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Par Karim Boukhari

Al Adl Wal Ihsane. Les scénarios de l’après-Yassine

Dans le cercle de ses proches,
Abdeslam Yassine n’a jamais
désigné un potentiel successeur.
(DR)

La maladie du guide de la Jamaâ, 79 ans, a relancé le débat : à quoi ressemblerait, demain, la maison Yassine sans Yassine ? Réponses en quatre scénarios.


1. Le statu quo
Valeur aujourd’hui, avec ou sans Abdeslam Yassine, c’est le scénario le plus logique. Rien ne bouge. Al Adl reste une association non autorisée au carrefour du religieux et du politique, incarnant une forme d’opposition informelle au Pouvoir. Mais deux conditions sont nécessaires à la perpétuation du statu quo. La première veut que tous
les cercles du Pouvoir, de l’entourage royal aux plus importantes forces politiques, restent rétifs à toute intégration de la Jamaâ dans le jeu politique. C’est largement le cas aujourd’hui, mais cela peut parfaitement basculer à la faveur d’un bouleversement de la configuration (et de la mentalité) des hommes de pouvoir. Si, demain, Mohammed VI change de conseillers, si les leaders actuels de la classe politique ne sont plus les mêmes (et si leurs successeurs apportent des idées nouvelles sur la “gestion” de la Jamaâ), tout peut effectivement changer… La deuxième condition au maintien du statu quo semble encore plus aléatoire : il faudrait que le successeur de Yassine soit à l’image du fondateur de la Jamaâ, un véritable trait d’union entre le politique et le religieux, capable de contrôler et de fédérer les deux tendances d’Al Adl Wal Ihsane. Ce n’est pas une mince affaire. Yassine, comme tout bon zaïm de son temps, a depuis longtemps fait le vide autour de sa personne. Ses collaborateurs sont des disciples, avant d’être des challengers. Les prétendus numéro 2, 3 ou 4, c'est-à-dire les Abbadi, Moutawakil et Arsalane, ont besoin de la bénédiction du zaïm pour continuer de tenir leur rang. Ils n’ont ni sa légitimité historique, ni son charisme. Une personnalité qui mixerait les qualités des trois hommes, surtout les deux premiers (Abbadi le religieux, Moutawakil le politique), ferait pourtant un bon chef. Un peu à la manière d’un Mohamed Bachiri, dauphin supposé de Yassine avant sa mort en 1999. Mais le cas Bachiri, justement, a servi de leçon à tous les prétendants au trône de Yassine. Car l’ancien numéro deux de la Jamaâ, celui qui lui a apporté sur un plateau d’argent la jeunesse casablancaise (étudiants, ouvriers, jeunes imams), a fini, bien avant sa disparition, par être éjecté d’Al Adl malgré ses bons et louables services. “Ses ambitions étaient incompatibles avec le leadership de Yassine, ses manières étaient brusques, il ne faisait pas l’unanimité dans l’entourage du Cheikh”, résume le chercheur Mohamed Darif, en évoquant le cas Bachiri. Un cas qui rappelle combien il sera difficile de fédérer les rangs, tous les rangs, de la Jamaâ…

2. La cooptation
Scénario très improbable, virtuellement irréalisable dans une projection à court terme, mais toujours possible dans l’absolu. Une cooptation signifierait que la Jamaâ rejoigne le giron des associations politiquement correctes, qu’elle joue le jeu dans les limites que le Pouvoir voudra bien lui assigner. Une telle éventualité mérite pourtant d’être signalée, quand on sait que l’irruption du terrorisme sollicite la fibre “patriotique” de tout le monde. Dans un premier temps, Al Adl pourrait être tenté, tactiquement, d’intégrer le front religieux que le Pouvoir essaie de monter, au moins depuis mai 2003. Mais il faudrait, pour cela, que la Jamaâ soit en position de faiblesse : morcelée, sans gouvernail, ayant définitivement renoncé à se muer en parti politique. Improbable.

