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Par Fahd Iraqi
Mort d'un commis (de l'Etat) voyageur
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A Paris, en mars 2005.
(AFP)
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Driss Basri a rejoint dans l'au-delà son mentor Hassan II, qu'il a servi fidèlement pendant plus de 25 ans. Acteur principal, et témoin privilégié, des années de plomb, Basri reste gênant, même d'outre-tombe.
Mardi 28 août à l'aéroport Rabat - Salé. Le vol régulier de la RAM en provenance de Paris atterrit à l'heure, 14h30. Dans la soute, le cercueil de Driss Basri. La veille au petit matin, l'homme qui a fait trembler tout le Maroc sous le règne de Hassan II, est décédé à Paris. Son foie a fini par le lâcher, comme usé par sa foi inébranlable dans le système |
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hassanien où il a joué incontestablement, en tête d'affiche, le rôle du méchant. Dans le salon public de l'aéroport (pas le VIP), la horde de photographes ne trouve aucune figure de proue à shooter. Seul Mohamed Ziane, chef du Parti libéral, a fait le déplacement. Où sont passés tous ces leaders politiques qui lui mangeaient dans la main ?, répétait-il en substance. Il ne fait plus bon s'afficher avec Basri depuis sa disgrâce. Cela reste valable même pour son cercueil, explique un fin connaisseur de la mécanique de l'ascenseur politique. Il fallait le feu vert venant d'en haut pour oser se présenter à ses obsèques. La froideur des médias publics dans le traitement de la mort de Basri n'est d'ailleurs pas pour encourager les plus calculateurs des politiciens. Même à l'aéroport, le traitement de la dépouille s'apparente à celui réservé à n'importe quel quidam. L'ambulance transportant le cercueil a mis une heure avant de quitter l'aéroport, raconte un témoin. Direction, sa luxueuse villa de la route des Zaërs, construite à un swing du mythique golf de Dar Essalam. Le green où le défunt aimait suivre obséquieusement son roi vénéré Hassan II, quand il ne le mimait pas en fixant, lui aussi, ses rendez-vous sur place.
Cérémonie officieuse
Le lendemain, jour des obsèques, la ruelle qui mène vers la résidence Basri est bouchée par les voitures. Mais aucun signe visible d'une quelconque cérémonie officielle. La présence policière se limite à une poignée de flics en uniforme qui semblent être là en service payé. Néanmoins, les people venus présenter leurs condoléances au domicile de Basri, ou qui ont rejoint le cortège à la mosquée, sont nettement plus nombreux que la veille. Parmi eux, on peut reconnaître quelques ex-collaborateurs, comme Toulali ou Archane, des leaders de partis comme Aherdane, Kadiri ou Benkirane. Il y a aussi des hommes d'affaires, comme Belghiti ou Kabba,j en plus de quelques figures du monde artistique, Qotbi, El Glaoui ou les chanteurs Souiri et Belkhayat. Mais la guest-star n'arrive que deux minutes avant la prière d'Addohr (qui précède Salat Al Janaza, la prière du défunt que Basri partagera avec deux autres défunts). Il s'agit de Chakib Benmoussa, ministre de l'Intérieur. En tant que nouveau premier flic du royaume, il est évidemment tout désigné pour la tâche : assurer le minimum syndical. En l'occurrence, une discrète présence gouvernementale afin de donner aux obsèques un semblant de cérémonie officielle au cimetière des Chouhada, où reposent les plus grandes figures du Maroc. Pourtant, Driss Basri aurait émis le souhait d'être enterré dans le cimetière de Lamnasra, une commune au tréfonds de la Chaouïa, où ce fils de gardien de prison avait grandi. Basri appelait sa région natale Chaouya lahbiba (ma chaouïa bien-aimée), raconte une source qui lavait connu. Il l'aimait plus que tout et lui donnait la priorité en matière de développement. Infrastructures de base, université, zone industrielle, golf
tout ce qui est sorti de terre - de manière précoce et artificielle - à Settat est dû aux bonnes grâces de Basri. Il a même réussi à offrir une plage à cette province (en annexant la commune de Sidi Rahal, plus proche de Casablanca) à l'occasion d'un de ses fameux découpages administratifs destinés d'abord à brouiller la carte électorale.
