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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Sekkouri Alaoui

Histoire. La pionnière du ciel

1952. Touria Chaoui, recevant
les félicitations de Mohammed V
au palais royal de Rabat.
(DR)

Au début des années cinquante, Touria Chaoui est devenue la première aviatrice marocaine. Également militante avant-gardiste, elle reste pourtant une parfaite inconnue pour les jeunes générations. Portait d’une légende oubliée.


Les “anciens” se souviennent encore de ce 16 novembre 1955. C’est ce jour que le sultan Mohammed V rentrait au bercail, après deux années d’exil forcé en Corse et à Madagascar. En liesse, une marée humaine s’est déplacée pour l’accueillir sur le tarmac de l’aéroport de Rabat. “Tout le monde avait quitté son travail pour aller à sa rencontre, raconte,
avec des trémolos dans la voix, Hajja Mina, une octogénaire rbatie. C’était une ambiance de fête populaire : les groupes de musique jouaient dans les rues, des marchands ambulants nous offraient des fleurs qu’ils étaient censés vendre… Et dans le ciel, Lalla Touria paradait dans son avion, pour saluer le retour du sultan”.

Lalla Touria, c’est Touria Chaoui, la première “Marocaine volante”, qui avait choisi ce jour-là une manière bien à elle de fêter le retour de Mohammed V : dans son avion monoplace, elle survolait la ville, improvisant quelques figures acrobatiques et larguant des tracts à la gloire du souverain. “À l’époque, une Marocaine qui arrivait à faire cela, c’était quelque chose de magnifique à regarder !” souligne Si Mohamed, du haut de ses 82 ans.

Pourtant, un demi-siècle plus tard, le nom de cette pionnière, première femme aviatrice marocaine (“et arabe”, corrige son frère Salah Eddine), ne signifie pas grand-chose pour la majorité des Marocains. Et il ne revient que très rarement dans les livres d’histoire et dans les manuels scolaires. Même les pilotes de ligne actuels ne savent que très peu d’elle. Flash-back.

Un seul rêve : voler
Nous sommes en 1952. Touria Chaoui, jeune fille de 16 ans, vient de réussir avec brio ses derniers examens sur les bancs de l’école de l’air de Tit Mellil, où elle est l’unique élève marocain de sexe féminin. À l’époque, la chose est un véritable exploit pour une jeune fille, dans un Maroc encore sous le joug du protectorat français.

L’information, objet de fierté nationale, se propage naturellement très vite. À tel point que le sultan Mohammed V, qui eut vent de la nouvelle, s’empresse de l’inviter au palais royal pour la féliciter. Il est aussitôt imité par ses deux filles, les princesses Lalla Amina et Lalla Aïcha, qui symbolisent alors la modernité chérifienne au féminin.

Du jour au lendemain, la presse internationale se bouscule devant le portail de la maison Chaoui. Les messages de félicitations pleuvent du monde entier. Associations féministes, femmes politiques et illustres inconnues tiennent à lui adresser leurs congratulations. Même Jacqueline Auriol, la célèbre pilote d’essai française, ne manque pas de lui envoyer alors une photo dédicacée.

“Nous avons été vite débordés par cet incroyable tapage médiatique autour de Touria”, se souvient Salahedinne Chaoui. “Pour autant, c’était très prévisible… autant que la carrière de Touria”, ajoute-t-il.

Issue de la haute bourgeoisie de Fès, l’unique fille de Abdelouahed Chaoui, journaliste, homme de théâtre et publicitaire de l’époque, sait en effet très jeune ce qu’elle veut “faire quand elle sera grande”. “Elle était obsédée par tout ce qui touchait à l’aviation, se rappelle son frère. Elle dévorait littéralement tout ce qui s’écrivait sur le sujet et passait des heures à admirer les avions qui survolaient la maison familiale, qui n’était pas loin d’un aérodrome”.

Et en attendant de réaliser son rêve, la jeune adolescente fréquente assidûment les classes d’école et s’essaye même au cinéma. Elle tourne à l’âge de dix ans, aux côtés de son père, dans “La Septième porte”, un film du cinéaste français André Zwobada, dans lequel elle donnait la réplique à un certain Georges Marchall.

Caractère bien trempé
En toute logique, une fois son brevet d’études en poche, Touria n’a qu’une seule idée en tête : intégrer l’école de l’air de Tit Mellil, la seule du pays, de surcroît strictement réservée à l’élite française. Elle y parvient non sans mal, sans doute grâce aux appuis de son père, qui a ses introductions en haut lieu. Durant trois années, elle se consacre corps et âme aux enseignements de ses professeurs, des pilotes français et espagnols. Le jour de son examen final, mauvaise surprise : la météo annonce un temps exécrable. Le règlement de l’école prévoit certes une possibilité de report, mais les examinateurs ne veulent rien savoir. Qu’importe ! “Elle n’avait pas froid aux yeux, souligne Salah Eddine, elle a donc tout simplement relevé le défi comme elle a toujours su le faire”. Résultat, après une prestation exemplaire, Touria Chaoui décroche son brevet de pilotage avec les honneurs.

