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N° 284
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Secrets publics

Ahmed R. Benchemsi
En démocratie, tout est public, sauf ce qui est classé secret. Ici, tout est secret, sauf la langue de bois.


Par ma voix, toute l’équipe du groupe TelQuel l’affirme avec force : nos confrères d’Al Watan, Abderrahim Ariri et Mustapha Hormatallah, auxquels nous exprimons notre entière solidarité, n’ont rien fait de mal. Oui, ils ont publié une note interne de la DGST, confirmant la menace terroriste qui plane sur le Maroc. Et alors ? C’est leur métier. Cette note était “secrète” ? D’abord, on ne voit pas pourquoi : elle ne faisait que reprendre des informations diffusées par des groupes
terroristes… sur Internet ! Ensuite, et si vraiment, pour une raison qui ne peut être qu’interne aux services de sécurité, la publication de cette note pose problème, que ces gens fassent le ménage chez eux, et punissent ceux qui l’ont fait sortir plutôt que ceux qui l’ont réceptionnée.

C’est d’ailleurs ce que l’armée a entrepris de faire. On a ainsi appris que huit officiers des Forces armées royales ont été mis aux arrêts, et que plusieurs autres militaires – mais aussi des officiers de police – ont été interrogés pour circonscrire toutes les fuites futures éventuelles. Tant mieux pour l’armée. Mais tant pis pour nous. Car désormais, plus aucun officier n’acceptera de parler à un journaliste, même “en off”, même du temps qu’il fait. Tout le monde a trop peur. Ce qui pose un autre problème : comment les journalistes pourront-ils continuer à informer efficacement leurs lecteurs sur ce qui se passe dans les différents corps d’armée du royaume ? En démocratie, c’est un droit élémentaire, puisque ces mêmes corps d’armée sont payés par l’argent du contribuable. Et à propos de payer, Al Ahdath Al Maghribiya a révélé que parmi les documents saisis aux domiciles des deux journalistes, les enquêteurs ont retrouvé des “informations relatives au budget de l’armée et aux méthodes de travail des services qui en gèrent les finances (…), ce qui constitue une violation caractérisée du secret défense”. Incroyable ! Le budget en question est pourtant voté chaque année au Parlement, en séance publique. Il est vrai que, de toute l’histoire parlementaire du Maroc, jamais un député n’a osé le contester, ni même le discuter. Mais ce n’est pas parce que les députés font mal leur travail que les journalistes doivent faire pareil ! Les finances de l’armée sont censées être du domaine public, comme d’ailleurs tout ce qui concerne son fonctionnement... à l’exception, en effet, de ce qui relève du “secret défense”. Mais qu’est-ce qui en relève, au juste ?

Réfléchissons un peu : si une simple note disant en substance “restez en alerte, les terroristes menacent” relève du secret défense, qu’est-ce qui n’en relève pas ? La règle universelle (enfin, celle en vigueur dans les pays démocratiques) en matière de documents officiels est que “tout est accessible au public, sauf ce qui est expressément classé secret”. Ici, c’est “tout est secret, sauf ce que nous voulons bien donner aux journalistes, s’ils s’adressent à nos services de presse”. C’est une bien mauvaise blague. Ces services, personne ne les connaît – à supposer qu’ils existent. Et si un journaliste insiste vraiment pour avoir des renseignements à travers le circuit officiel, dans 99% des cas, un gradé désignera un sous-gradé instantanément catapulté “responsable du service presse”, pour se débarrasser de l’importun en l’assommant par la plus épaisse des langues de bois, histoire de le dégoûter définitivement de s’intéresser à l’armée.

Non, Messieurs les militaires, la note publiée par Al Watan ne relève pas du secret défense, malgré ce que vous en dites. Cette classification, normalement, “est réservée aux informations protégées dont la divulgation est de nature à nuire gravement à la défense nationale”. On a beau lire et relire la note publiée par Al Watan, on ne voit vraiment pas en quoi sa divulgation “nuirait gravement” à quoi que ce soit… à part à la susceptibilité d’une armée incapable de comprendre que le Maroc change, qu’elle le veuille ou non.

 
 
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