Mais même son dernier souhait - reposer dans son terroir - Basri, le puissant d'une autre époque, n'y a pas eu droit. Ce sont sa femme et ses fils qui auraient préféré l'enterrer officiellement aux côtés des grands du Maroc, laissent entendre certains. Mais, pour cet analyste, connaisseur des rouages du pouvoir, la raison est moins simple. Toute la Chaouïa aurait marché derrière son cortège s'il avait été enterré à Lamnasra. Il serait même devenu un saint pour la région. Mais il y avait aussi le risque - dans ce cimetière peu gardé - que des furieux parmi ses victimes profanent sa tombe par vengeance. C'est un fait, l'homme fort du système de Hassan II a fait beaucoup de victimes, qui sont en droit de lui en vouloir. D'autres, par contre, n'ont rejoint les rangs de ses détracteurs qu'au lendemain de son limogeage. Par simple opportunisme.
La chute du grand vizir
Le 9 novembre 1999, Mohammed VI vient à peine de boucler les 100 jours de son accession au trône. Les Marocains espèrent voir la page du règne de Hassan II se tourner définitivement. Quoi de mieux alors que de se séparer du plus grand serviteur de l'ancien régime. Ce serait, à coup sûr, un signal fort du nouveau règne. Basri incarne à la perfection les innombrables exactions en matière de droits de l'homme et passe pour le premier responsable de tous les maux de la vie politique. Disparitions, fraudes électorales, répressions, corruptions, campagne d'assainissement, coups bas, ont été l'uvre de Driss Basri, qui servait son maître avec beaucoup de zèle. Un zèle qui n'épargnait même pas le prince héritier. Le prétexte pour congédier l'indéboulonnable sécuritaire en chef est d'ailleurs tout trouvé. Quelques jours auparavant, les photos de torture de manifestants sahraouis défrayaient la chronique. Basri est convoqué dans la foulée au palais de Marrakech pour une audience royale. Deux officiels espagnols ont été reçus par Mohammed VI cet après-midi-là, juste après Driss Basri. Ils ont pu remarquer que le roi était à la fois épuisé et soulagé, comme s'il venait de se débarrasser d'un lourd fardeau, raconte le journaliste espagnol, Ignacio Cembrero, qui, des années plus tard, a reconstitué le déroulement de cette après-midi.
Basri est désormais éjecté du ring politique, mais il n'est pas encore KO. Abderrahmane Youssoufi, premier ministre du gouvernement d'alternance et qui a mis plusieurs années à accepter de composer avec Hassan II (en raison notamment du maintien de Basri), offre à son ancien ennemi un pot de départ. Même le nouveau roi le gratifie de la plus haute décoration, le grand cordon du Wissam Al Arch. Un simple cadeau d'adieu à un commis de l'Etat. Mais Basri garde pourtant espoir deffectuer son retour et promet de régler ses comptes avec ceux qui l'ont si vite renié. Jusqu'aux dernières années, il espérait être rappelé à de hautes fonctions, raconte Ignace Dalle, ex-directeur du bureau de l'AFP à Rabat. Et il est vrai que les relations de Basri avec le sérail sont restées pendant un bon bout de temps caractérisées par un flou artistique qui pouvait laisser entrevoir l'espoir d'un retour en grâce. A l'occasion du mariage d'une de ses filles, Basri reçoit un cadeau du Palais. Il est ensuite convié au mariage de Mohammed VI, tout heureux de brandir son carton d'invitation à qui veut bien le voir. Chassé par la grande porte, Basri est même prêt à revenir, ne serait-ce que par la fenêtre, en affichant sa volonté de se porter candidat aux législatives de 2002. Sous les couleurs de l'USFP, le comble ! Le premier rendez-vous électoral du nouveau règne se voulait une rupture avec les pratiques du passé. Il était évidemment hors de question de laisser le fossoyeur en chef des élections venir l'entacher, explique un observateur. Basri se rétracte, mais, dépité, il commence à sépancher dans la presse. Il accorde une interview-fleuve à deux hebdomadaires de la place où ses révélations et critiques acerbes font grincer des dents le nouvel entourage royal. La guerre est déclarée entre les deux parties.
