|
Par Hassan Hamdani
Société. La plage des pauvres
|
Label bleu ou pas, quà cela ne
tienne! La plage Pepsi est ouverte
à tous ceux qui ont envie
de bronzer pour pas un rond.
Ou se défoncer pour pas cher...
(TNIOUNI / NICHANE)
|
Ouvrant la côte casablancaise, la plage Pepsi est fréquentée depuis toujours par le lumpenprolétariat casablancais. Au programme : football, baignade, bronzage pour pas un rond. Plongée dans un bain mythique.
Pepsi, lappelaient certains. Bibsi, prononçaient dautres. Mais, pour tous, ce bout de plage sur la côte casablancaise nest plus quun souvenir. Celui de parties de football, de baignades et quelques bières ou bouteilles de gros rouge bues à ciel ouvert. La pancarte publicitaire de la marque de soda lui avait donné son nom. Elle a disparu ainsi que |
|
la plus grande partie de la plage, réduite à sa portion congrue par la construction du Mégarama, du club Le Paradise et de lhôtel spa Riad Salam. Puis, le fantôme de Pepsi a été dévoré par Anfa Plage, sa voisine, pour ne plus faire quune bande de sable dun kilomètre et demi. Le tout a été rebaptisé le plus officiellement du monde : plage Lalla Meryem, comme le camping pour gamins adjacent. Mais, si les enfants sy tiennent bien en rang, colonies de vacances oblige, sur le sable et ses alentours, les joies de la plage sont plus chaotiques. Ici, cest le monde des congés payés caricaturés par le dessinateur français Reiser, et certainement pas celui des bains de mer de la belle époque. Entre deux arrivées de familles, harnachées de sacs à provisions et de parasols, un fourgon de police embarque quelques vendeurs ambulants de pop corn. Sur la plage, le bruit et la fureur jamais ne sensablent. Une dame en jellaba se plaint auprès dun maître nageur de la Protection civile : Jai payé 20 dirhams pour avoir un parasol. Le type a filé avec largent !, hurle t-elle au milieu de la cacophonie musicale dun DJ aussi assommant que le soleil. Il y a chaque jour de petites arnaques comme celle-ci, signale, blasé, un policier en uniforme, avant de se lancer dans une histoire de kidnappeur arrêté par ses soins. Son travail au quotidien est moins rocambolesque, aussi banal quun flagrant délit divresse sur la voie publique, celle dun jeune homme venu faire bronzer ses cicatrices, concurrencé dans lart de la défonce par un aficionado de la colle.
Sous les pavés, la plage
Dans le panier à provisions, objet du délit saisi par le policier, juste quelques bières, avance pour sa défense lun des protagonistes. On doit intervenir une vingtaine de fois par jour. Avec larrivée des bus, nimporte qui peut envahir la plage désormais, souffle, dépité, lofficier en uniforme. Au banc des accusés, jugé déjà coupable, la fameuse ligne 11 qui relie deux extrêmes géographiques de Casablanca : la champêtre Salmia 2 à Aïn Diab locéane. Parmi les passagers, une bonne partie des 15 000 estivants qui fréquentent, en semaine, la plage Lalla Meryem, contre 40 000 le week-end. Il nen fut pas toujours ainsi. Avant de devenir une plage populeuse, Pepsi ne fut que populaire. Cétait la plage attitrée des jeunes des quartiers adjacents de Bourgogne, dEl Hank et de la Médina. Et pour les autres, cétait marche à pied ou vélo, voire le seul bus en service entre la côte et le centre-ville. Dans les années 60, nous étions à peine une quinzaine de passagers sur la ligne 9, qui relie la place des Nations Unies et Aïn Diab, des employés travaillant dans les villas de la côte et quelques étudiants allant à la plage, se souvient Mohamed Tanji, collectionneur de souvenirs casablancais. Développement des transports en commun aidant, la côte sest irrésistiblement démocratisée. Mais uniquement sur le sable. Les rochers sont lapanage des piscines privées depuis quelles ont envahi, à partir des années 40, la côte casablancaise. Cependant, la frontière physique entre roche et sable est franchie allègrement par le peuple de Pepsi, qui vient perturber la quiétude et les affaires du club Paradise, voisin des lieux. Rien de nouveau sous le soleil. Cétait déjà le cas dans les années 50, quand la plage sappelait Benaïm, du nom de lexploitant qui y louait tentes et parasols et organisait des concours de chant.
La vache et le plagiste
Les clients de la piscine du Lido (lactuel Riad Salam), adjacente à la bande de sable, pouvaient voir des nageurs fauchés traverser à la nage la distance entre la plage et le club Tahiti, pour sy introduire en resquilleurs aquatiques. Des fraudeurs très jeunes qui voulaient brûler vers un mini-eldorado : Les piscines argentées (qui) scintillaient comme des poissons morts dans les établissements du bord de mer. Leurs noms seuls auraient suffi à faire bronzer une colonie dalbinos : Acalpulco, Tahiti-Plage, Miami, Sun-Beach, Kon-Tiki, se souvient lécrivain Tito Topin dans son roman 55 de fièvre.
Pepsi plage était le fief des jeunes. Les bourgeois marocains préféraient planter leurs tentes près de Sidi Abderrahmane, raconte Mohamed Tanji. Sans doute pour la paix des ménages. Contrairement à la plage Pepsi, les estivants séparaient les femmes des hommes et instauraient même des horaires pour les baignades féminines et masculines. Pas très motivant pour les dragueurs en herbe. Et pourtant, Bibsi beach na pas toujours eu la cote. Espace inutile pour les paysans du douar dAnfa, elle servait depuis toujours à faire gambader le bétail. Les vaches y croisaient les premiers fans des bains de mer, clients du Lido, la première piscine privée de la côte, construite en 1930. La nouveauté du concept a même attiré lil de quelques chikhate du cru, qui ont dédié une chanson au lieu de villégiature. Le refrain était tout un programme : Izou ou nzidou Lido. En 2007, cest le McDonalds voisin de lex-plage Pepsi qui est sujet à fantasmes. Les gamins viennent vider les poubelles du restaurant, pour récupérer les restes de nourriture, rapporte un vigile du fameux fast-food. Parmi les déchets, pas de Pepsi, juste des fonds de Coca
|
 |
à lautre Extrême
Sun beach, très cher soleil
À lautre extrémité de la côte casablancaise, trône le Sun Beach. Lancé par un journaliste parisien, reconverti dans les bains de mer, lendroit est un club très sélect depuis son ouverture dans les années 40, sous lappellation Club des clubs de Casablanca. Fréquenté dans un premier temps par les militaires américains, le lieu devient vite une réserve pour les Français désirant séloigner de la populace indigène. Calqué sur le très sélect Racing club de France, on ne dénombre dans les années 50 que trois musulmans et une dizaine de juifs parmi ses adhérents. Les nouveaux clients post-indépendance transforment lapartheid religieux en apartheid social, perpétuant des conditions dadhésion draconiennes. Les impétrants doivent être cooptés par deux parrains, membres du club depuis au moins 10 ans. Même la candidature dun fameux homme des médias a été refusée à deux reprises. Raison invoquée : son statut de nouveau riche, sans la patine classieuse dun Moulay Hafid Elalamy, le patron des patrons, ou dun Mourad Chérif, deux membres éminents du Sun Beach piochés au hasard. Et, entre gens de bonne compagnie, même les nourissons sont tenus de respecter certaines règles de bienséance. Extrait du règlement interne concernant les transats : Les mamans sont priées de ne pas y installer les bébés qui risquent dy laisser des souvenirs. Tout est dit
|
|
|