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Par Nadia Lamlili

Élections. L’Intérieur joue la neutralité

Le ministre de l’Intérieur
Chakib Benmoussa.
(AFP)

Dans le match électoral, le ministère de l’Intérieur dit désormais vouloir se contenter du rôle d’arbitre. En réalité, cette neutralité formelle cache un fait : l’Etat n’a plus besoin de frauder pour contrôler la carte politique.


Mercredi 5 septembre, salle des conférences du ministère de l’Intérieur. Les responsables de ce département prennent la parole devant un parterre de journalistes nationaux et internationaux, pour détailler les derniers préparatifs du scrutin législatif. C’est le quatrième point de presse que le ministère organise depuis le début de la campagne
électorale. Mais pour la première fois, l’Etat-major rencontre les médias en associant le ministère de la Justice et le CCDH. Seul hic, les responsables ne sont autorisés à parler des élections que lors de ces rencontres officielles. Ordre leur a été donné d’éviter tout contact avec les candidats ou les journalistes, sous peine d’encourir des sanctions. Alors pour tout le monde, c’est motus et bouche cousue.

Le message, comme nous le confie une source ministérielle, est le suivant : oui à l’ouverture, oui à la communication, mais à doses homéopathiques et surtout contrôlées. C’est que la deuxième grande muette du royaume veut éloigner d’elle toute suspicion d’interventionnisme électoral, susceptible d’écorner la nouvelle image de “régulateur neutre” qu’elle entend donner sur la scène publique. Une projet mené activement par la nouvelle équipe de technocrates, dans le but revendiqué de rompre avec le passé peu glorieux du département. “Nous sommes de simples facilitateurs de ces élections. Qu’on arrête de nous taxer de falsificateurs, se défend un haut responsable du ministère sous couvert d’anonymat. Nous avons vraiment changé. Notre rôle se limite désormais à fournir la logistique et la sécurité”.

Sacro-sainte neutralité
Justement, en termes de logistique, le département de Benmoussa a déployé les grands moyens. Il a accru le nombre des bureaux de vote, formé des superviseurs et fait l’acquisition de centaines d’ordinateurs et de téléphones mobiles pour permettre aux agents sur le terrain de communiquer les résultats à leurs supérieurs en temps réel. Cela a bien évidemment un coût : 240 millions de dirhams, auxquels s’ajoutent les subventions accordées aux partis politiques (200 millions de dirhams) et la généralisation de la CIN (60 millions de dirhams). Le ministère a poussé le souci de transparence jusqu’à publier la liste de tous ses fournisseurs en matériel, sélectionnés sur appels d’offres, ainsi que toutes les agences de communication consultées.

En fait, le département de Benmoussa se mobilise pour exécuter les directives du roi, “qui veut que ces élections soient transparentes et que les pouvoirs publics y adoptent une totale neutralité”. Mot d’ordre adressé aux fonctionnaires, du haut fonctionnaire jusqu’au moqadem : éviter toute affinité électorale. Ainsi, une dizaine d’agents d’autorité ont été rappelés à Rabat “à titre préventif”, nous confie-t-on. On leur reproche d’avoir une relation familiale ou tribale avec un candidat, susceptible d’influencer le cours du vote.

Le ministère de l’Intérieur est-il devenu aussi sourcilleux sur sa neutralité ? Ses fonctionnaires sont-ils devenus un modèle de bonne conduite ? Pas vraiment. Des infractions, il en existe encore : depuis le début de la course électorale, près de 44 plaintes ont été enregistrées contre des agents et autres auxiliaires d’autorité, pour manquement à la règle de la neutralité.

L’Etat fraudeur
Difficile de solder le lourd héritage du passé. Il y a encore quelques années, des urnes entières disparaissaient comme par enchantement et les résultats se dessinaient en fonction des aspirations du Makhzen. Le tout puissant ministère de l’Intérieur, alors dirigé par Driss Basri, ne se gênait pas pour confectionner un Parlement à la carte. Mais tout cela fait désormais partie du passé. Aujourd’hui, même les formations politiques, qui avaient souffert des abus de l’Intérieur, applaudissent sa nouvelle “neutralité” et assurent que le problème se pose plutôt au niveau de l’électeur et du candidat.

