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N° 287
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis par
Youssef Aït Akdim

Interview.
Nour-Eddine Lakhmari. “J’ai voulu montrer la face sombre de Casablanca”

(DR)

Entre la fin du tournage du très attendu Casa Negra et celui du quatrième épisode de la série Al Kadia, le plus norvégien des réalisateurs safiots, Nour-Eddine Lakhmari, nous confie ses espoirs dans la nouvelle vague et son amour pour Casablanca, ville violente et fascinante.


Il y a une dizaine d’années, dans Né sans skis aux pieds, vous racontiez la fête nationale norvégienne à travers les yeux d’un immigré. Peut-on envisager un film de Lakhmari ayant pour cadre notre Fête du trône ?
Je n’y vois pas d’objection. Le tout est de trouver le traitement
intelligent. La fête nationale norvégienne est un moment de patriotisme plus populaire que ce n’est le cas au Maroc. Le film tournait autour de cet immigré qui se sent seul au milieu de tout cela. Les sujets ne manquent pas, et plusieurs aspects de notre identité doivent être remis en question. Je crois que le meilleur est à venir. Sans autosatisfaction aucune, je pense que le cinéma marocain, qui était resté superficiel un temps, est en train de se libérer de beaucoup de carcans. Mais parler des années de plomb ou du Sahara sans véritable idée, ça n’en vaut pas la peine.
Vous tournez actuellement Al Kadia 4 à Casablanca. Vous êtes définitivement fâché avec Safi, votre ville natale ?
Je pense que le format du téléfilm est transposable partout au Maroc. C’est une série policière comme on en produit aux Etats-Unis, avec des flics super-héros qui sillonnent le pays avec de larges prérogatives. Comme spectateurs, nous sommes tous fascinés par les séries comme NYPD ou Les Experts, ces hommes en uniforme qui passent leur temps à traverser la bande jaune portant la mention “Crime Scene. Do Not Cross”. La police scientifique que je mets en scène est un peu à l’image d’une police fédérale aux Etats-Unis.

Justement, l’actrice principale d’Al Kadia a tout de la super-héroïne d’un film de profilers…
Noufissa Benchida, dans le rôle de l’officier Hajjam, représente le Maroc que j’appelle de mes vœux. Elle a été choisie justement pour ce rôle de femme courageuse, fière, indépendante et incorruptible. Je pense que nous avons besoin de héros positifs. Une fois rentré au Maroc, j’ai eu envie d’installer un personnage qui me permette d’accéder à un public plus large.

Et la crédibilité dans tout cela ?
C’est un reproche que l’on me fait souvent. Mais j’assume le fait d’écrire des fictions, avec leur part d’imaginaire et de rêve. Notre police nationale ne ressemble en rien à celle de la série. Nous avons bien une police scientifique compétente. Mais le cinéma est aussi là pour offrir du rêve. Il est d’abord question de divertissement, même si, parallèlement, il reste possible de faire passer des messages. À la télé, une fliquette qui arrête des parlementaires, c’est un message fort.

Et qu’en pensent les flics quand vous brûlez un feu rouge ?
Il m’est arrivé de rencontrer un gendarme qui m’a dit très sérieusement qu’Al Kadia n’était pas vraisemblable, et a tenté de m’expliquer comment ça se passait dans la vraie vie. Mais ce qui m’intéresse, c’est la fiction. Plus tard, le même type m’a dit : “Pourquoi tu ne parles pas plutôt des salaires des gendarmes ?”. Par ailleurs, le public marocain est plus sophistiqué que ce que l’on veut bien croire. Les chaînes satellitaires et les DVD ont rendu le cinéma de qualité accessible au plus grand nombre. Personnellement, j’en ai marre des clichés du Marocain pas beau, du Aâroubi à moustache qui crache par terre, du Soussi avare, etc. Rien ne nous oblige à copier ce qui est médiocre.

Vous venez de terminer le tournage de votre second long-métrage Casa Negra. En quoi l’expérience est-elle différente d’un téléfilm ?
J’ai voulu d’abord raconter une histoire toute simple. Celle de deux jeunes hommes qui partent à l’aventure dans la jungle de la nuit casablancaise. J’ai voulu montrer la face sombre de cette ville, avec ses aspects dérangeants, car je pense que le spectateur de cinéma doit être prêt à ce qu’on le surprenne, qu’on lui fasse voir une certaine violence. Sur le petit écran, cela pourrait sembler trop agressif. Casa Negra est à l’image du Maroc d’aujourd’hui, complexe et trouble, alors qu’Al Kadia est beaucoup plus sentimental, parce que j’y mets mes propres espoirs. Le tournage de Casa Negra a été difficile. Huit semaines pendant lesquelles on sortait toutes les nuits, avec ce sentiment que quoi qu’on écrive, la réalité sera toujours plus dure.

