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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

ZB sait que le badge VIP correspond à un besoin de coller des étiquettes sur les gens.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



La saison des festivals bat son plein, Zakaria Boualem aussi. Comprenez par ceci qu’il collectionne les concerts, ce qui lui donne l’occasion d’observer de près une activité marocaine typique en période d’été : la chasse au badge.

Le badge, faut-il le préciser, c’est un petit bout de plastique qu’on accroche autour du cou pour expliquer aux gens qui on est. Avec un badge, les musiciens peuvent monter sur scène, les techniciens tripoter la sono, la presse rencontrer les artistes, les organisateurs organiser le tout, ou le désorganiser s’ils le souhaitent, etc. C’est pour ça que ça a été prévu. Chez nous, il y a une catégorie supplémentaire, celle des Very Important Personnes, qui peut, grâce à ce badge, entrer dans une sorte d’enclos réservé et qui leur permet de regarder le concert de plus près, même si le son est moins bon. Voilà les données. Analysons à présent les conséquences de cet enclos pour badgés :

Il excite les gens qui en sont exclus.
Il est arrogant. Essayez un peu de traduire VIP en arabe, et vous allez vous en rendre compte : insane mouhim jiddan. Qui voudrait se balader avec un truc pareil autour du cou ? Bizarrement, en anglais, ça passe très bien…

Il éloigne le public des artistes. Lorsque l’enclos est vide, ça casse l’ambiance et il faut le supprimer, et lorsqu’il est plein, il ne sert à rien et il faut le supprimer aussi.

Il crée un trafic de badges, une obsession collective, une pléthore de mesures de sécurité… et quelques situations ubuesques comme celle de découvrir un enclos dans l’enclos, histoire de pouvoir réaliser un tri plus fin sur l’importance relative de chacun.

Histoire de respecter l’objectivité de cette chronique, il convient de citer comme aspect positif de ces badges un regain d’activité pour les cybers munis de scanners, et merci.

Mais Zakaria Boualem sait que ce badge VIP correspond à un besoin profond de notre inconscient collectif, celui de coller des étiquettes sur les gens. Cette addiction au statut, cette espèce de panique qui s’empare de nous lorsqu’on ne sait pas à qui on a affaire mériterait l’analyse d’un spécialiste. Lorsqu’on commente le foot à la télé, on parle du la3ib Ronaldinho. En français, on se contente de Ronaldinho tout court, pariant sans doute sur la perspicacité du téléspectateur qui, à la vue d’un homme en short, balle au pied sur un terrain de foot, se dira qu’il y a de grandes chances pour qu’il s’agisse d’un joueur et non d’un boucher chevalin ou d’un vendeur de crevettes. Même chose pour les soirées artistiques, on parle du fennane Doukkali, sans doute de peur qu’on le confonde avec une école primaire du même nom. Les Egyptiens, eux, vont plus loin en attribuant à chacun au minimum un titre de doctoor ou de mouhandiss, créant par là même une difficulté à identifier un vrai doctoor ou mouhandiss lorsqu’on en cherche un.

Donc, loin de combattre cette folie des badges, il faut au contraire les généraliser. À l’entrée de la ville d’Essaouira, par exemple, une distribution collective de badges vierges, avec un feutre indélébile. Chacun pourra écrire ce qu’il voudra. Insane mouhim jiddan, par exemple, ou encore insane encore plus mouhim que celui qui est à côté de moi. Pourquoi pas : “Homme très important qui a une Porsche Cayenne même si on peut pas la voir puisqu’on m’a pas laissé la rentrer parmi le public, et d’ailleurs, c’est un scandale”. Il faudra donc prévoir de grands badges, et aussi des enclos individuels pour que chacun puisse regarder le concert sans être dérangé par des gens de la même catégorie que lui, puisqu’il deviendra seul dans sa catégorie. Ce sera tout simplement magnifique.

Seconde solution : supprimer le tout. Faire reculer l’enclos jusqu’à ce qu’il englobe tout le monde avec son badge. Les Very Important Personnes et les autres, c'est-à-dire justement ceux qui ne sont personne. Sans verser dans l’idéalisme béat, il semble à Zakaria Boualem que ce serait encore plus magnifique.

 
 
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