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N° 287
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Selma Mestiri

Zoom. La nouvelle Libye est arrivée

Le président libyen
Mouammar Kadhafi.
(AFP)

Après avoir tourné le dos au panarabisme, Kadhafi l’Africain incline vers l’Occident. Jusqu’où ira la politique d’ouverture diplomatique engagée par Tripoli ?


Des années d’isolement, d’opprobre et de mise au ban de la communauté internationale. Une réputation sulfureuse, celle de son dirigeant, Mouammar Kadhafi, le tyran excentrique et peu commode, avec ses déclarations à l’emporte-pièce, ses envolées lyriques, ses coups de tête, ses tenues carnavalesques… La Libye revient de loin. Aujourd’hui, Tripoli veut vivre au même rythme que le reste du monde,
découvrir et, surtout, s’ouvrir à l’Occident. Même si elle reste une dictature, la Libye semble vouloir tourner la page des accusations de terrorisme et des années d’embargo. Le dénouement de l’affaire des infirmières bulgares et du médecin palestinien (que la Bulgarie a fini par naturaliser) en est l’une des preuves les plus tangibles.

Cinq femmes et un homme
Cinq femmes et un homme étaient les derniers obstacles à la reprise du dialogue entre l’Union européenne et les Etats-Unis, d’une part, et la Libye d’autre part. Plus de huit ans que les praticiens étaient enfermés, accusés d’avoir délibérément inoculé le virus du sida à des enfants libyens à l’hôpital de Benghazi. Aujourd’hui encore, la Libye campe sur ses positions et les considère toujours comme coupables. C’est du moins ce qu’elle dit à son opinion publique, pour ne pas être pointée du doigt en dépit des conditions catastrophiques d’hygiène à l’hôpital qui sont la cause, d’après des spécialistes internationaux, de l’épidémie parmi les enfants. Le propre fils de Kadhafi, Seif Al Islam, l’admet : “Nous, Libyens, avons créé cette affaire”. Les Libyens ont “fabriqué cette histoire en forçant les accusés à fournir des aveux”, a-t-il déclaré à l’agence Reuters, avant d'ajouter : “Et voilà où nous en sommes, nous avons une affaire, un complot. Mais lorsque nous nous sommes assis à la même table et avons décidé de résoudre cette affaire, la solution est venue en quelques jours”. De rebondissement en rebondissement, Tripoli a fini par accepter leur extradition vers la Bulgarie, où ils ont été libérés dès leur arrivée. Pas bête, Tripoli a annoncé avoir exigé, et obtenu, en échange de son assentiment, un accord d'association avec l'UE, avec, en prime, des projets dans les domaines de la santé, de l'enseignement, de l'archéologie et de la surveillance de ses frontières. Et pour ne pas perdre la face chez lui, le pouvoir libyen s’est empressé de crier à la trahison du gouvernement bulgare, “qui a osé libérer les six coupables”. Pourtant, comme le dit Seif Al Islam Kadhafi lui-même, “depuis le début, il était évident que les autorités bulgares allaient gracier les six accusés”. L'affaire aura surtout permis à la Libye de négocier en position de force une normalisation de ses relations avec l'Union européenne, scellant un retour sur la scène internationale, amorcé il y a quelques années.

Des intérêts communs
Et le dénouement de cette crise est autant dans l’intérêt de Tripoli que des grandes puissances. Les Etats-Unis, anciens ennemis jurés de la Libye, s’étaient félicités du “développement très positif” de cette affaire, soulignant qu'il aiderait “à modifier les relations de la Libye avec le reste du monde”. Une dizaine de jours avant l’heureuse issue de l’affaire, le président américain George W. Bush avait même nommé le premier ambassadeur des Etats-Unis à Tripoli depuis 35 ans. Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a, quant à lui, dit s'être engagé auprès de Kadhafi à une normalisation des relations. Pour Emmanuel Altit, l'un des avocats français des infirmières, ce dénouement est un “triomphe” pour la Libye, car il permet sa “réintégration dans le concert des nations”. Et d’après un diplomate européen à Tripoli, l'UE, qui avait affirmé à plusieurs reprises qu'elle refusait tout chantage, “a cédé parce qu'elle y trouve également son compte”. C’est que les côtes libyennes sont à moins de trois heures d'avion des capitales européennes, et ce pays riche en pétrole est devenu un point de passage des migrants clandestins vers l'Europe. Or, Tripoli a refusé ces dernières années de coopérer avec l'UE dans ce domaine, chose qui ne pourra que changer avec la normalisation des relations. “Je crois qu'avec l'Union européenne, nous avons fait disparaître le dernier obstacle pour avoir une relation complètement normalisée, a affirmé Seif Al Islam Kadhafi. Il sera bientôt plus facile pour les Libyens de voyager au sein de l'Union européenne et vice-versa. Et cela pourrait jouer un rôle majeur dans le développement du commerce”.