Vous avez exclusivement choisi des espaces qui appartiennent au Casablanca ancien : autour du Boulevard Mohammed V.
Oui, j’ai une grande tendresse pour les immeubles art-déco du centre-ville. Dans Casa Negra, j’ai voulu montrer le Maroc beau et délaissé, méprisé et qui résiste aux vicissitudes du temps. Pendant le tournage, qui s’est fait à 85% la nuit, à chaque fois que l’on posait la caméra, j’avais le sentiment de sentir l’âme de la ville.

Qu’est-ce qui dans Casa peut plaire à un safiot, qui a vécu trente-trois ans en Norvège ?
(Rires). Casa a longtemps été pour moi la grande ville, à la manière dont Paris l’a été pour d’autres. Encore enfant, ma mère m’y emmenait. Je sortais de l’imaginaire de la mer et des pêcheurs de Safi. Et même après avoir vécu à Paris et en Norvège, j’y ai retrouvé, pendant que j’écrivais le scénario, un sens d’injustice architecturale et spatiale. J’ai redécouvert, avec Casa Negra, ses codes et ses relations humaines propres. J’aime cette ville dure et généreuse, dans laquelle les gens luttent pour vivre. Sur le tournage, les acteurs me disaient que certaines scènes étaient impossibles et en même temps, devant nos yeux, se déroulaient de vraies tranches de vie plus incroyables encore.

Le film est parfois très noir, comme dans cette scène dans la maison du bourgeois travesti, qui semble sortir tout droit d’Orange mécanique.
Les deux personnages principaux sont pris dans une course effrénée dans la ville. Ils vivent selon leurs besoins immédiats. Leur comportement bizarre semble être un défi lancé à la face de la ville. Ils sont le produit de leur environnement, continuellement poussés à faire des choix : voler, fuir, se battre, ou survivre, tout simplement.

Mais pourquoi tant de violence ?
À mon avis, il faut arrêter de mentir au sujet de notre prétendu pacifisme. L’agression dans la société marocaine est continue. Quand elle n’est pas physique, elle est intellectuelle. On accepte rarement de se remettre en question. Mais ce fatalisme même nous conduit à extérioriser de manière violente nos tensions. Nous tournions une scène dans un bar. E t à un moment, un vrai client s’est énervé en entendant l’expression Casa Negra. “Qui te permet de dire ça, cette ville s’appelle Casablanca”, s’est-il écrié. Cela montre à quel point les gens, malgré tout, aiment cette ville.

Pour avoir vécu dans un pays du Nord, vous avouez une dette envers Ingmar Bergman, décédé il y a peu.
Ah Bergman ! J’en garde deux œuvres : Le Septième sceau et Persona. J’ai compris pour la première fois qu’avec de gros plans sur une main ou sur une bouche, on peut dire plus qu’avec mille mots. Il est le représentant idéal de ce que je pense être le meilleur du cinéma : transmettre des images et des émotions par le visuel et non par des paroles.



Parcours. To Norway and back

Décontracté, Nour-Eddine Lakhmari reçoit chez lui ou dans les bureaux de Sigma, au milieu d’affiches de chef-d’œuvres du septième art : Taxi Driver, Mean Streets, Le Voleur de bicyclettes… Né à Safi en 1964, il a pourtant bien failli être apothicaire. Lorsqu’il s’envole pour la France au début des années 80, c’est pour des études de pharmacie qu’il abandonne rapidement pour se consacrer à sa passion : le cinéma. Il suit des cours par correspondance à Paris, avant de “brûler” pour la Norvège. Là-bas, il tournera plusieurs court-métrages, acclamés par la critique, notamment Brèves notes et Né sans skis au pied. Depuis son retour au Maroc, il enchaîne les projets. Après un premier long, Le Regard, accueilli diversement par la critique, il est passé à la vitesse supérieure. En un an, il aura réussi à tourner quatre épisodes de la série de téléfilms Al Kadia et le long-métrage Casa Negra. L’assistante met fin à l’entretien : “M. Lakhmari, des personnes vous attendent dehors, c’est une véritable émeute”. Pourvu que ça continue.

 
 
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