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N° 282
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Le droit de savoir

Ahmed R. Benchemsi
L’opacité est le terreau de la corruption. Et la transparence, son antidote absolu.


Quand, en 2005, TelQuel avait publié le salaire du roi (et le budget détaillé de la royauté), beaucoup se sont imaginé que pour trouver les bons documents, nous avions dû fracturer on ne sait quel coffre fort, après avoir pénétré on ne sait quel bunker. Au risque de décevoir les plus romantiques de nos lecteurs, la réalité est beaucoup plus banale : les données sur la “liste civile”, nous les avions trouvées dans la très officielle Loi de finances, disponible, pour qui en fait la demande, au
ministère du même nom. Cela dit, nous avions dû passer des jours et des jours à débusquer ces chiffres un par un, camouflés qu’ils étaient dans les sous-rubriques les plus improbables du budget de l’Etat. Est-ce à dire qu’il n’existe aucun document synthétique sur le budget de la royauté ? Si, évidemment. Il y en a forcément un au cabinet royal. Vous nous imaginez les appeler, pour leur demander candidement de nous le faxer ? Et pourtant… Si nous l’avions fait, nous aurions été dans notre droit le plus strict. Tout citoyen (vous aussi, oui) a en effet le droit de consulter tout document qui émane d’une instance publique ou d’un fonctionnaire de l’Etat, quels que soient son poste et son grade. Ça s’appelle “le droit à l’information”, et tous les pays démocratiques ont une loi qui le garantit.

Par “information”, on entend tout ce qui, de près ou de loin, peut concerner le citoyen que vous êtes. Vous avez le droit de savoir, par exemple, avant de vous faire opérer dans un hôpital public, combien de gens sont morts dans cet hôpital et pourquoi. Histoire de vous faire une idée sur ce qui vous attend… Vous avez aussi le droit de consulter l’étude d’impact environnemental qui a précédé (obligatoirement) la construction de ce hammam qui vient de s’installer dans votre rue. Ou de cet hôtel gros et moche qui s’apprête à envahir le front de mer sur lequel vous passez vos vacances depuis l’enfance. Vous avez le droit de consulter la liste détaillée des agréments de transport, licences de pêche, permis d’exploitation de carrières de sable… et tant qu’à faire, les critères d’attribution de ces avantages auxquels vous pourriez (qui sait ?) avoir droit vous aussi. Pour résumer, vous avez le droit de savoir tout ce que fait l’Etat – puisque l’Etat est censé être à votre service et que de toute manière, il fonctionne grâce à l’argent de vos impôts (lequel, en passant, paye aussi le budget de la royauté).

“Le droit à l'information est un droit universel, dit une ONG marocaine courageuse mais méconnue, qui milite pour sa reconnaissance(1). C’est le moyen pratique, effectif et légitime, permettant aux citoyens de contrôler l'action publique et de savoir pourquoi, par qui, comment et quand les décisions, toutes les décisions publiques, à tous les échelons de l’Etat, sont prises et mises en œuvre”… et c’est justement pour ça que la perspective d’une loi sur l’information est hautement improbable au Maroc. L’opacité est le terreau de la corruption, du clientélisme et de l’abus de pouvoir. Et la transparence, leur antidote absolu. Ce n’est pas pour rien que l’ONG de lutte contre la corruption la plus célèbre au monde s’appelle Transparency. Si par la force de la loi, les devoirs de chaque fonctionnaire étaient affichés sur le mur derrière lui (ou sur le site web de son administration), il ferait moins le malin – ou le rapace – alors que vous ne réclamez rien d’autre que votre droit. Si chaque agent de l’Etat savait d’avance que tout ce qu’il fait va être révélé au public… eh bien il réfléchirait longtemps, très longtemps, avant de faire quoi que ce soit de louche.

Le mot “démocratie” vient du grec “dêmos” (peuple) et “kratos” (pouvoir). Autrement dit, la démocratie, c’est le peuple au pouvoir. Or la source du pouvoir, tous les sociologues et les politologues vous le diront, c’est l’information. Tant qu’elle restera verrouillée, la démocratie ne sera rien d’autre qu’un vœu pieux. Et la “moralisation de la vie publique”, une berceuse qu’on nous chante pour nous endormir…

(1)CFM MENA, 95 rue Azilal, Casablanca.
info@cfmmena.org

 
 
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