Retour aux affaires
Ceci sans compter qu’aussitôt les infirmières libérées, le président français Nicolas Sarkozy a sauté dans un avion en direction de la capitale libyenne. Objectif : la signature d’un accord prévoyant d'étudier la fourniture d'un réacteur nucléaire à la Libye. Après s'être personnellement impliqué, via son épouse Cécilia, dans le dénouement de la crise, Sarkozy a solennellement déclaré vouloir “aider la Libye à réintégrer le concert des nations”. “L'objectif, c'est de viser la fourniture à la Libye d'un réacteur nucléaire qui permette de répondre à un de ses besoins importants, c'est-à-dire la fourniture d'eau potable”, a dit le secrétaire général de la présidence française, Claude Guéant. “L'eau potable est rare en Libye, l'objectif est donc de permettre le dessalement de l'eau de mer par l'énergie nucléaire”, a-t-il ajouté. L’accord a toutefois été très critiqué, notamment par des associations écologiques et par la classe politique allemande, qui estime que Sarkozy a fait preuve d’un “activisme débridé” et de “nationalisme” au détriment de la cohésion de l’UE. La Libye est en tout cas maintenant régulièrement citée par Washington comme un modèle à suivre en matière de désarmement, après que Tripoli a renoncé, en 2003, à se doter d'armes de destruction massive, décision qui a permis la levée de sa mise au ban de la communauté internationale. Depuis, plusieurs compagnies américaines ont remporté des contrats de prospection et de production d'hydrocarbures dans le pays. Malgré tout, la prudence s’impose. Certes, les indicateurs sont au beau fixe, la Libye est en passe de réussir son retour au sein de la communauté internationale et ses richesses allèchent les grandes puissances. Mais elle demeure une dictature, dominée par un homme pour le moins imprévisible qui tient son peuple d’une main de fer. Presse muselée, libertés en berne, pluralisme politique banni : la Libye veut bien s’ouvrir, mais pas à tout.



Insolite. Kadhafi et “Liza” Rice…

Vous ne le saviez peut-être pas, mais Kadhafi aime les femmes. Et il en est une qu’il apprécie tout particulièrement : la secrétaire d’Etat américaine Condoleezza Rice. Interviewé en mars dernier sur Al Jazeera, le guide autoproclamé de la révolution, costume blanc et carte verte de l’Afrique épinglée sur la poitrine, a sorti le grand jeu. “Je soutiens ma chérie noire, africaine, que j’admire et dont je suis fier, qui croise les jambes et donne des ordres aux dirigeants arabes, et qui pointe du doigt les ministres arabes des Affaires étrangères (…). Liza, Liza, Liza, je l’aime beaucoup, je la respecte et je la félicite d’être parvenue à cette position mondiale”, s’est extasié Kadhafi, poursuivant le concert de louanges : “Elle fait signe aux chefs des services de sécurité arabes, et ils viennent en courant. C’est elle qui décide de tout, pourquoi se fatiguer à tenir des sommets arabes ?”, s’est-il demandé. Provocation ou impudence ? Kadhafi, le plus ancien dirigeant du monde arabe, s’est ensuite lancé dans une attaque en règle, contre les Arabes, dont il a le secret. “La Libye a tourné le dos aux Arabes, elle a désespéré d’eux, ne veut plus rien avoir à faire avec eux”, a-t-il affirmé. “La Libye est un pays africain. Que Dieu aide les Arabes et les éloigne de nous”, a-t-il conclu.

 
 
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