La Nationale estime que Zakaria Boualem doit garder les mêmes lunettes toute sa vie.
Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque
Tout le monde le sait : Zakaria Boualem ne porte pas les assurances dans son coeur. Il englobe dans le lot son assurance automobile, qu'il considère comme un simple papier jaune à exhiber au policier. Un papier jaune très cher, qu'il faut payer à l'heure et qui ne donne droit à rien du tout. En plus de quinze ans, le prix n'a jamais baissé, bien qu'il n'ait jamais eu l'insolence de réclamer le moindre remboursement, jamais. Il n'a pas plus d'affection pour les assurances-vie, depuis qu'un ami à lui a passé un an à essayer de récupérer son dû après le décès de son papa. Pendant une longue année, la noble institution, pilier du capitalisme marocain, l'a traîné de bureau en bureau, prétextant des enquêtes en tout genre qui, si elles n'étaient pas insultantes, pourraient sembler inutiles. Rappelons que l'objet même de cette assurance-vie était de pouvoir épauler la famille rapidement en cas de décès. À cette belle liste est venue s'ajouter cette semaine son assurance-maladie, qu'il est difficile de nommer ici. Appelons-la, au hasard, la Nationale. Zakaria Boualem, donc, a changé de monture de lunettes, après trois ans de port quotidien. Il est allé chez l'ophtalmo, puis chez l'opticien, et a envoyé le tout à la Nationale, qui s'enorgueillit de rembourser une monture neuve tous les deux ans. La réponse est arrivée, implacable : pas de remboursement parce que la correction des verres n'a pas changé. C'est écrit noir sur blanc : Le même degré de dioptrie ne donne droit qu'à un seul appareillage.
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Autrement dit, le fait de changer de monture après trois ans est une coquetterie. Zakaria Boualem est donc coquet et la Nationale n'aime pas les chichis. Les lecteurs réguliers apprécieront. La Nationale, donc, estime qu'un Zakaria Boualem dont la myopie stagne doit garder les mêmes montures toute sa vie. Imaginez un instant ce que ça peut donner, un type qui se balade avec des lunettes datant de 1962, à supposer qu'elles soient bien évidemment indestructibles. Passons sur le fait que le faible remboursement ne permet même pas d'avoir accès à des montures indestructibles. Passons également sur le fait que la Nationale en a profité pour refuser le remboursement de la visite médicale. Zakaria Boualem était donc censé deviner que sa vue n'avait pas baissé.
Et intéressons-nous enfin au fond du problème. Le fond du problème, c'est qu'il faut mentir. L'ophtalmo, bien évidemment au courant de cette absurdité, produit avec le sourire une fausse ordonnance. L'opticien la vise. Il existe du coup deux paires de lunettes : celles qu'on achète et celles qu'on demande de rembourser. Zakaria Boualem, l'ophtalmo et l'opticien doivent mentir pour contourner cette débilité et la Nationale rembourse et tout le monde est content, sauf bien évidemment les originaux à qui il viendrait l'étonnante idée d'avoir quelques scrupules à mentir ainsi. Il y a ce qu'on montre et ce qu'on fait. C'est un excellent résumé de notre société, qui s'est construit tout un tas de voies de contournement basées sur la dissimulation pour vivre à peu près normalement. Celui qui refuse d'emprunter ces voies le paiera très cher. C'est ainsi que pendant des années, on a demandé aux Marocains de voyager avec 100 dirhams en devises, de ne pas pratiquer de sexe avant le mariage, de ne pas boire les bières qu'on leur vend, ni de fumer le cannabis qu'on fait pousser sous leur nez. On leur demande d'investir pour monter des projets tout en maintenant tout un arsenal de lois débiles qui déprimerait même Bill Gates. On leur demande aussi de s'abstenir de sortir des akhlaq el 3amma, c'est-à-dire de faire comme tout le monde, sachant que le monde avance grâce à ceux qui ne font pas comme tout le monde. On na même plus envie de parler de schizophrénie, ni d'ironiser. On a juste envie de poser la question : jusqu'à quand, s'il vous plaît ? Et merci. |