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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Majdoulein el Atouabi

Industrie automobile. Hercule s’installe a Tanger

Mohammed VI s’entretenant avec
Carlos Ghosn, président de
l’Alliance Renault-Nissan, et le
premier ministre Driss Jettou, lors
de la signature de l’accord portant
sur le projet “Hercule”.
(DR)

Avec le projet d’installation de l’usine Renault-Nissan, baptisé “Hercule”, le Maroc entre de plain-pied dans le club fermé des pays accueillant une véritable industrie automobile. Et ce ne serait qu’un début…


Projet “Hercule” ! Difficile de trouver un nom plus évocateur pour désigner l’immense usine d’assemblage automobile que projette de construire l’alliance Renault-Nissan dans la nouvelle zone franche du port Tanger Med. Avec une superficie de 300 hectares, un investissement d’un milliard d’euros à l’horizon 2015, 6000 emplois
directs (et 30 000 emplois indirects), et une capacité de production qui devrait atteindre à terme les 400 000 véhicules, le projet affiche incontestablement des mensurations titanesques. Le samedi 1er septembre, date de la signature du protocole d’accord pour l’édification de cette méga-usine, c’était donc la foule des grands jours à Tanger Med. En plus des deux signataires de l’accord, Carlos Ghosn, le PDG de Renault-Nissan, et le premier ministre marocain, Driss Jettou, la cérémonie de signature s’est déroulée en présence de tout ce que compte le Maroc comme gratin économique et politique, le roi Mohammed VI en tête.

Le baptême de Tanger Med
“Par sa dimension et surtout ses enjeux économiques, l’usine de Renault-Nissan s’inscrit dans la droite ligne des grands chantiers structurants qui ont marqué l’ère Mohammed VI. Dont, justement, le port Tanger Med, pour lequel on ne pouvait espérer meilleur baptême”, affirme un observateur proche du dossier. En effet, au-delà de l’aspect purement économique, ce projet revêt une importance stratégique. Dans les milieux économiques internationaux, on parle déjà d’un véritable tournant, qui scelle définitivement le destin du port tangérois comme pôle économique majeur du pourtour méditerranéen. Un avis que partage volontiers Saïd El Hadi, le président du directoire de l’agence spéciale Tanger Méditerranée (TMSA) : “L’accord qui vient d’être signé confirme, si besoin en était, le potentiel de Tanger Med. Il aura en outre un effet d’entraînement certain sur les opérateurs économiques, qui attendaient des signaux favorables”, déclare-t-il.

Pourquoi un tel optimisme ? La réponse est simple. Elle a été formulée par Carlos Ghosn himself : “Il s'agit du plus gros investissement réalisé par l’Alliance Renault-Nissan jusqu'à maintenant”. Renault y produira des véhicules à bas coûts dérivés de la plate-forme Logan (berline 5 portes, pick-up, fourgon...), vendus sous le label des deux marques Renault et Dacia. Pour sa part, Nissan y assemblera un utilitaire low-cost (10 000 dollars). L’ensemble de la production est destiné à l’export, à hauteur de 90 % vers le marché européen, et 10% vers les pays du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord, voire d’Afrique subsaharienne.

Mais au-delà des détails techniques, il faudrait surtout retenir les déclarations enthousiastes de Ghosn sur le site de Melloussa : “Situé à seulement 15 kilomètres des côtes espagnoles et à la croisée des grandes routes maritimes, ce site bénéficie d'une situation géographique exceptionnelle”. Venant de celui que l’on surnomme le “Cost killer”, le compliment est de taille. Si la proximité de Tanger Med est pour beaucoup dans le choix du site marocain, Renault-Nissan n’en a pas moins bénéficié d’avantages spécifiques.

Suivant l’adage selon lequel les premiers venus sont les premiers servis, le gouvernement marocain s’est montré plutôt généreux : en plus de l’octroi du terrain de 300 hectares, d’un accès privilégié à la ligne de chemin de fer et divers avantages fiscaux, le constructeur automobile aura droit à d’autres concessions, listées dans un document… protégé par une clause de confidentialité. Parmi celles-ci, la compensation de la faiblesse majeure du Maroc comme terre d’accueil d’un investissement industriel : le coût de l’énergie. Selon une source qui a préféré garder l’anonymat, Renault-Nissan bénéficiera ainsi d’une importante ristourne sur sa facture énergétique.

