|
Par Selma Mestiri
Zoom. La nouvelle Libye est arrivée
|
Le président libyen
Mouammar Kadhafi.
(AFP)
|
Après avoir tourné le dos au panarabisme, Kadhafi lAfricain incline vers lOccident. Jusquoù ira la politique douverture diplomatique engagée par Tripoli ?
Des années disolement, dopprobre et de mise au ban de la communauté internationale. Une réputation sulfureuse, celle de son dirigeant, Mouammar Kadhafi, le tyran excentrique et peu commode, avec ses déclarations à lemporte-pièce, ses envolées lyriques, ses coups de tête, ses tenues carnavalesques
La Libye revient de loin. Aujourdhui, Tripoli veut vivre au même rythme que le reste du monde, |
|
découvrir et, surtout, souvrir à lOccident. Même si elle reste une dictature, la Libye semble vouloir tourner la page des accusations de terrorisme et des années dembargo. Le dénouement de laffaire des infirmières bulgares et du médecin palestinien (que la Bulgarie a fini par naturaliser) en est lune des preuves les plus tangibles.
Cinq femmes et un homme
Cinq femmes et un homme étaient les derniers obstacles à la reprise du dialogue entre lUnion européenne et les Etats-Unis, dune part, et la Libye dautre part. Plus de huit ans que les praticiens étaient enfermés, accusés davoir délibérément inoculé le virus du sida à des enfants libyens à lhôpital de Benghazi. Aujourdhui encore, la Libye campe sur ses positions et les considère toujours comme coupables. Cest du moins ce quelle dit à son opinion publique, pour ne pas être pointée du doigt en dépit des conditions catastrophiques dhygiène à lhôpital qui sont la cause, daprès des spécialistes internationaux, de lépidémie parmi les enfants. Le propre fils de Kadhafi, Seif Al Islam, ladmet : Nous, Libyens, avons créé cette affaire. Les Libyens ont fabriqué cette histoire en forçant les accusés à fournir des aveux, a-t-il déclaré à lagence Reuters, avant d'ajouter : Et voilà où nous en sommes, nous avons une affaire, un complot. Mais lorsque nous nous sommes assis à la même table et avons décidé de résoudre cette affaire, la solution est venue en quelques jours. De rebondissement en rebondissement, Tripoli a fini par accepter leur extradition vers la Bulgarie, où ils ont été libérés dès leur arrivée. Pas bête, Tripoli a annoncé avoir exigé, et obtenu, en échange de son assentiment, un accord d'association avec l'UE, avec, en prime, des projets dans les domaines de la santé, de l'enseignement, de l'archéologie et de la surveillance de ses frontières. Et pour ne pas perdre la face chez lui, le pouvoir libyen sest empressé de crier à la trahison du gouvernement bulgare, qui a osé libérer les six coupables. Pourtant, comme le dit Seif Al Islam Kadhafi lui-même, depuis le début, il était évident que les autorités bulgares allaient gracier les six accusés. L'affaire aura surtout permis à la Libye de négocier en position de force une normalisation de ses relations avec l'Union européenne, scellant un retour sur la scène internationale, amorcé il y a quelques années.
Des intérêts communs
Et le dénouement de cette crise est autant dans lintérêt de Tripoli que des grandes puissances. Les Etats-Unis, anciens ennemis jurés de la Libye, sétaient félicités du développement très positif de cette affaire, soulignant qu'il aiderait à modifier les relations de la Libye avec le reste du monde. Une dizaine de jours avant lheureuse issue de laffaire, le président américain George W. Bush avait même nommé le premier ambassadeur des Etats-Unis à Tripoli depuis 35 ans. Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a, quant à lui, dit s'être engagé auprès de Kadhafi à une normalisation des relations. Pour Emmanuel Altit, l'un des avocats français des infirmières, ce dénouement est un triomphe pour la Libye, car il permet sa réintégration dans le concert des nations. Et daprès un diplomate européen à Tripoli, l'UE, qui avait affirmé à plusieurs reprises qu'elle refusait tout chantage, a cédé parce qu'elle y trouve également son compte. Cest que les côtes libyennes sont à moins de trois heures d'avion des capitales européennes, et ce pays riche en pétrole est devenu un point de passage des migrants clandestins vers l'Europe. Or, Tripoli a refusé ces dernières années de coopérer avec l'UE dans ce domaine, chose qui ne pourra que changer avec la normalisation des relations. Je crois qu'avec l'Union européenne, nous avons fait disparaître le dernier obstacle pour avoir une relation complètement normalisée, a affirmé Seif Al Islam Kadhafi. Il sera bientôt plus facile pour les Libyens de voyager au sein de l'Union européenne et vice-versa. Et cela pourrait jouer un rôle majeur dans le développement du commerce.