3. l’entente (avec le pouvoir)
Cela veut dire, très simplement, un Adl Wal Ihsane scindé en deux parties : une association pour poursuivre dans la voie de la prédication, et un parti politique pour pratiquer au grand jour ce que la Jamaâ a toujours exercé en catimini. “Un scénario à la PJD, adossé au MUR”, comme le résume le chercheur Youssef Blal. Le scénario est de loin le plus probable, plutôt à moyen terme (élections 2012 ?). Pour le pouvoir, ce serait l’idéal. Une Jamaâ divisée par deux, c’est un parti islamiste de plus, mais pas n’importe lequel : un parti qui ferait le constant contrepoids au PJD, beaucoup plus sérieusement que les autres partis islamistes, comme Al Oumma, Al Badil Al Hadari, ou Annahda Wal Fadila. C’est toujours utile. Plus important encore, une Jamaâ divisée en deux, du point de vue du Pouvoir, c’est une perspective, plus tard, de couper réellement le “parti” de l’association. Un peu sur le même principe qui avait conduit le Pouvoir, dès les années 1960, à séparer l’UNFP de sa base syndicale, l’UMT. Et qui pourrait, demain encore, conduire le PJD à se couper de son MUR. La méthode, qui consiste à diviser pour régner, est vieille comme le monde. Les perspectives qu’elle offre, dans le cas d’Al Adl, restent intéressantes, même à long terme.

En fait, le scénario de la cooptation n’est rapidement envisageable que si les successeurs de Yassine ont quelque chose à y gagner, une contrepartie. Un deal du style donnant-donnant. La Jamaâ pourrait alors se délester de son aile religieuse pour gagner le droit de faire de la politique au grand jour. Cette option comporte un risque : celui d’affaiblir l’impact de la Jamaâ. Mais le risque semble bon à courir, du moment qu’il assouvirait les ambitions des plus “impatients” parmi les adlistes : les Moutawakil, Arsalane, Nadia Yassine, pressés d’en découdre sur le champ politique.

Al Adl Wal Ihsane n’a pas attendu la récente maladie du Cheikh Yassine pour envisager, sérieusement, le scénario de l’entente. Dès 2005, en effet, et dans ce qui ressemblait à une grande première, la Da’ira siassiya (cercle politique) avait invité tous ses cadres à élaborer leurs programmes politiques dans un délai de trois ans. Et, comme nous l’explique le chercheur Mohamed Darif, “en 2008, les programmes seront prêts et pourraient servir plus tard de base éventuelle pour les élections de 2012”.

Pour le Pouvoir, une entente, plus encore qu’un statu quo, ressemblerait à un compromis honorable. Et tout à fait envisageable. Le bras de fer, qui oppose ouvertement le Pouvoir à la Jamaâ depuis 2005, est un modèle de faux-semblants. Malgré les interpellations successives, jamais aucun adliste n’a été accusé de terrorisme, ni d’incitation à la violence. Une manière, du point de vue du Pouvoir, de ne pas insulter l’avenir et de garder la porte ouverte pour une entrée en politique de la Jamaâ.

4. L’éclatement
Sans son guide historique, Al Adl Wal Ihsane devra se résoudre à laisser s’exprimer les trois principaux courants qui l’animent, déjà : les légalistes (la génération Yassine, les ténors du religieux), les participationnistes (les jeunes essentiellement) et les attentistes (les ténors de la Da’ira siassiya). Potentiellement, le lézard est déjà dans le mur. Mais il faudrait plus, bien entendu, pour voir la maison de Yassine voler en éclats. Les spécialistes consultés sont unanimes, “un statu quo avec un guide contesté, ou une cooptation-capitulation, sont les conditions sine qua non qui rendraient inéluctable le risque d’éclatement de la Jamaâ”. Risque peu probable, mais réel. Les intérêts qui lient, aujourd’hui, des personnalités aussi contrastées que Mohamed Moutawakil, Souleimani Alaoui, Nadia Yassine ou Mohamed Abbadi, ne peuvent pas résister à toutes les épreuves. La rivalité des ego, l’accumulation des frustrations, la disparité des ambitions, peuvent encore faire le lit d’une scission, voire d’un changement de “ligne” dans la philosophie et la méthode d’Al Adl. Un tel scénario dépend aussi des intentions plus générales du Pouvoir, non seulement vis-à-vis de la Jamaâ, mais de tout l’islam politique. Une entrée du PJD au gouvernement, qu’elle soit ponctuée d’un échec ou d’une réussite pour le parti de Saâdeddine El Othmani, peut parfaitement disloquer les rangs de la Jamaâ, en donnant des idées (de départ) à ses cadres politiques, et surtout sa cheville ouvrière : les jeunes. Ce n’est pas impossible.

 
 
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