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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Samir Achehbar

Histoire. Au royaume des clichés

Pierre Vermeren
(DR)

Préjugés historiques, images d'Epinal teintées d'orientalisme, caricatures habitant autant le savoir commun français que marocain… Dans son dernier livre, l'historien Pierre Vermeren fait une compilation des idées reçues sur le Maroc. Lecture.


Historien et chercheur spécialiste du Maghreb, Pierre Vermeren a enseigné, à la fin des années 90, l'histoire aux élèves des classes préparatoires commerciales au Lycée Descartes de Rabat. Ces six années lui ont permis d'observer, dès ses balbutiements, ce qu'il n'hésite pas à nommer “la transition marocaine” et d'approfondir ses
travaux sur l'histoire contemporaine du pays. Il en a tiré deux livres parus aux éditions de la Découverte : Le Maroc en transition, paru en 2001, et Histoire du Maroc depuis l'indépendance, réédité en 2006. Dans son dernier ouvrage, publié dans la collection “Idées reçues” aux éditions du Cavalier bleu, l'historien part d'une série d'une vingtaine d'affirmations qui relèvent du sens commun, souvent répétées sans remise en question et finissant par s'imposer comme une réalité établie. Pierre Vermeren montre bien le fond de vérité qui les sous-tend, tout en pointant les caricatures. Qu'il s'agisse des relations franco-marocaines ou des représentations du Maroc et des Marocains par le prisme du tourisme ou autres images d'Epinal (le roi, le brave soldat...), l'historien règle leur compte à des idées en vogue. Extraits.

“Le Maroc est sorti de la colonisation sans heurts”
Les professeurs d'histoire - même parfois ceux du Lycée Lyautey à Casablanca - opposent souvent la Guerre d'Algérie à l'indépendance octroyée aux deux protectorats d'Afrique du Nord. Pourtant, “il fallut trente années pour 'pacifier' ce vaste territoire, au prix de dizaines de milliers de morts dans les armées coloniales”. Il est vrai que le soulèvement des enfants algériens éclipse les centaines d'attentats meurtriers qui visent dès la fin de l'année 1953 les intérêts européens et les règlements de compte visant les collaborateurs. Casablanca vit - déjà - à l'heure des bombes, la violence et la répression qui l'alimente précipitent le règlement politique initié à Aix-les-Bains.

“Le vrai Maroc, c'est les villes impériales, pas Casablanca”
Premier argument marketing pour les touristes français : le circuit des cités impériales reprend en réalité les vieux canons de l'orientalisme, d'après Pierre Vermeren. Erigées par les dynasties successives qui ont régné sur le pays, Fès, Marrakech, Rabat et Meknès représentent un Maroc éternel, et leurs souks l'exotisme. A l'inverse, la bouillonnante Casablanca, peut-être justement parce qu'elle renverse cette image d'Epinal, tient le touriste à l'écart. Lieu de dynamismes démographique et économique sans pareil, centre culturel du royaume, Casablanca, avec ses bidonvilles et les kamikazes qui ont en sont souvent issus, est aussi le lieu où “le nouveau Maroc se construit”.

“Mohammed VI est bien plus libéral que Hassan II”
Celui qu'un quotidien français de référence qualifiait, à la mort de son père Hassan II, en juillet 1999, d'“énigme” bénéficie quelques années plus tard d'une image largement positive auprès des faiseurs d'opinion et décideurs de l'ancienne métropole. La modération affichée après les attentats islamistes des dernières années, la réforme de la Moudawana, la liberté de ton affichée par la presse indépendante sont portées au crédit du nouveau monarque. C'est oublier que les réformes majeures ont été amorcées dès les années 1990 par Hassan II, préparant sa succession : amnistie des prisonniers politiques, réforme constitutionnelle, intégration de mouvements islamistes légalistes dans le jeu politique et gouvernement d'alternance.

“Les Marocains sont des Arabes”
Rappelant que le pouvoir colonial a longtemps caressé l'espoir de s'appuyer sur les Berbères pour contrer l'insoumission des Arabes, Pierre Vermeren rappelle que l'indépendance “est d'abord la victoire du nationalisme arabo-musulman”. Il revient sur le cliché du “bon Berbère” (et Abdelkrim !) et note l'irruption de la question amazighe sur la scène publique contre l'hostilité des arabisants, détenteurs du monopole religieux ou issus de la bourgeoisie urbaine, comme lors de la création de l'IRCAM par exemple. Et de conclure : “L'identité arabe est moins un fait de culture, d'histoire et d'héritage, qu'une affirmation commune des nationalistes et des islamistes”.

“Les Marocains sont différents des Algériens”
Il y a quelques années, Georges Morin signait un ouvrage dans la même collection sur l'Algérie, et répondait à l'idée reçue selon laquelle ce pays “est une terre de violence”. Issue de la colonisation, cette opposition des deux peuples voisins a la vie dure. On prête à Lyautey cette citation : “Les Algériens sont des hommes, les Marocains sont des lions”. L'histoire croisée des deux nations est moins opposée qu'on ne veut le dire et les variations anthropologiques restent minimes. L'expérience coloniale a bien façonné deux imaginaires politiques, les Algériens abreuvés de culture républicaine ont fini par vouloir la leur. Les Marocains, en renouvelant la légitimité monarchique, s'opposaient aussi au colonisateur. Aujourd'hui, les deux pays affrontent les mêmes défis : développement économique, islamisme…

“Les Marocains sont des soldats courageux”
Les tirailleurs qui font sauter le verrou de Monte Cassino restent dans l'imaginaire collectif des héros méconnus, auxquels un film comme “Indigènes” a souhaité rendre hommage. Pourtant, avant d'être embarqué dans les différentes guerres françaises du vingtième siècle, le soldat marocain a d'abord fait ses preuves sur son propre terrain. Au début du protectorat, des soldats marocains sont des deux côtés les protagonistes de la pacification voulue par Lyautey, et des dizaines de milliers de goumiers tombent face à leurs compatriotes. Les faits d'armes des deux Guerres mondiales ou de celle d'Indochine ont contribué au maintien d'une forte collaboration militaire entre la France et le Maroc, incarnée par la figure d'Oufkir ou par le défilé militaire conjoint du 14 juillet 1999.

 
 
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