Le droit de savoir
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Lopacité est le terreau de la corruption. Et la transparence, son antidote absolu.
Quand, en 2005, TelQuel avait publié le salaire du roi (et le budget détaillé de la royauté), beaucoup se sont imaginé que pour trouver les bons documents, nous avions dû fracturer on ne sait quel coffre fort, après avoir pénétré on ne sait quel bunker. Au risque de décevoir les plus romantiques de nos lecteurs, la réalité est beaucoup plus banale : les données sur la liste civile, nous les avions trouvées dans la très officielle Loi de finances, disponible, pour qui en fait la demande, au
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ministère du même nom. Cela dit, nous avions dû passer des jours et des jours à débusquer ces chiffres un par un, camouflés quils étaient dans les sous-rubriques les plus improbables du budget de lEtat. Est-ce à dire quil nexiste aucun document synthétique sur le budget de la royauté ? Si, évidemment. Il y en a forcément un au cabinet royal. Vous nous imaginez les appeler, pour leur demander candidement de nous le faxer ? Et pourtant
Si nous lavions fait, nous aurions été dans notre droit le plus strict. Tout citoyen (vous aussi, oui) a en effet le droit de consulter tout document qui émane dune instance publique ou dun fonctionnaire de lEtat, quels que soient son poste et son grade. Ça sappelle le droit à linformation, et tous les pays démocratiques ont une loi qui le garantit.
Par information, on entend tout ce qui, de près ou de loin, peut concerner le citoyen que vous êtes. Vous avez le droit de savoir, par exemple, avant de vous faire opérer dans un hôpital public, combien de gens sont morts dans cet hôpital et pourquoi. Histoire de vous faire une idée sur ce qui vous attend
Vous avez aussi le droit de consulter létude dimpact environnemental qui a précédé (obligatoirement) la construction de ce hammam qui vient de sinstaller dans votre rue. Ou de cet hôtel gros et moche qui sapprête à envahir le front de mer sur lequel vous passez vos vacances depuis lenfance. Vous avez le droit de consulter la liste détaillée des agréments de transport, licences de pêche, permis dexploitation de carrières de sable
et tant quà faire, les critères dattribution de ces avantages auxquels vous pourriez (qui sait ?) avoir droit vous aussi. Pour résumer, vous avez le droit de savoir tout ce que fait lEtat puisque lEtat est censé être à votre service et que de toute manière, il fonctionne grâce à largent de vos impôts (lequel, en passant, paye aussi le budget de la royauté).
Le droit à l'information est un droit universel, dit une ONG marocaine courageuse mais méconnue, qui milite pour sa reconnaissance(1). Cest le moyen pratique, effectif et légitime, permettant aux citoyens de contrôler l'action publique et de savoir pourquoi, par qui, comment et quand les décisions, toutes les décisions publiques, à tous les échelons de lEtat, sont prises et mises en uvre
et cest justement pour ça que la perspective dune loi sur linformation est hautement improbable au Maroc. Lopacité est le terreau de la corruption, du clientélisme et de labus de pouvoir. Et la transparence, leur antidote absolu. Ce nest pas pour rien que lONG de lutte contre la corruption la plus célèbre au monde sappelle Transparency. Si par la force de la loi, les devoirs de chaque fonctionnaire étaient affichés sur le mur derrière lui (ou sur le site web de son administration), il ferait moins le malin ou le rapace alors que vous ne réclamez rien dautre que votre droit. Si chaque agent de lEtat savait davance que tout ce quil fait va être révélé au public
eh bien il réfléchirait longtemps, très longtemps, avant de faire quoi que ce soit de louche.
Le mot démocratie vient du grec dêmos (peuple) et kratos (pouvoir). Autrement dit, la démocratie, cest le peuple au pouvoir. Or la source du pouvoir, tous les sociologues et les politologues vous le diront, cest linformation. Tant quelle restera verrouillée, la démocratie ne sera rien dautre quun vu pieux. Et la moralisation de la vie publique, une berceuse quon nous chante pour nous endormir
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