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Par Abdeslam Kadiri
(avec agences)

Grande-Bretagne. Alerte maximum !

Chargé de bonbonnes de gaz,
le 4x4 qui s’est encastré dans les
portes de l’aéroport de Glasgow
n’a heureusement pas explosé.
(AFP)

L’enquête sur les attentats déjoués en fin de semaine dernière en Grande-Bretagne avance vite. La majorité des huit suspects arrêtés viendraient du Moyen-Orient. Et leur profil pose problème…


Deux ans après les attentats de juillet 2005, la tension est maximale en Grande-Bretagne, après les trois tentatives d’attentat avortées depuis vendredi 28 juin. Récapitulons. Dans la nuit du 28 au 29 juin, deux Mercedes piégées, remplies de bonbonnes de gaz, d’essence et de clous, ont été découvertes – par hasard - par des ambulanciers près
d’une boîte de nuit, non loin de Piccadilly Circus. Le lendemain, samedi 30 juin, un 4x4, avec deux hommes à bord, s’encastre dans l’entrée du principal terminal de l’aéroport de Glasgow, capitale écossaise. Le tout-terrain était également rempli de bonbonnes de gaz, qui n’ont heureusement pas explosé. The Evening Standard rapporte que les bombes des voitures piégées devaient être actionnées par des téléphones portables, mais le mécanisme n’a pas fonctionné. La police a retrouvé les cellulaires défaillants dans les deux véhicules et a pu retrouver des adresses à Liverpool et Glasgow. Grâce aux caméras de surveillance et à un système de reconnaissance de plaques minéralogiques, les enquêteurs ont pu reconstituer le trajet des voitures.

Depuis ces attentats manqués, l’enquête avance à grands pas. Huit personnes ont été arrêtées par Scotland Yard. D’après la presse britannique, sept d’entre elles seraient originaires du Moyen-Orient. Des citoyens modèles, en apparence.

Un test pour Gordon Brown
Scotland Yard a mis l’accent sur l’arrestation de deux médecins, formés au Moyen-Orient. L’un est jordanien et l’autre irakien. Le chirurgien jordanien, Mohamed Jalil Abdelkader Asha, est présenté comme le “cerveau” de l’opération. Il habite à Newcastle-under-Lyme, dans le Staffordshire, et travaille dans un hôpital de Stroke-on-Trent, la ville voisine. Quant à Bilal Talal Abdussamad, il aurait travaillé à Paisley, près de Glasgow. Il est l’un des auteurs de l’attaque kamikaze contre l’aéroport de Glasgow. Mardi matin, on apprenait qu’une huitième personne - encore un médecin - a été arrêtée en Australie, à l’aéroport de Brisbane. Il serait de nationalité indienne.

Vraisemblablement, les attentats ratés sont liés. Portent-ils la signature d’Al Qaïda ? A priori, non. Les méthodes artisanales utilisées par les auteurs de ces tentatives sont loin de l’organisation minutieuse des attentats de juillet 2005 qui, eux, ont été clairement revendiqués par la nébuleuse terroriste. Pourtant, Peter Power, ancien de Scotland Yard, déclarait au quotidien français Libération qu’“il y a de fortes chances que nous soyons plutôt confrontés à une forme de terrorisme franchisé, à des cellules qui se revendiquent d’Al Qaïda et utilisent la force symbolique de ce nom, sans avoir forcément de contact avec le réseau lui-même”. Ces attentats manqués sont en tout cas un test sérieux pour Gordon Brown, le nouveau premier ministre britannique. Le fait que l’une des tentatives ait eu lieu à Glasgow, la région natale de Brown, ressemble à un avertissement personnel. Depuis dimanche, Brown a placé le Royaume-Uni en état “d’alerte critique”. Il s’est montré calme et déterminé : “Nous ne céderons pas. Nous ne serons pas intimidés”, a-t-il déclaré. Il a même créé une agence spéciale antiterroriste mardi.

Depuis de nombreux mois, la Grande-Bretagne s’attendait à pareille attaque. Mais sans doute pas aussi vite. Un rapport secret, dont des extraits ont été publiés par le Telegraph, estimait que plus de 2000 individus proches d’Al Qaïda étaient surveillés par les services secrets britanniques. Le quotidien invite les musulmans à coopérer davantage avec les services de sécurité. Mais comme l’écrit Le Monde, “ce qui avive aujourd’hui l’inquiétude des responsables, c’est évidemment l’importation au Royaume-Uni de la technique des voitures piégées, si dévastatrice en Irak”. Ce type de méthode est utilisé pour la première fois en Europe.