Exil préventif, mais définitif
Comme anticipant des représailles plus périlleuses que le lynchage médiatique, Basri, quelque temps plus tard, se rend à Paris pour des raisons de santé. Les hôpitaux marocains ont refusé de me soigner, se justifie l'homme à l'époque. Il ne sait pas alors qu'il ne remettra plus les pieds au Maroc de son vivant. Et pour cause, le 13 février 2003, Abdelmoughit Slimani, ex-président de la communauté urbaine et ex-gouverneur à Casablanca, et Abdelaziz Laâfoura, se retrouvent derrière les barreaux pour une affaire de dilapidation de deniers publics. Les deux hommes sont des icônes du système Basri. Et même si le nom de ce dernier n'a jamais été évoqué officiellement, cette cabale judiciaire ne trompe personne : l'ex-ministre de l'Intérieur est la véritable cible. Celui-ci n'ose plus rentrer au Maroc, redoutant de subir ne serait-ce que l'humiliation d'un interrogatoire, comme y ont eu droit certains membres de sa famille. Basri décide de riposter. Dans ses déclarations, il tire à boulets rouges sur les collaborateurs du roi. Il prend tout de même le soin de ménager le souverain et n'oublie surtout pas de chanter les louanges du génie de Hassan II.
Mais le procès du clan Basri s'éternise. Il en est de même de l'exil du Parrain. En mars 2004, son passeport expire et l'ambassade du Maroc à Paris refuse de le lui renouveler. Commence alors une partie de poker menteur. Basri menace de sortir tous les as qu'il a dissimulés dans sa manche. Il accorde des interviews virulentes à la presse de tous les pays qui jouent le jeu, espérant lui soutirer au passage quelques secrets. Il choisit les déplacements qui vont le plus agacer le Pouvoir marocain. Et ses positions au sujet de questions sensibles (Le Sahara, l'islamisme ou les élections) se radicalisent. Bref ! Basri l'ex-défenseur du système devient le premier refuznik du Maroc.
Même en situation irrégulière, Basri mène la grande vie à Paris. Dans son appartement du 16ème arrondissement (ex-demeure de Pierre Mendès France) ou sur la place publique, il prend un malin plaisir à multiplier les rencontres avec les hommes de médias les moins appréciés par le Pouvoir. C'était comme s'il posait en notre compagnie pour les objectifs des différents services de renseignement qui le surveillaient en permanence, racontent plusieurs journalistes qui l'ont fréquenté à l'époque. Qui plus est, Basri appelle ces derniers à une fréquence qui frôle le harcèlement, à partir de l'un de ses trois téléphones portables. Se sachant sur écoute, sa téléphonite aigüe a pour but de passer des messages en haut lieu. Car la principale carte-maîtresse de Basri n'est autre que la menace de tout déballer. Les secrets accumulés auprès de Hassan II vont au-delà de la vie politique marocaine. Ce sont d'ailleurs les autorités françaises qui auraient fini par convaincre les Marocains de trouver un arrangement avec Basri dans l'affaire du passeport refusé. Il lui sera remis en main propre dans son appartement par l'ambassadeur du Maroc à Paris. Avec, en prime, un chèque des arriérés de sa pension d'ex-ministre. En contrepartie, Basri se serait engagé à taire ses secrets. Les médias, las d'attendre ses fameuses révélations fracassantes, ont d'ailleurs déjà pris leur distance avec la bête médiatique Basri : A force de ressasser les mêmes déclarations et les mêmes critiques stériles, le personnage est devenu pathétique, raconte un journaliste. L'état de santé de plus en plus alarmant de Basri y est aussi pour beaucoup. Il se savait condamné depuis la mi-2006, raconte une source à Paris. Sentant la mort se rapprocher à grandes foulées, l'homme devient très pieux. Il délaisse les chaînes d'informations (son péché mignon) pour les programmes religieux. Les rayonnages de sa bibliothèque se remplissent d'ouvrages sur l'islam aux côtés de livres tendancieux sur Hassan II, comme La prisonnière, de Malika Oufkir, qu'il aimait afficher. A côté de ses photos avec Hassan II, Chirac ou autres grands de ce monde, des versets du Coran sous cadre ornent désormais les murs de son appartement. On ne le voit plus que très rarement au Fouquet's et à à la brasserie Lipp (où s'est fait enlever un certain Mehdi Ben Barka), deux restaurants parisiens qui faisaient office de cantine à Basri. Il continue à faire quelques déclarations aux médias, de temps à autre, mais sans grand impact. Pire, sa dernière sortie médiatique, publiée quelques semaines avant son hospitalisation fin juillet, passe quasi inaperçue. Le 27 août à l'aube, Driss Basri meurt à l'hôpital Paul Brousse de Paris. Rares sont ceux qui l'ont pleuré, mais nombreux sont ceux qui ont été soulagés. Malgré ses menaces, Basri n'est pas passé au confessionnal. Il a été enterré et, avec lui, ses secrets... |
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Mémoires. La boîte de Pandore de Basri ?