Pour autant, l’Etat s’est-il réellement retiré du jeu politique ? Qu’est-ce qui l’empêcherait, dans les faits, d’intervenir dans les opérations de vote ? Surtout, cette fameuse neutralité reste à prouver, vu que les chiffres détaillés du scrutin de 2002 n’ont jamais été officiellement publiés, comme l’assurent plusieurs hommes politiques. “L’Etat contrôle toujours la situation. Ce qui a changé, ce sont uniquement ses moyens de contrôle”, fait remarquer Abdelhamid Amine, vice-président de l’AMDH. Décryptage : le Maroc a gardé la même Constitution, qui concentre tous les pouvoirs entre les mains du roi. Si l’on ajoute à cela la balkanisation politique, consacrée par le mode de scrutin et le découpage électoral conçus en fonction des enjeux politiques, on arrive alors à la conclusion que l’Etat n’a finalement plus besoin de frauder “à l’ancienne”. Les garde-fous dont il a entouré l’opération électorale lui permettent de tout maîtriser, sans jamais s’exposer.

Surtout, l’écrasante majorité des partis politiques sont aujourd’hui plus ou moins domestiqués par le Pouvoir. Du coup, l’Etat n’a plus de réel intérêt à privilégier une formation sur une autre. À l’exception peut-être du PJD, que le Pouvoir s’évertue à brider un tant soit peu, moins parce qu’il le craint, qu’à cause des réactions internationales que susciterait une montée en puissance des amis d’El Othmani. “Le seul facteur qui aurait pu fausser cette neutralité voulue par les technocrates est le facteur El Himma”, observe le politologue Mohamed Darif. La manière dont l’ancien homme fort du ministère gérait les dossiers politiques, comme ses multiples rencontres avec des partis de la gauche non gouvernementale, rappellent la méthode Basri, qui organisait les mêmes briefings avec la droite. Maintenant, l’homme du Palais a quitté le sérail… pour l’arène électorale. “Le discours du trône instaure une rupture : la tendance est réellement à la dissociation du volet sécuritaire de la gestion politique”, poursuit le politologue.

Une nouvelle ère commence ? Probablement. Même les écoutes téléphoniques, utilisées à l’occasion du renouvellement du tiers de la Chambre des conseillers, n’ont pas été ressorties pour ces échéances électorales, à en croire une source ministérielle. Le ministère a troqué le costume d’agent pour celui de pédagogue. Les walis et les gouverneurs se sont réunis avec les partis politiques pour les sensibiliser aux dégâts de la corruption. Une manière de les éduquer ? “C’est un peu fort, sourit un haut fonctionnaire de l’Intérieur, mais, entre nous, c’est un peu notre objectif”.



Information. Les résultats en question

Le ministère de l’Intérieur s’est engagé à rendre publics, deux jours après le scrutin, les résultats des élections législatives. Un gage de transparence que le ministère avait déjà avancé lors des élections de 2002, sans pouvoir le tenir. Promis juré, cette fois sera la bonne ! Mais attention, il ne s’agira que de résultats provisoires, et non définitifs. “Notre rôle, selon la loi, se limite à informer le public. Nous ne sommes pas obligés d’annoncer quoi que ce soit”, se défend Hassan Aghmari, directeur des élections. Et de poursuivre : “C’est à la commission de recensement des voix, présidée par un juge, qu’incombe la tâche de publier un rapport définitif et détaillé. Lequel rapport peut valider ou contredire notre bilan préliminaire”. Ainsi, non seulement, personne ne sait quand ce rapport sera publié (à supposer qu’il le sera), mais en plus, il est plus que probable que ses résultats seront différents de ceux livrés par le ministère de l’Intérieur. La faute à qui ? Au de scrutin par liste, qui rend l’opération de dépouillement et de comptage particulièrement fastidieuse. Au fait, qui a choisi ce mode de scrutin ?

 
 
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