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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

Presse. L’affaire Ariri

Mardi 17 juillet. Escorté de deux policiers en civil, Abderrahim
Ariri (à g.) quitte le siège de son
journal, pour rejoindre une
cellule dans les locaux de la
BNPJ casablancaise.
(AIC PRESS)

Le directeur de l’hebdomadaire Al Watan a été arrêté pour publication de “documents liés au secret défense”. Il n’a, à l’écriture de ces lignes, toujours pas été relaxé. Le point sur une affaire qui ne fait que commencer.


Linformation s’est répandue comme une traînée de poudre en cette matinée de mardi 17 juillet. “Abderrahim Ariri, directeur de publication d’Al Watan Al An, a été arrêté à son domicile par des policiers en civil, très tôt ce matin”. Immédiatement mis en garde-à-vue, il n’a, à l’écriture de ces lignes (jeudi 19 juillet), toujours pas quitté les locaux
de la Brigade nationale de police judiciaire à Casablanca. Il y est détenu tout comme le journaliste Mustapha Hormatallah, auteur sur les pages d’Al Watan Al An (Ex Al Bidaoui) d’un dossier consacré aux “rapports secrets qui ont déclenché l’état d’alerte au Maroc”. L’hebdomadaire casablancais y reproduit une note secrète, émanant des services de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) et adressée à différentes casernes militaires. Le document décortique les séquences d’un enregistrement diffusé sur Internet par un groupe terroriste, qui lance “un appel solennel au jihad contre les régimes maghrébins et contre le Maroc”. Selon Al Watan, “cette note a été le déclencheur de l’état d’alerte générale annoncé par Chakib Benmoussa en personne”. Mais visiblement, le “scoop” du journal n’a pas plu à tout le monde.

Arrestation “hollywoodienne”
Quand le dossier d’Al Watan paraît, le samedi 14 juillet 2007, il ne suscite aucune réaction particulière. “Le journal s’est vendu normalement et la rédaction n’a reçu aucun ordre de suspension ou d’interdiction de la part des autorités compétentes”, affirme l’un des journalistes de l’hebdomadaire. Lundi matin, la rédaction de l’hebdomadaire reprend même son travail et attaque la préparation de la prochaine édition. Puis soudain, tout se précipite. Mardi 17 juillet, à sept heures du matin, une vingtaine de policiers en civil frappent à la porte de l’appartement casablancais de Abderrahim Ariri. Ils lui signifient que le procureur du roi à Casablanca a demandé l’ouverture d’une enquête sur la publication par Al Watan de “documents revêtant un caractère confidentiel et liés au secret défense”. Ils ordonnent surtout à Ariri de “les accompagner pour les besoins de l’interrogatoire et de l’enquête”. Pourquoi tant de précipitation ? Le Parquet ne pouvait-il pas se contenter d’envoyer une convocation au directeur de publication d’Al Watan ? Mystère.

Dans le même temps, à l’autre bout de la ville, le journaliste Mustapha Hormatallah est interpellé dans des conditions similaires.

Au sein de l’hebdomadaire, l’heure est grave. Mais ses journalistes ne sont pas au bout de leurs surprises. Vers 8 heures 30, le siège du journal, au quartier Palmiers à Casablanca, est investi par des éléments de la police. Ces derniers veulent perquisitionner le bureau de Abderrahim Ariri, mais l’équipe de rédaction s’y oppose. Pas pour longtemps, puisqu’en milieu de matinée, Ariri débarque au siège du journal, menottes aux poingnets et escorté par une vingtaine de policiers. “Ils se sont enfermés pendant plus de 45 minutes dans le bureau d’Ariri. Ils voulaient savoir qui était derrière la fuite du document”, rapporte un journaliste présent. N’ayant apparemment rien pu obtenir d’Ariri, le “commando” policier le reconduit au siège de la BNPJ, où il est placé en garde-à-vue. Au passage, les policiers embarquent les ordinateurs personnel et professionnel d’Ariri, ainsi que toutes ses archives. “Ce sont des dossiers que Abderrahim conservait dans son bureau et qui ont trait à différentes thématiques traitées par le journal comme l’armée, la monarchie, la drogue, etc.”, explique une source à Al Watan.

Quand le directeur de publication quitte le siège de son journal, encadré par deux policiers en tenue civile, un photographe de l’agence AIC Press (dont le directeur est également poursuivi par la justice) immortalise l’instant. Le cliché fait très vite le tour des rédactions. L’indignation est générale.

