Droits de lhomme. Les embastillés de Tagounit
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Manifestation des caravaniers
devant le bagne de Ksar El Glaoui.
(AIC PRESS)
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Au début des années soixante-dix, 215 Casablancais ont été emprisonnés, sans jugement, dans un centre de détention secret à Tagounit, dans la région de Zagora. Trente-six ans plus tard, certains dentre eux y sont retournés, pour la première fois, en pèlerinage.
Samedi 14 juillet, les habitants de Tagounit ont retrouvé quelques vieilles connaissances. Des dizaines de casablancais, accompagnés pour certains de leurs proches, étaient de passage par cette petite bourgade de la province de Zagora, pour manifester devant Ksar El |
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Glaoui, le tristement célèbre bagne où ils avaient été détenus secrètement dans les années 70. Ils faisaient partie dune caravane de la vérité, organisée par des associations de défense des droits de lhomme (Forum vérité et justice, AMDH, OMDH
), qui avait, quelques heures plus tôt, fait escale au cimetière dAgdz où sont enterrées de nombreuses victimes des années de plomb. Lentrée du Ksar aux caravaniers a été certes interdite par les militaires, souligne ce photographe qui a couvert lévènement, mais laccueil qui leur a été réservé par la population méritait à lui seul le détour. En effet, ce jour-là, les habitants du village se sont largement mobilisés pour soutenir leurs anciens voisins. Cétait très émouvant, raconte Abdeslam Nachite, un ancien détenu du Ksar, tous les habitants de la région, y compris les femmes et les enfants, nous attendaient dans les rues et ont même tenu à manifester avec nous. Et dajouter : Cest très important pour nous de savoir quils ont pris conscience de laffreux calvaire que nous avons vécu et ce à deux pas de chez eux.
Opération rues propres
Le calvaire des damnés de Tagounit remonte à décembre 1971. En prévision de lorganisation dun Sommet islamique qui devait se tenir à Casablanca, une véritable opération de nettoyage sabat subitement sur les quartiers populaires de Casablanca. Elle cible en priorité des mendiants, des sans-domicile-fixe, des attardés mentaux ainsi que quelques petits délinquants. Des ordres avaient été formellement donnés pour nettoyer la ville en prévision du sommet de Casablanca, se souvient ce militaire à la retraite. Rien de bien exceptionnel dans le climat répressif de lépoque. Sauf que lopération va être également loccasion pour certains agents dautorité de régler leurs comptes avec des citoyens peu dociles à leur goût. Et il y a ceux qui, comme moi, ont eu le malheur de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment, ajoute, avec un brin damertume, Abdeslam Nachite, un simple réparateur de bicyclettes, arrêté alors quil rentrait chez lui après une journée de travail.
Au total, ce sont 215 personnes qui transitent par le commissariat du Maârif, puis Dar Lhamra, un orphelinat du quartier Hay Hassani, avant de prendre la destination de Ksar El Glaoui, à Tagounit, où ils resteront deux ans et quatre mois
sans jamais passer par la case jugement. Nous avons passé des moments affreux dans ce trou à rat, se souvient Mohamed Rbiaa, autre ancien détenu. Nous ne mangions quasiment rien, nous étions souvent torturés et nos familles ne savaient même pas où nous étions. Cinq dentre nous sont morts sur place. Et tout cela, pourquoi ?. Pour seule réponse, les détenus avaient une réplique invariable : Vous êtes une menace pour Sidna.
LIER se dit incompétente
Et puis un jour, sans aucune explication, ils nous ont annoncé que nous étions libres de partir, raconte Nachite. Ils nont même pas pris la peine de nous habiller correctement. Nous avons juste eu droit à des vêtements offerts par le Croissant rouge. Certains sont même sortis vêtus de robes !.
Trente-six ans après le triste épisode, les embastillés de Tagounit attendent toujours, en vain, la réponses à une question : Pourquoi ?. Du coup, chacun y va de sa propre hypothèse. Certains pensent que le Pouvoir a voulu lancer un message aux frondeurs casablancais quelques mois à peine après le putsch raté de Skhirat. Dautres vont jusquà imputer leur calvaire au général Oufkir, qui aurait projeté de les utiliser pour constituer des escadrons de la mort, à linstar de ce qui se faisait en Amérique latine.
Mais ce qui révolte le plus les anciens détenus, cest que lIER ait conclu, dans son rapport final, à son incompétence dans ce dossier. Ils ont considéré que ces dépassements nétaient pas de nature politique et ne relevaient donc pas des attributions de lIER, sindigne Mohamed Sebbar, le président du Forum vérité et justice. Cest un jugement qui contredit toutes les conventions et règles en matière de droits humains. |