Retour aux affaires
Ceci sans compter quaussitôt les infirmières libérées, le président français Nicolas Sarkozy a sauté dans un avion en direction de la capitale libyenne. Objectif : la signature dun accord prévoyant d'étudier la fourniture d'un réacteur nucléaire à la Libye. Après s'être personnellement impliqué, via son épouse Cécilia, dans le dénouement de la crise, Sarkozy a solennellement déclaré vouloir aider la Libye à réintégrer le concert des nations. L'objectif, c'est de viser la fourniture à la Libye d'un réacteur nucléaire qui permette de répondre à un de ses besoins importants, c'est-à-dire la fourniture d'eau potable, a dit le secrétaire général de la présidence française, Claude Guéant. L'eau potable est rare en Libye, l'objectif est donc de permettre le dessalement de l'eau de mer par l'énergie nucléaire, a-t-il ajouté. Laccord a toutefois été très critiqué, notamment par des associations écologiques et par la classe politique allemande, qui estime que Sarkozy a fait preuve dun activisme débridé et de nationalisme au détriment de la cohésion de lUE. La Libye est en tout cas maintenant régulièrement citée par Washington comme un modèle à suivre en matière de désarmement, après que Tripoli a renoncé, en 2003, à se doter d'armes de destruction massive, décision qui a permis la levée de sa mise au ban de la communauté internationale. Depuis, plusieurs compagnies américaines ont remporté des contrats de prospection et de production d'hydrocarbures dans le pays. Malgré tout, la prudence simpose. Certes, les indicateurs sont au beau fixe, la Libye est en passe de réussir son retour au sein de la communauté internationale et ses richesses allèchent les grandes puissances. Mais elle demeure une dictature, dominée par un homme pour le moins imprévisible qui tient son peuple dune main de fer. Presse muselée, libertés en berne, pluralisme politique banni : la Libye veut bien souvrir, mais pas à tout. |
 |
Insolite. Kadhafi et Liza Rice
Vous ne le saviez peut-être pas, mais Kadhafi aime les femmes. Et il en est une quil apprécie tout particulièrement : la secrétaire dEtat américaine Condoleezza Rice. Interviewé en mars dernier sur Al Jazeera, le guide autoproclamé de la révolution, costume blanc et carte verte de lAfrique épinglée sur la poitrine, a sorti le grand jeu. Je soutiens ma chérie noire, africaine, que jadmire et dont je suis fier, qui croise les jambes et donne des ordres aux dirigeants arabes, et qui pointe du doigt les ministres arabes des Affaires étrangères (
). Liza, Liza, Liza, je laime beaucoup, je la respecte et je la félicite dêtre parvenue à cette position mondiale, sest extasié Kadhafi, poursuivant le concert de louanges : Elle fait signe aux chefs des services de sécurité arabes, et ils viennent en courant. Cest elle qui décide de tout, pourquoi se fatiguer à tenir des sommets arabes ?, sest-il demandé. Provocation ou impudence ? Kadhafi, le plus ancien dirigeant du monde arabe, sest ensuite lancé dans une attaque en règle, contre les Arabes, dont il a le secret. La Libye a tourné le dos aux Arabes, elle a désespéré deux, ne veut plus rien avoir à faire avec eux, a-t-il affirmé. La Libye est un pays africain. Que Dieu aide les Arabes et les éloigne de nous, a-t-il conclu. |
|
|