Dans plusieurs de ses déclarations, la femme de ménage du gouvernement, comme se définissait parfois Basri, avait révélé l'existence d'un livre - mémoire. Ecrit en collaboration avec le biographe Eric Laurent, auteur déjà choisi par Hassan II pour rédiger les Mémoires d'un roi, l'ouvrage de Basri donnait des sueurs froides au nouveau régime. Il y avait en effet de quoi s'inquiéter du côté de Rabat. Durant ses 25 ans comme serviteur de Hassan II, Basri avait eu largement le temps de collectionner des secrets d'Etat embarrassants pour tout le monde. Durant son exil parisien, Si Driss avait d'ailleurs fait de ses mémoires la pièce-maîtresse dans la partie d'échecs qu'il disputait contre les autorités marocaines. L'air de rien, Basri mettait la pression via les médias : Jai tourné des images de Basri dictant à l'assistante d'Eric Laurent ses mémoires. Il m'a même laissé lire certains passages, raconte Joseph Tual, journaliste à France3. Basri bluffait-il ? On peut en effet douter de la volonté de Basri de mettre échec et mat le nouveau roi. Jean-Pierre Tuquoi, journaliste au quotidien Le Monde, a lui aussi pu lire quelques feuillets de ce manuscrit et n'y a trouvé aucune révélation fracassante. C'est davantage un livre sur ses réalisations au ministère de l'Intérieur que de véritables mémoires, explique ce dernier. Il y a donc fort à craindre que l'ouvrage de Basri ressemble à ses autres écrits lénifiants sur la décentralisation. Et non pas à un tsunami de révélations sur la face obscure de l'histoire du Maroc. |
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Hicham Basri. Le retour du fils prodigue
Hicham est là !, pouvait-on entendre murmurer aux portails de la résidence familiale, le jour de l'inhumation de son père Driss Basri. Son apparition en tête du cortège funèbre a levé les derniers doutes. Jusque là, il n'était pas certain que l'aîné des fils Basri puisse accompagner son père jusqu'à sa dernière demeure. Depuis le limogeage de l'ancien ministre de l'Intérieur, le fils a été, pour le pouvoir, le moyen le plus efficace pour faire taire son père. Il faut dire que les arguments ne manquaient pas. Le projet immobilier de Bouznika Bay, monté par Hicham Basri, est entouré de zones d'ombre, tandis que son associé, Abderrahim Qanir, a été condamné en 2006 pour corruption et détournement dans le cadre du procès Slimani et Laâfoura. Au cours de ce procès, les rumeurs les plus folles courent alors au sujet de Hicham Basri qui avait quitté le Maroc quelques mois seulement après la mise à l'écart de son père. La presse parle même d'un mandat d'arrêt international. Faux, rétorque Maître Boudhar, avocat de Slimani dans ce procès. Il n'a jamais fait l'objet d'un mandat d'arrêt international comme il n'a pas été poursuivi dans le cadre de cette affaire. D'ailleurs, si c'était le cas, il aurait été jugé par contumace. Il n'en demeure pas moins que Hicham Basri fait l'objet, le 10 janvier 2005, d'un mandat d'amener adressé à tous les postes-frontière du pays, car il ne s'est pas présenté à deux convocations en tant que témoin dans ce fameux procès. A cette date, Hicham Basri ne pouvait plus mettre les pieds au Maroc sans être arrêté. Mais l'affaire ayant été jugée entre-temps, le procureur peut désormais annuler ce mandat d'amener. Juridiquement donc, rien n'empêchait Hicham Basri de rentrer en toute légalité au Maroc, sans l'aide d'une quelconque grâce royale. Cependant, les bruits de couloirs affirment que Hicham Basri a pris tout de même le soin de s'assurer de pouvoir regagner, sans anicroche, les Etats-Unis où il a refait sa vie. Car, quand bien même l'affaire Slimani et Laâfoura est close, le Pouvoir a toujours les moyens de ressortir les autres casseroles que pourrait traîner derrière lui Hicham Basri. |
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