Pourquoi des médecins ?
Pourquoi Londres ? Pour le troisième été consécutif, la capitale anglaise se trouve face au défi du terrorisme. Depuis les attentats de juillet 2005 (52 morts et 700 blessés), la vie a changé en Angleterre. Le mythe du multiculturalisme à l’anglaise a volé en éclats. L’été 2005, on découvrait avec stupéfaction que les quatre kamikazes étaient de jeunes Britanniques, originaires du sous-continent indien, parfaitement intégrés. Les autorités n’avaient rien vu venir. Puis en août 2006, les autorités ont arrêté 23 suspects qui avaient planifié une série d’attentats à l’explosif sur une dizaine d’avions assurant des liaisons transatlantiques. Ils présentaient le même profil de jeunes britanniques sans problèmes : étudiant, livreur de pizza… Cette fois-ci, les données sont différentes. Non seulement, les personnes arrêtées sont issues du Moyen-Orient, mais sept des huits suspects seraient des médecins ou des étudiants en médecine. Et Scotland Yard ne se doutait de rien.

La suspicion monte chez les Britanniques. La société et les autorités s’interrogent sur la viabilité d’un système de santé qui fait appel, pour 46% de son effectif médical (128 000 sur 277 000), à des médecins d’origine étrangère (Inde, Irak et Jordanie). Le manque de médecins était tel, au Royaume-Uni, qu’on pouvait venir pratiquer dans le pays sans permis de travail. Pourtant, les autorités ont serré la vis. Elles délivrent l’accord après une étude stricte du dossier du candidat : cursus, diplômes, casier judiciaire, etc. Comment ces médecins en sont arrivés là ? Les experts s’accordent tous sur la même raison : le refus de la guerre en Irak et en Afghanistan. The Guardian fait clairement le lien entre les attentats manqués et la situation à Bagdad et enjoint Brown à reconnaître les errements britanniques. Le fait d’avoir exporté “les techniques irakiennes de la voiture avec de l’essence et des bonbonnes de gaz (…) est plus que symbolique”, souligne le journal.

Aujourd’hui, avec cette menace à long terme, la société britannique se remet en cause. The Independent estime qu’il ne faut pas se focaliser uniquement sur le volet sécuritaire, car ce serait “doublement désastreux” de marginaliser toute la communauté islamo-britannique. De plus, cela renforcerait les islamistes dans leur conviction que l’Occident est le Grand Satan.

Depuis juillet 2005, les autorités se focalisaient sur les réseaux de jihadistes entraînés dans les camps du Pakistan. Avec cette alerte, Scotland Yard va se recentrer sur les milieux islamistes, comme ceux qui fréquentaient le “Londonistan”.



Investigations. L’impossible portrait-robot

Ils étaient médecins, mais ils auraient tout autant pu être étudiants, ingénieurs, chômeurs ou commerçants : l’Europe prend conscience que l’islamisme radical transcende les classes sociales et les milieux. C’est pour cela qu’il pose un tel problème aux services de sécurité. Il n’y a pas de portrait-robot de l’apprenti-jihadiste. Il peut s’agir d’un exclu, d’un professionnel reconnu, d’un adolescent ou d’un ancien délinquant. “Il n’y a pas de profil possible : toutes les tentatives de profilage sur Al Qaïda ont échoué. Cela ne fonctionne pas parce que nous avons aujourd’hui un islam globalisé”, explique à l’AFP Dominique Thomas, chercheur associé à l’Ecole des Hautes études en sciences sociales (EHESS) et auteur de Londonistan : le Djihad au cœur de l’Europe. “C’est difficile à comprendre en Occident, parce que nous avons du mal à saisir le rôle fédérateur de l’islam, ajoute Dominique Thomas. Nous avons en Europe ou aux Etats-Unis une vision d’un islam découpé entre Etats-nations. C’est notre grille de lecture, mais elle est fausse. La réussite du discours islamiste, c’est d’avoir gommé tout cela en mettant en avant le référent islam, qui devient prépondérant”.

 
 
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