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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Le bilan d’un honnête homme

Ahmed R. Benchemsi
M. Jettou s’est occupé de ce dont on l’a laissé s’occuper. Mais il l’a fait fidèlement et loyalement.


En cette période pré-électorale, j’ai eu le privilège d’assister, mardi soir, au dernier bilan d’étape du premier ministre Driss Jettou, délivré en cercle restreint, à son domicile rbati. Je dis “privilège” par considération pour M. Jettou, pas pour signifier que ce point de presse était exceptionnel. Il ne l’était pas. Pas plus que les nombreux points de presse donnés par M. Jettou depuis sa nomination. Un détail qui ne trompe pas : parmi mes estimés confrères, les directeurs des plus
grands journaux du pays manquaient tous à l’appel, et quasiment aucun Casablancais ne s’était donné la peine de se déplacer. C’est à ce genre de petites choses que se mesure le pouvoir dans notre pays. Le même briefing aurait été organisé par un membre du cabinet royal, tout le monde aurait accouru, et même ventre à terre.

Triste sortie, donc, que celle de M. Jettou. Comme à chaque fois, pourtant, il a fait de son mieux. Comme à chaque fois, il a tenu un discours non pas de premier ministre, mais de super ministre de l’économie, du commerce et de l’industrie. Il s’est montré incollable sur la restructuration de la BNDE, la remise à niveau de la SODEA/SOGETA, le plan Emergence, l’accord multifibres et même le terminal Ro-Ro (si !) de Tanger Med. Sur le fait que le système judiciaire est une indignité nationale et qu’il n’y peut rien, en revanche, il a répondu avec un sourire navré : “Je ne peux pas affirmer que notre justice soit parfaite”. L’art du pléonasme… Quant au Sahara, il a affirmé que c’était le domaine réservé du chef de l’Etat, “comme ça se fait aussi en France”. Pourquoi une référence extérieure, si ce n’est pour évacuer un malaise…

Mais pourquoi, surtout, torturer davantage M. Jettou ? Il s’occupe de ce dont on le laisse s’occuper, fidèlement et loyalement. Et quand on lui dit que tel sujet ne le regarde pas, eh bien il ne se le fait pas dire deux fois. Va-t-on, pour cela, lui reprocher d’être un couard, un mou ? Ne comptez pas sur moi pour le faire. Au contraire, je considère M. Jettou comme un patriote, un authentique brave homme qui a géré ce qu’il a pu “en bon père de famille” (il en a d’ailleurs le look). Ce mardi soir, il a déclaré : “Tout ce sur quoi nous nous sommes engagés a été réalisé”. C’est bien possible : du DVD au RAMED, sans oublier le Ro-Ro, tout roule, tout ronronne. Mais sur les problématiques politico-institutionnelles sérieuses, il ne faut pas attendre grand-chose d’un premier ministre moins puissant que son ministre délégué à l’Intérieur. Il ne faut pas espérer beaucoup d’un premier ministre qui n’a aucun pouvoir sur les (nombreuses) institutions parallèles créées par le roi, qui s’accaparent des larges pans de l’action publique et qui sont, en général, à l’origine de tout ce qui “bouge” vraiment (IER, HACA, etc.). Il faut, au contraire, savoir gré à M. Jettou d’avoir vécu en harmonie avec un tel système sans disparaître, d’être parvenu malgré tout à se rendre utile (on se moque de Ro-Ro et de ses amis, mais c’est vraiment important, les infrastructures…), d’avoir gardé suffisamment de rondeur et de bonhomie pour rassembler tout le monde autour d’une sympathique hypocrisie fondatrice : celle qui consiste à fondre l’activisme technocratique royal, la soif de concret de quelques ministres atypiques, et le dynamisme du secteur privé qui ne doit rien à personne, en une formule unique et magique : “Tel est le bilan de mon gouvernement”. C’est un doux mensonge, destiné à faire croire que le Maroc est un pays démocratique comme un autre. Mais on n’en veut pas à son auteur, parce qu’il le fait de bonne foi, sans mépris, et avec le sourire. Ou l’fahem yefhem…

 
 
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