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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Drogue. La saga du clan Echeeri

Malgré les saisies effectuées régulièrement, les barons de la
drogue continuent à braver les
autorités et à écouler
leur marchandise.
(DR)

Frères ou cousins, les membres du clan Echeeri comptent parmi les barons les plus puissants du Nord. À l’exception de Tahona, piégé dans l’affaire Bin Louidane, les Echeeri n’ont jamais été réellement inquiétés, ni au Maroc, ni ailleurs.


La star de la famille reste incontestablement Mohamed, l’aîné de la fratrie, dont certaines confidences laissent entendre qu’il aurait été arrêté, courant juillet, en Espagne. “Si c’est réellement le cas, et comme ils avaient procédé pour des trafiquants du genre de Rachid Temsamani, les Espagnols ne vont livrer Echeeri qu’après l’avoir
longuement débriefé”, lâche ce connaisseur des arcanes des services de renseignement espagnols. Vraie ou fausse, la nouvelle de l’arrestation de Mohamed Echeeri, couplée à la récente condamnation de Tahona, l’un de ses cousins (lire encadré), met forcément un coup de projecteur sur une famille qui défraie depuis longtemps la chronique.

Mohamed, donc, est le cerveau supposé du clan Echeeri. Grand, fin, ses amis le surnomment le peau-rouge, ou El Indio (l’Indien). Bon vivant… et bon musulman, l’homme est connu pour cultiver le paradoxe. Dur et intraitable en affaires, il sait se montrer généreux pour le très large cercle de ses amis. Celui que l’on appelle aussi le playboy est pourtant un homme traqué, puisqu’il fait l’objet de plusieurs avis de recherche. “Il est capable d’échapper in extremis à la police et, la semaine suivante, se balader tranquillement le long de la côte méditerranéenne (ndlr : son principal QG est à Restinga)”, raconte l’une de ses connaissances. Son frère cadet, Abdeslam, est en revanche un homme plutôt discret. Comme Mohamed, il est recherché par la police et a décidé, depuis le déclenchement de l’affaire Bin Louidane, d’adopter un profil bas, quelque part entre Marbella et Barcelone, lui dont le quartier général est installé à Marina Smir.

Mohamed et Abdeslam, qui flirtent tous les deux avec la soixantaine, règnent sur un réseau impressionnant. Tahona, de son vrai nom Mustapha Echeeri, Ahmed Echeeri, un autre de leurs cousins, également sous le coup de plusieurs mandats d’amener, font partie d’un clan particulièrement actif et dont la zone d’influence dépasse largement la province de Tétouan. Frères ou cousins, la famille Echeeri, originaires de Issaguen, un patelin du Rif connu pour la qualité de son kif, règne aujourd’hui sur un empire qui pèse plusieurs milliards de dirhams, selon des estimations policières. Essentiellement des biens immobiliers et de l’argent qui dort dans des coffres personnels, quand il n’est pas investi dans des affaires internationales liées au tourisme.

Au début, un gang
C’est au début des années 80 que le clan des Echeeri, dont la plupart des membres n’ont jamais fréquenté les bancs de l’école, s’est lancé dans le trafic de drogue. Mais c’est surtout au cours des années 90 que leur étoile va spécialement briller. Ils sont régulièrement cités dans les enquêtes de l’Observatoire géopolitique des drogues, notamment après l’affaire dite du cargo Volga, survenue en 1995 (un chargement record de 36 tonnes de haschich “surpris” par les garde-côtes espagnols). Les enquêteurs espagnols remontent facilement la piste du commanditaire de cet impressionnant trafic en mer : Abdeslam Echeeri, alors présenté comme un “riche propriétaire terrien” dont les affaires (immeubles, terrains, restaurants, clubs) sont florissantes. Les Espagnols saisissent la police marocaine par le biais d’Interpol. Abdeslam Echeeri est condamné par contumace à dix ans de prison par le Tribunal de première instance de Rabat et un mandat d’arrêt international est émis à son encontre par le Maroc. Interpellé à Tanger, l’homme bénéficie, contre toute logique, d’une mise en liberté provisoire. Mais le mal est fait, et la famille Echeeri sort enfin de l’ombre. Mohamed, impliqué dans une affaire de blanchiment d’argent à l’échelle internationale, est à son tour interpellé, mais en Belgique. Placé sous écrou extraditionnel à la demande des Marocains, El Indio est remis à la police marocaine… puis relâché peu de temps plus tard, sans que l’on comprenne les raisons réelles de sa surprenante relaxe. Mais déjà, à l’époque, la mansuétude policière à l’égard des deux frères soulève de nombreuses interrogations sur les connexions du clan Echeeri avec les sécuritaires, au Maroc bien sûr, mais également dans plusieurs pays européens.