C’est que la jeune fille a toujours eu un caractère bien trempé, comme l’illustre l’anecdote contée par son frère. En 1953, la famille Chaoui s’apprête à rentrer d’un voyage en Espagne. À l’aéroport de Malaga, dans la Caravelle où ils prennent place, des membres de l’équipage raillent l’uniforme d’aviatrice que porte Touria. “Le commandant de bord lui a même demandé, avec ironie, si son accoutrement était un excès d’élégance”, rapporte Salah Eddine Chaoui. Quelques minutes après le décollage, Touria insiste pour revoir le commandant. Elle le rejoint alors dans le cockpit, pour n’en sortir qu’une fois l’avion posé sur le tarmac de l’aéroport de Tétouan. Le commandant de bord s’empresse alors de quitter son poste pour s’adresser à ses passagers : “Mesdames et messieurs, je tiens à vous annoncer que durant ce vol, cet avion a été piloté par cette jeune demoiselle”.

Une mystérieux assassinat
Aviatrice douée, Touria Chaoui était également une militante engagée. Sa prestation du 16 novembre 1955 était en effet loin d’être la première à son actif. Trois ans plus tôt, quelques mois à peine après avoir quitté les bancs de l’école de l’air, elle avait réussi un pari plus risqué et, surtout, plus symbolique. Ce jour-là, alors que Mohammed V présidait une cérémonie au palais, elle survole le quartier des Touarga et largue des tracts virulents à l’encontre du protectorat. “C’était non seulement un acte courageux, mais aussi d’une grande valeur symbolique, explique le vétéran de la presse Abdellatif Jebrou. Pour des Marocains très croyants, voir des tracts tomber du ciel marque forcément les esprits”.

Inspirée de l’avant-gardisme de ses parents, Touria Chaoui ne s’illustre pas que dans les airs. Elle consacre aussi beaucoup de son temps aux associations et mouvements de femmes. Elle a même été invitée à fonder et diriger une association portant le nom de la princesse Lalla Amina, et qui a pour vocation de pousser les femmes à sortir de leur dépendance vis-à-vis des hommes. “Il est vrai qu’elle représentait un modèle de modernité pour la femme marocaine, mais il ne faut pas non plus la faire passer pour plus qu’elle n’a été, nuance ce professeur d’histoire, qui a préféré garder l’anonymat. En réalité, elle n’a pas eu le temps de réaliser de grandes choses, puisqu’elle est décédée très jeune”.

En effet, Touria Chaoui est partie à la fleur de l’âge. Elle n’a pas plus de 19 ans, le 1er mars 1956, lorsque, au volant de sa voiture, elle est abattue de deux balles par Ahmed Touil, un résistant qui aurait assassiné de nombreuses personnalités de l’époque, avant d’être lui-même liquidé par on ne sait qui.

Le jour du drame, son frère Salah Eddine, âgé d’à peine 11 ans, était installé sur le siège passager. Il a assisté à toute la scène et ne s’en remettra jamais.

Aujourd’hui encore, on ignore le mobile du crime. Parmi les nombreuses hypothèses, la plus plausible plaide pour le crime passionnel. Épris de la jeune fille, Ahmed Touil souhaitait l’épouser. Il n’aurait pas supporté que celle-ci repousse sa demande. “Pour avoir participé à la libération du pays, de nombreux résistants se prenaient quasiment pour des dieux et n’acceptaient pas qu’on leur refuse quoi que ce soit”, soutient Abdellatif Jebrou.

D’autres explications avancent plutôt qu’Ahmed Touil, avec l’aide d’autres résistants, voyaient d’un mauvais œil que Touria Chaoui fréquente un pilote de l’armée française, allant jusqu’à l’accuser de trahison. “C’est absurde, s’enflamme Salah Eddine Chaoui. Ce sont des insultes à la mémoire de ma sœur. Ceux qui l’ont tuée visaient d’abord l’avant-gardisme qu’elle symbolisait. Ce n’est pas pour rien qu’ils l’ont fait à la veille de l’indépendance du Maroc”. Le mystère reste entier.



Hommage. Une escadrille pour la mémoire

“Oubliée par le Maroc, négligée par ceux qui ont écrit l’histoire du royaume…”. La famille Chaoui ne mâche pas ses mots pour commenter l’oubli qui a recouvert la mémoire de Touria. “Nous sommes choqués par la manière avec laquelle le Maroc officiel a traité la mémoire de Touria, déplore l’un de ses proches. À l’exception d’une ou deux petites ruelles qui portent son nom, rien n’a été fait pour honorer le souvenir de cette femme”.
Son frère Salah Eddine, artiste-peintre renommé qui a préféré quitter le pays pour l’Hexagone, affirme qu’il y a une quinzaine d’années, un cinéaste marocain était venu à sa rencontre, dans le but de réaliser un film retraçant la vie de Touria. “Mais au bout de quelques rencontres, il s’est tout simplement volatilisé”. Plus récemment, c’était au tour d’une équipe de la TVM de l’approcher, dans le but de confectionner un hypothétique documentaire… sans davantage de résultats.
Finalement, c’est de l’étranger que viendra l’hommage tant attendu. Foxtrot Aviation, une entreprise d’aviation française spécialisée entre autres dans la formation au pilotage et les vols publicitaires, s’apprête à s’installer au Maroc et à y monter une escadrille baptisée Touria Chaoui. Elle sera composée de cinq jeunes Marocaines, formées gratuitement par Foxtrot Aviation durant trois années, pour se produire dans des
salons et expositions autant au Maroc qu’à l’étranger.

 
 
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