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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Reportage.
Tanger. À la croisée des chemins


Partout dans la ville, des
bannières Tanger 2012
convoquent les habitants pour
un avenir plus radieux.
(CM / TELQUEL)

Hier mal-aimée, aujourd’hui courtisée, Tanger se rêve en belle mariée de la modernité. Mais entre touristes, people et promoteurs, de plus en plus de Tangérois se sentent exclus des chantiers actuels et cherchent leur place dans cette “renaissance”.


C’est un triste
spectacle que les Tangérois con-naissent bien : des grappes de jeunes désoeuvrés, errant dans le vieux port, pour se glisser sous le ventre d’un gros camion en partance pour l’Europe. Bientôt, à défaut de
traverser le détroit de Gibraltar, ils migreront vers l’est, à quarante kilomètres. C’est là qu’au terme d’un chantier pharaonique, Tanger Med, désormais l’un des plus grands ports d’Afrique, vient d’accueillir ses premiers conteneurs… en attendant les ferries gorgés de touristes. Jusqu’à six millions, selon les pronostics les plus opti-mistes : c’est le nombre de visiteurs étrangers attendus pour l’Expo internationale Tanger 2012, si le vote, fin 2007, préfère la ville du Détroit à ses rivales, la Coréenne Yeosu et la Polonaise Wroclaw.

“Routes du monde, rencontre des cultures. Pour un monde plus uni”. Le thème choisi pour défendre la candidature tangéroise fait autant rêver que grincer des dents. “Nous sommes la première candidature d’un pays arabe, africain, musulman et en développement”, vante néanmoins Jelloul Samsseme, directeur du Centre régional d’investissement et vice-président de l’association Tanger 2012. En plus de générer un milliard de dirhams de recettes directes et de consoler le Maroc de sa candidature malheureuse à l’organisation du Mondial 2010, le choix de Tanger pour la manifestation couronnerait, clame-t-on,le branle-bas de combat modernisateur qui agite la baie depuis quelques années, avec Tanger Med dans le rôle de locomotive.

“Enfin des projets réels”
“C’est la loterie de la région”, projette Abdelouahid Zemmouri. Depuis trois ans qu’il en couvre l’avancement des travaux, ce photographe tangérois a vu autoroute et voie ferrée se frayer un chemin le long du littoral, contraignant de nombreux habitants de Ksar Sghir, voisin du port géant, à voir leurs maisons détruites. En échange, ils ont eu la promesse de voir leur village renaître sous les traits d’une vraie ville (4500 hectares sont en voie d’urbanisation), entourée de zones franches industrielles, financières et commerciales, à l’instar de Tanger Free Zone, déjà hôte de plus de 260 entreprises.

Le centre-ville, quant à lui, s’offre à moyen terme un lifting pour un milliard de dirhams : ouverture de la vue sur la baie, mise à niveau de voiries et transports et, sur le vieux port, reconverti en marina, les Ro-Ro céderont la place aux voiliers et les bureaux des douanes aux restos.
“Enfin une économie saine, basée sur des projets réels. Il y a quarante ans à rattraper !”, s’enthousiasme le dénommé citoyenhmida, blogueur tangérois sexagénaire installé à Rabat, heureux que sa ville natale, hier mal-aimée, fasse aujourd’hui parler d’elle pour autre chose que la contrebande, le narcotrafic, l’immigration clandestine ou l’intégrisme islamiste.

Les Tangérois, eux, se félicitent de la disparition des interminables embouteillages qui obstruent chaque été les ruelles de la médina, ou encore les efforts d’assainissement dans certains vieux quartiers, où un médecin italien diagnostiquait encore récemment des cas de tuberculose.

“Le niveau de vie est au plus haut. Et c’est à mettre au compte des autorités”, reconnaît Yto Barrada. La directrice de la Cinémathèque de Tanger est pourtant peu complaisante avec le consensus béat que renvoient murs et vitrines, invariablement estampillés du logo Tanger 2012. Elle, comme d’autres habitants, rappelle que modernisation n’est pas développement et refuse que l’avenir de Tanger soit réservé aux seuls touristes et promoteurs.

Une Côte d’Azur bis
“Nous sommes en train de refaire les mêmes erreurs que celles commises en France dans les années soixante avec les HLM”, avertit Abdelouahid Zemmouri, à propos des nouveaux quartiers d’habitat social, “soi-disant pas chers, mais concentrant une jeunesse désoeuvrée”, qui s’étendent en périphérie, tandis que les complexes touristiques s’alignent comme des pièces de Lego sur la baie tangéroise. “Nous sommes incapables de penser un urbanisme touristique différent des modèles de la Côte d’Azur ou de la Costa del Sol. Nous ne savons qu’imiter”, renchérit Zemmouri. Autres reproches : la multiplication des parcours de golf là où l’eau manque, et l’avancée frénétique des buildings, en lisière de la “Forêt diplomatique”, alimentent la polémique, bien que les responsables assurent à qui veut les entendre que “pas un arbre n’a été arraché”.

