budget de lEtat vont aux secteurs sociaux.
Quelle est votre marge de manuvre par rapport au pouvoir du roi ?
Le roi a sa place. Je fais partie dun gouvernement responsable devant le roi et le Parlement. Il est le chef de lEtat, moi je suis membre du gouvernement avec les camarades socialistes et les membres des autres partis. Notre marge de manoeuvre est très large et nous assumons entièrement nos responsabilités.
Quelles sont vos limites ?
Il ny a que les limites de notre conscience. La Constitution est claire. Les pouvoirs sont bien définis. Bien que nous souhaitions que dautres choses saméliorent, comme le rôle du premier ministre, le Parlement, les droits de lhomme
Pourquoi avez-vous alors demandé le report dune réforme constitutionnelle ? Pensez-vous, aujourdhui, avoir les moyens dappliquer votre programme économique et social ?
La réforme constitutionnelle nest pas une priorité. Staline avait la meilleure Constitution du monde. Pour autant, lex-URSS nétait pas une démocratie. Nous voulons une réforme constitutionnelle en concertation avec le roi, pas dans le sens de la répartition des pouvoirs, mais pour aller ensemble vers la démocratie. Le roi a une vision moderne de lautorité. Nous nous entendons avec lui.
Si en octobre prochain, le roi nomme un premier ministre non partisan comme le lui permet la Constitution, comment réagirez-vous ?
Nous avons estimé quen 2002, il ny avait aucune raison de sortir de la méthodologie démocratique. Le premier ministre doit appartenir à la majorité. Le roi lui-même a fait un discours en 2005 où il avait dit que le prochain chef de gouvernement serait politique.
Quest-ce qui vous le garantit ? Nest-il pas nécessaire de réformer cette prérogative pour commencer ?
Mais nous ne le voulons pas. Pourquoi voulez-vous que je maligne sur des groupuscules (ndlr : gauche radicale) ? En Grèce, au Chili ou en Espagne, la transition sest passée à travers un changement de régime. Nous, socialistes, demandons une transition démocratique en accord avec le régime monarchique, parce quil a fait son autocritique. La force du Maroc réside dans lentente entre la monarchie et les forces démocratiques.
Même si le premier ministre est choisi dans la majorité élue, il naura aucune autorité sur plusieurs organes de lEtat, dont les walis et les gouverneurs
Le dahir réglementant lactivité des walis et des gouverneurs date de 1977. Il a été promulgué avant louverture du Parlement. Mais M. Abderrahmane Youssoufi a établi des ponts avec ce corps. Nos relations ont changé. En 1998, quand jai été nommé ministre, le ministre de lIntérieur avait interdit aux gouverneurs de me contacter. Et ceux qui le faisaient voulaient garder lanonymat. Dans notre programme, nous demandons que les représentants du roi soient des délégués du gouvernement.
Dans votre rapport sur létat des plages, vous avez dit que la côte tangéroise était polluée. Ce que le wali Hassad a contredit en allant sy baigner personnellement devant les caméras...
Cest son affaire. Nous ne pourrons pas interdire la plage aux gens. Le wali a voulu se baigner dans des eaux troubles, je ne peux pas le retenir.
Vous avez perdu beaucoup de politiciens de renommée. En revanche, vous vous êtes ouverts sur de nouvelles compétences et sur des notables. Navez-vous pas peur que ces recrutements diluent lidentité socialiste ?
Ne vous inquiétez pas pour notre identité ! Les vrais perdants sont ceux qui nous ont quitté. Ils ont laissé derrière eux un grand parti et ils ne pourront pas trouver un cadre aussi encourageant ailleurs. Quant à louverture, cest une décision de notre congrès. Dans le passé, le recrutement obéissait à des règles très strictes, parce que nous redoutions linfiltration dagents sécuritaires ou déléments destructeurs. Maintenant, les choses ont changé. Nous avons ouvert la porte à ceux qui veulent travailler pour leur pays. Notre identité nen sera que plus riche.
Des membres de votre conseil national disent que votre parti nest plus un espace de dialogue et de concertation. Que leur répondez-vous ?
Ils peuvent dire ce quils veulent. Ceux qui prétendent quil ny a pas de dialogue ny participent pas à la base. Au lieu de dire cela à un journaliste, quils aient le courage de venir sexpliquer au conseil national.
Ce qui les en empêche, cest justement la centralisation du pouvoir au sein de lUSFP !
Nous avons un système de gestion démocratique. Sil y a un courant dopinion, nous sommes prêts à dialoguer. Mais si ces personnes décident delles-mêmes de faire une scission, cest quelque chose dinacceptable.
Pourtant, vous avez tué le courant des nouveaux socialistes dans luf
Ce courant, je nen ai eu vent que via la presse. Personne nest venu nous voir pour nous en parler ouvertement.
Et pourquoi alors Mohamed El Gahs et Hassan Tariq se sont-ils retirés ?
El Gahs a démissionné pour des raisons personnelles. Nous avons refusé sa démission. Il est le bienvenu quand il veut. Quant à Hassan Tariq, il a démissionné de la Chabiba parce quil ne sentendait plus avec ses camarades.
Quels sont les partis avec lesquels vous êtes prêts à entrer au gouvernement et ceux avec qui vous nenvisagez aucune alliance ?
Au sein de la Koutla, nous avons une charte commune et nos programmes se ressemblent. Dans la majorité actuelle, nous partageons aussi beaucoup dactions avec nos collègues du RNI et du MP. Donc, nous pouvons arriver à un consensus. Evidemment, nous nallons pas gouverner avec les partis qui sont contre nos principes et contre notre politique.
Vous parlez du PJD ?
Si la majorité actuelle est reconduite, pourquoi aurions-nous besoin du PJD ? De toutes les façons, quel que soit le résultat des élections, nous ne serons jamais à côté de ce parti. Nos projets de société sont tellement différents, voire opposés. |
 |
Ses enjeux.
LUSFP vit un moment important de son histoire. Déserté par de grands noms comme Sassi, Benatiq et Amaoui, le parti essaie de renflouer ses rangs en souvrant sur les cadres du privé et les notables, sessayant au passage à une sorte de lifting politique. Mais malgré une certaine modernisation, les éléphants détiennent toujours le vrai pouvoir au sein du parti, dont lidentité socialiste semble de plus en plus diluée dans son arrimage à la politique du roi, dont il refuse la révision des pouvoirs. Ancienne opposante de Hassan II, lUSFP ne conçoit sa présence dans le jeu politique quen accord avec la monarchie. Côté alliances, le parti veut gouverner avec ses amis de la Koutla, mais jamais avec le PJD. Quitte à basculer dans lopposition ? En vérité, lUSFP affiche un optimisme déconcertant en gardant lespoir que la majorité actuelle formerait le prochain gouvernement. |
|
|