Un modus operandi flexible
Depuis l’affaire du Volga, les Echeeri ont changé de méthode. Alors que les autres trafiquants misent toujours sur le passage de grosses quantités de drogue, le clan a préféré mettre en place un réseau qui s’étend d’Issaguen à Marbella, en passant par Tétouan et Sebta. L’astuce consiste à convoyer, au jour le jour, de petites quantités de haschich jusqu’à Sebta, via de multiples relais. Cette “stratégie” n’explique pas, à elle seule, la longévité et la relative immunité dont semblent jouir les membres influents du clan de Tétouan.

Discrétion, largesses et solides amitiés, voilà le tiercé gagnant qui a valu aux frères Echeeri de traverser la campagne d’assainissement et les différentes opérations coup de poing de la police sans être vraiment inquiétés. Exemple : il y a encore quelques semaines, Mohamed Echeeri, pourtant activement recherché par toutes les polices du pourtour méditerranéen, poussait l’audace jusqu’à se promener, comme à son habitude, librement à Restinga, dans les environs de Marina Smir, où il détient, entre autres, les clés d’une magnifique villa en front de mer. Selon des sources locales, El Indio faisait pratiquement la navette entre la côte de Fnideq et le sable doré de Marbella, juché sur un puissant zodiac, quand il ne faisait pas la traversée sur un jet-ski dernier cri. Un beau jour du mois de juillet 2007, le célèbre baron de la drogue, sans doute prévenu à la dernière seconde, a réussi encore une fois à échapper à une dizaine de policiers, qui étaient sur le point de lui mettre la main au collet. Il s’est enfui à bord d’une vedette rapide en direction de l’Espagne, dans une scène digne d’une grande production hollywoodienne.



Tahona. Le cousin n’a pas tout dit

Les juges de la Cour d’appel de Tanger ont eu la main particulièrement lourde ce mardi 24 juillet. Mustapha Echeeri, alias Tahona, cousin (et non pas frère, comme souvent mentionné auparavant) des frères Echeeri, a écopé de 15 ans de prison ferme, assortis d’une amende de 25 millions de dirhams. Sans compter la confiscation de tous ses biens au profit de l’Etat. De report en report, le procès Tahona a ressemblé, dans ses grandes lignes, aux procès de ses aînés. Comme Bin Louidane et Erramach, Mustapha Echeeri s’est plaint devant les juges d’avoir été torturé aussi bien à Rabat qu’à Casablanca, quand il a été auditionné par la BNPJ. Devant les juges, le baron a même menacé de recourir à la presse espagnole pour dénoncer ce traitement spécial qui lui fut réservé après son arrestation. Tahona, qui comparaissait sous le chef d’inculpation de “trafic de drogue et corruption de fonctionnaires” n’a pas hésité à crier haut et fort qu’il a été “torturé pour avouer qu’il entretenait des rapports étroits avec de hauts sécuritaires marocains”, dont la liste lui aurait même été présentée… Appréhendé le 3 février 2007 à Tanger, le trafiquant, recherché depuis 2003, à la suite de l’arrestation de Mounir Erramach, a été par contre plus disert sur ses relations avec le milieu. Ses révélations risquent d’entraîner la chute d’autres barons du Nord. Ses cousins, les frères Echeeri, feront-ils partie du lot ?

 
 
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