Mobilisation tous azimuts
Le Syndicat national de la presse marocaine (SNPM) pointe du doigt “le traitement indigne infligé à Ariri, comme s’il s’agissait du chef d’une bande criminelle. Le Parquet a certes le droit de diligenter une enquête concernant d’éventuelles fuites, mais cela ne justifie pas la répression exagérée dont ont été victimes Abderrahim Ariri et Mustapha Hormatallah qui ont le droit, en tant que journalistes, d’accéder à n’importe quelle information et de la publier”. Dans la journée de mardi, des membres du Syndicat multiplient les interventions. Ils appellent le premier ministre, le ministre de la Communication et d’autres responsables gouvernementaux. “Tous nous ont répondu que c’est maintenant à la justice de trancher, se refusant à tout commentaire”, affirme un membre du bureau national du SNPM. Dans la foulée, un comité de soutien se constitue spontanément. Il regroupe plusieurs acteurs associatifs, militants politiques et autres personnalités de la société civile. Et plus d’une vingtaine d’avocats annoncent leur soutien à Ariri, dont Abderrahim Berrada, Abderrahim Jamaï, Mostapha Ramid, Mohamed Sebbar ou encore Tarik Sbaï.

Mercredi matin, c’est au tour de la Fédération des éditeurs de journaux de tenter quelques interventions. Abdelmounaïm Dilami, son président, adresse une lettre au procureur du roi à Casablanca, lui demandant une autorisation pour rendre visite à Ariri. “La Fédération ne s’est pas encore réunie concernant cette question, mais la tournure des événements inquiète sérieusement”, affirme Dilami. Noureddine Miftah, directeur de publication de l’hebdomadaire Al Ayyam et numéro 2 de la Fédération, va plus loin : “Des affaires et des scénarios hollywoodiens comme ceux-ci remettent en cause des années de dialogue et de concertation. Nous nous battons depuis des années contre les peines privatives de liberté, et voici qu’un journaliste est arrêté avant même qu’il ne soit jugé. Et encore une fois, on fait appel au Code pénal plutôt qu’au Code de la presse pour servir quelques obscurs intérêts”. Reporters sans frontières a également réagi et dit suivre, avec préoccupation, le déroulement de cette affaire.

“Ils retiennent Ariri parce qu’ils veulent savoir qui a sorti ce document”, affirme un membre du comité de soutien. Selon plusieurs sources, “des éléments appartenant à la police, à l’armée et aux services du renseignement ont été arrêtés et interrogés pour leur lien supposé avec cette affaire”, mais aucun communiqué officiel n’est venu confirmer cette thèse.

À l’écriture de ces lignes, Ariri et Hormatallah étaient toujours en garde-à-vue. Et l’on s’achemine vers leur présentation devant le juge d’instruction. L’affaire Al Watan ne fait que commencer…



Zoom. Qui est Ariri ?

Avant de lancer son propre journal, Abderrahim Ariri a été journaliste au quotidien Al Ittihad Al Ichtiraki, édité par l’USFP. C’est alors un journaliste turbulent, rebelle et particulièrement doué pour les enquêtes de terrain et les articles d’opinion. C’est ainsi que le jeune journaliste n’hésite pas, quand une visite royale bloque la circulation à Casablanca, à stigmatiser le lourd protocole royal et à dénoncer le zèle des autorités casablancaises. Lors des premières années de règne de Mohammed VI, Abderrahim Ariri interviewe Mohamed Sassi, dirigeant à l’époque de la Jeunesse ittihadie. Ce dernier y critique, sur les colonnes d’Al Ittihad Al Ichtiraki (alors au gouvernement) “la tradition du baisemain”. L’article passe sans encombre, mais Ariri est licencié sans ménagement. Il décide alors de voler de ses propres ailes et lance Al Bidaoui, un hebdomadaire casablancais spécialisé dans l’information de proximité. Mais les vieux démons d’Ariri ont décidément la peau dure. L’homme touche au Sahara, au terrorisme, au trafic de drogue et à l’armée. Son journal se vend partout au Maroc. Ses couvertures divisent. Trop sensationnelles pour les uns, osées et courageuses pour les autres. Au passage, Ariri est convoqué à plusieurs reprises par la police. “La routine”, avait-il l’habitude de dire. En 2006, Al Bidaoui change de nom et devient Al Watan Al An. Et l’édition de cette semaine sera la première à se faire sans Ariri.

 
 
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