Des effets d’entraînement
Le choix du Maroc pour abriter l’usine Renault-Nissan marque le début d’une politique d’implantations orientée vers la rive sud de la Méditerranée et ses faibles coûts de production. Une tendance qui ne manque pas de provoquer quelques sueurs froides dans les destinations traditionnelles de délocalisation de l’industrie automobile que sont les pays d’Europe de l’Est, la Turquie et, surtout, l’Espagne toute proche. Dans ces pays où les coûts de production ne cessent d’augmenter, on commence à appréhender l’éventualité d’une débandade parmi des constructeurs, réputés pour leur comportement moutonnier. Se voulant rassurant, Carlos Ghosn a affirmé que la nouvelle usine vient combler un déficit de production enregistré dans le programme Logan. D’ailleurs, même la Somaca verra sa capacité de production annuelle passer de 30 000 à 80 000 unités.

Malgré tout, la crainte est réelle. A fortiori lorsque l’on sait que l’exode des constructeurs entraîne généralement celui de leurs fournisseurs. Présents au Maroc depuis plusieurs années, des équipementiers comme les Japonais Sumitomo et Yazaki, mais surtout le Français Valeo et l’Américain Delphi, ouvrent d’emblée la marche. Valeo vient ainsi d’annoncer le doublement de sa capacité de production, tandis que Delphi a signé un mémorandum d’entente avec le gouvernement marocain pour l'installation d'une nouvelle unité dans la zone franche de Tanger avec, à la clé, la création de 3000 emplois. “À l’instar de ce qui s’était passé après l’ouverture de l’usine Nissan au Missouri, le mouvement est maintenant enclenché. Équipementiers et constructeurs savent désormais que le Maroc présente de réelles opportunités de développement”, affirme Philippe Cornet, PDG de Renault Maroc. De là à s’attendre à l’installation d’autres constructeurs, il y a un pas que de nombreux observateurs franchissent allégrement.

Aussi important soit-il, le projet de l’usine de Melloussa semble avoir été pensé, mené et négocié dans un laps de temps très réduit, presque à la hâte. De l’aveu même de Carlos Ghosn, dans une déclaration au quotidien français Le Monde : “Nous avons bouclé cet accord en un temps record. Les discussions n'ont commencé qu'en juin”. Et de préciser : “L'initiative en revient au premier ministre marocain, qui est venu me voir à Paris en février 2007”. À quelques jours de la fin de son mandat, Driss Jettou donne ainsi l’impression d’avoir tout fait pour accélérer la conclusion de cet accord. Volonté de concrétiser au plus vite un projet géant, ou désir personnel d’inscrire une réalisation majeure sur son CV de primat sortant ? Certainement les deux à la fois.



Algérie. Le candidat malheureux

En plus des craintes de délocalisation, suscitées ici et là par le projet de création d’une usine Renault-Nissan dans la zone franche de Tanger, c’est surtout en Algérie que l’annonce a fait le plus jaser. Nos voisins reprochent en effet à Renault d’avoir délaissé injustement l’Algérie pour le Maroc. Leur argument : étant le plus grand marché automobile de la région (environ 180 000 véhicules par an), l’Algérie méritait d’accueillir un tel projet. Et de laisser entendre, à mots à peine couverts, que le Maroc n’aurait pas pu décrocher cet investissement sans l’entremise de ses nombreux “protecteurs” dans les milieux politiques hexagonaux.
En réalité, les observateurs savent pertinemment qu’un tel investissement (environ 1 milliard d’euros) ne se joue pas sur des considérations strictement politiques. Et que la préférence pour le Maroc est d’abord le résultat de facteurs d’ordre d’abord économique, en tête duquel trône le port Tanger Med, “qui n’a pas son équivalent en Algérie, même sous forme de simple projet”, souligne un responsable de Renault.
Ironie du sort, la signature de l’accord de création de l’usine Renault-Nissan survient quelques jours après l’annonce officielle de la mort du projet Fatia, qui devait se concrétiser par une unité de construction de véhicules de la marque Fiat à Tiaret, dans l’ouest du pays.

 
 
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