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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Ben Larbi

Marché du médicament. Un commerce infecté

Les délégués médicaux
s’évertuent à instaurer un
“partenariat” avec les médecin. Une
relation loin d’être désintéressée…
(DR)

Entre la générosité des délégués médicaux à l’égard des prescripteurs et les largesses en nature des laboratoires pharmaceutiques, les circuits de commercialisation des produits pharmaceutiques sont loin d’être d'une exemplaire transparence.


Il est 9 h du matin dans le service des urgences du Centre hospitalier universitaire Avicenne de Rabat. Le ballet des patients, médecins et autres infirmières bat son plein. Tous s’affairent pour entamer une journée qui s’annonce ordinaire dans le service le plus sollicité de tout
l’établissement. Un peu plus loin, dans un hall situé à l’abri des regards, c'est une ambiance bien différente qui règne : celle d’une cérémonie organisée par un laboratoire pharmaceutique au profit du personnel de l’hôpital. Motif ? “Aucun. Bon nombre de laboratoires ont l’habitude de convier les prescripteurs de leurs médicaments autour de pots où l’on parle de tout et de rien, avec pour objectif de tisser des liens et d’en consolider d’autres”, explique l'un des “invités”. Cette pratique, entrée dans les mœurs, fait partie de toute une panoplie d’actions, telles que les responsables marketing des laboratoires pharmaceutiques aiment à les appeler.

Si le médicament n’est pas un produit comme un autre, il n’en bénéficie pas moins de meilleurs soins côté promotion, quitte à frôler les limites de la déontologie. Du point de vue de la loi, il n’existe que deux circuits possibles de distribution de ce produit. Le premier est la formule “laboratoire-grossiste-pharmacie-consommateur”. Prés de 90% des produits transitent par ce circuit. Le second schéma est celui de la vente directe : les laboratoires livrent directement des produits aux pharmacies, cliniques et hôpitaux. Mais là s’arrête la loi pour laisser le passage aux canaux de séduction à l’adresse des prescripteurs, médecins, mais aussi pharmaciens, étant donné le fort taux d’automédication dans la société.

Le délégué, maillon essentiel
Lien privilégié entre les différents maillons de la chaîne, le délégué médical a pour mission de pousser à la prescription des produits dont il assure la promotion. Deux types d’arguments sont mis en valeur dans cet objectif. Le premier est scientifique, via lequel les délégués vantent, auprès du médecin, les mérites du médicament, souvent sans insister sur les effets secondaires ou les précautions d'emploi. Le second, pratiquement spécifique au Maroc, consiste à instaurer une relation de “partenariat” avec les prescripteurs.

Une relation dont le pivot est la visite médicale. L'industrie pharmaceutique y consacre la plus grande partie de son arsenal de marketing. “Et le délégué médical qui fait preuve de plus de générosité à l’égard du prescripteur est celui qui a le plus de chances de vendre”, dit sans ménagement un ancien délégué médical d’un grand groupe de la place, allant jusqu'à préciser que certains délégués n’hésitent pas à payer de leurs poches des faveurs accordées aux médecins. Du coup, l’intérêt thérapeutique d’un médicament passe parfois au second plan. “Le plus souvent, les médicaments sont foncièrement bons. Mais, des fois, on bataille pour vendre un médicament inefficace ou des compléments dont le patient pourrait largement se passer”, témoigne une autre déléguée médicale. Sans oublier l’écart des prix qui existe entre les différents traitements d’une même maladie. Si, pour chaque médicament, il existe pratiquement autant de marques que de laboratoires, voire davantage, leurs coûts peuvent passer du simple au quintuple. Et privilégier un médicament au prix plus élevé qu’un autre, revient à pénaliser le consommateur dans un pays où de larges franges de la société ne sont couvertes par aucun régime d’assurance maladie.

Quelle que soit leur provenance, ces faveurs sont souvent accordées sous forme de cadeaux en nature (voyages, petit matériel médical, articles d’électroménager…). L’ampleur du phénomène dépasse parfois tout entendement. Et concurrence oblige, une véritable surenchère, voulant que le plus offrant soit le “meilleur”, s’est même installée. “Malheureusement, certaines pratiques malhonnêtes existent. Si des sociétés pharmaceutiques sont soumises à des règles très strictes en matière de déontologie, l’environnement est tellement ouvert au Maroc qu’il peut prêter à certains abus, émanant d’individus. Des abus dont la véracité est très difficile à prouver”, concède Mostapha Benmimoun, directeur des opérations médicales de Pfizer Maroc. Même son de cloche au sein de l’Association marocaine de l’industrie pharmaceutique (AMIP). “L’ennui avec le soudoiement, la corruption pour employer le terme, est qu’elle souvent cachée. Elle est en cela incontrôlable, irrépressible. S’il est clair que des échos de pratiques anti-déontologiques de certains délégués nous parviennent, nous sommes dans l’impossibilité d’en établir la preuve”, confie une source au sein de l’Association.

Des séminaires “exotiques”
En fonction de la fréquence d’une pathologie au sein de leurs cabinets ou leurs services, les médecins sont classés en trois catégories A, B et C. La régularité des visites qui leur sont rendues par les délégués médicaux dépend de ce classement. “Et plus certains médecins ont du succès, plus ils sont sollicités et, donc, exigeants”, ajoute la déléguée. Une exigence qui va des cadeaux d’entreprise aux tant recherchées invitations à des congrès dans les capitales les plus en vue du monde ou dans les destinations les plus exotiques… parfois avec femme et enfants. Frais du déplacement : entre 50 000 et 150 000 DH, payés bien évidemment par le laboratoire. Les dépenses liées à ce genre d'opérations, sous couverture scientifique, représentent pas moins de 5 à 10% du chiffre d’affaires prévisionnel des grands laboratoires. “Les multinationales pharmaceutiques apportent des innovations sur lesquelles il faut absolument renseigner la communauté scientifique et médicale. Les voyages et séminaires qu’elles organisent s’inscrivent justement dans le cadre de programmes de formation. Et le nombre de bénéficiaires reste trop limité pour prêter à une quelconque confusion voulant qu’elle soit une manière de soudoyer”, explique Benmimoun. D’autant qu’il s’agit le plus souvent d’événements à caractère mondial où régional et que ces largesses sont monnaie courante dans l'industrie.

Les laboratoires ne s’assurent pas moins du retour sur leurs “investissements”. Pour vérifier si un médecin donné a bien prescrit leurs médicaments, il suffit aux délégués médicaux de faire le tour des pharmacies voisines de son cabinet, pour connaître les états de vente de leurs produits et l’identité de leurs prescripteurs.

Pour Benmimoun, la solution est dans l’adoption, par l’ensemble de l'industrie pharmaceutique, d’une charte déontologique relative à la promotion des médicaments, à l’image de celle en vigueur en France. En attendant, le Code des bonnes pratiques de promotion des médicaments de la Fédération internationale de l'industrie du médicament (FIIM) , dont le Maroc est signataire, semble avoir peu d’effet. Et le nouveau Code de la pharmacie reste silencieux quant aux règles à respecter en matière de promotion. Peut-être parce que tout le monde y trouve son compte… à l'exception du patient.



Pharmacie. Un marché juteux

Le manque de règles régissant la promotion des produits pharmaceutiques contraste avec le développement enregistré dans cette industrie. Le marché marocain est en effet composé de quelque 35 sites de production, gérés par des groupes et sociétés aussi bien étrangères que marocaines. D’après les chiffres de l’AMIP, le secteur a produit plus de 192 millions d’unités en 2005, couvrant près de 70% des besoins locaux en médicaments. Actuellement, le secteur pharmaceutique exporte en moyenne 8 à 10% de sa production vers des pays étrangers (Europe, Afrique, pays arabes…). Le chiffre d’affaires enregistré par l’industrie pharmaceutique au Maroc est de 4,9 milliards de DH. Le secteur emploie quelque 35 000 personnes. À cela, il faut ajouter quelque 20 000 employés que comptent les 7 500 pharmacies du pays et les 15 000 collaborateurs des 40 grossistes existants. Bien que la qualité des médicaments soit présentée comme conforme aux normes internationales et que le secteur ait procédé depuis 1998 à d’importants investissements pour se mettre à niveau (300 millions de DH par an), le secteur souffre de plusieurs dysfonctionnements. A commencer par le faible taux d’encadrement qui ne dépasse pas les 20%. Un manque que le nouveau Code de la pharmacie tente de pallier, notamment en imposant une formation continue aux délégués médicaux.

 
 
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