Si plus de 145 000 emplois sont attendus dans le sillon de la dynamique Tanger Med, les Tangérois, souvent peu formés, ne sont pas les premiers à en profiter : “Un jour, des habitants de Ksar Sghir, des pêcheurs et des agriculteurs, sont descendus au chantier de Tanger Med pour chercher du travail, sans succès”, rapporte Zemmouri. “Quand une entreprise s’installe, elle ramène avec elle ses propres employés, constate Abdelhak, chauffeur de son métier. Même les jeunes sur l’affiche de Tanger 2012 ont été recrutés à Casa”.

Selon L’Express International (du 1er février 2007), l’université locale et l’OFPPT essaient de s’adapter aux nouveaux besoins de la région, mais il est trop tôt pour évaluer la portée d’une telle initiative.

Et l’âme de la ville ?
La pression foncière, elle, ne s’est pas fait attendre. “Dans la médina, le prix de certains terrains a doublé en un temps record”, fait remarquer Rachid Taferssiti, président d’Al Boughaz, une association de développement et de défense du patrimoine. “Si toutes les maisons sont rachetées, il n’y aura plus de familles, plus d’enfants qui courent les ruelles, plus de vie”. À l’heure où folie des grandeurs et “jetsetisation” font grimper les enchères dans la ville, l’association craint que ne soit bradée l’“âme de la ville”.

En arpentant les rues, de Bab Kasbah au marché Foundouk Chajra, l’homme s’irrite des opérations de rénovation hasardeuses, “sans respect de l’historique des lieux” : pavements fantaisistes et intrusions de marbre, portes en bois remplacées par des portails métalliques, plaques de compteurs d’électricité exhibées. Et ce “diktat du blanc et jaune” qui s’étend, pour une raison obscure, à mesure que l’on repeint les façades. “Tanger n’a jamais été ainsi, plaide Taferssiti. Du large, les arrivants la voient blanche, mais c’est un blanc légèrement teinté de couleur en soubassement”, lance-t-il en montrant un bout de mur où s’effritent des couches bleues, ocre et safran, tandis qu’une passante sort du four commun une brûlante “caliente”, tarte au pois chiche héritée des Espagnols.

L’association présidée par Rachid Taferssiti a tout de même obtenu des autorités que l’Agence urbaine classe plusieurs dizaines de bâtiments à préserver : Teatro Cervantes (pour la restauration duquel l’Espagne vient de débloquer un budget d’un million de dirhams), Villa de France, Hôtel Continental, Casa Emilio… “Encore faut-il pouvoir les entretenir et les animer avec des projets viables et des personnes compétentes. On n’arrive pas à gérer le patrimoine existant. Comment faire alors avec de nouveaux projets ?”, s’interroge-t-il. D’un côté, les brochures assurent que le site de l’Expo léguerait galeries et ateliers flambant neuf, de l’autre, des lieux de mémoire ont déjà été sacrifiés au béton des projets immobiliers, comme le vieil hôpital de quarantaine Lazareto et bientôt une partie du Monopolio des tabacs. Quant aux églises et synagogues, elles continuent à se dégrader dans l’indifférence générale.

Et quand des opérations de restauration sont menées, elles ne sont pas toujours heureuses. Ainsi, la mythique place du Grand Socco, refaite à neuf, s’est vue imposer une énorme fontaine en marbre gris, et de hauts palmiers qui compromettent l’idée de futures projections en plein air par la Cinémathèque de Tanger. “On nettoie, on modernise, constate sa directrice Yto Barrada depuis le perron du cinéma Rif. Mais on ne prévoit toujours pas de vrais espaces pour les marchés, ces lieux importants de lien social qui se tassent dans des ruelles. Quand va-t-on penser à accueillir les petits métiers, les paysannes, l’arrière-pays dans cette modernisation ?”, s’impatiente-t-elle. “On n’aime pas que nos rues soient bousculées, c’est humain, temporise Mary-Rahma Homman, directrice de l’Association Tanger 2012. Mais à chaque fois, les gens sont consultés”.

Quelles priorités ?
Difficile pourtant de cerner les priorités culturelles des responsables de la ville : restauration des Grottes d’Hercule, aménagement d’une “voie romaine” le long des remparts pour s’y balader “en répliques de chars d’époque” (sic), mise en valeur du patrimoine préhistorique, etc. Sans parler de la kitschissime sculpture de six mètres sur deux, soumise à la ville par un artiste étranger pour la bagatelle de ... 880 000 DH, alors que la jeunesse tangéroise n’a toujours ni bibliothèque, ni salle de spectacles.

Manque de coordination, de cohérence, de créativité, de budget : plusieurs Tangérois estiment que les autorités locales ne jouent pas leur rôle. “J’aimerais monter une maison de quartier, mais je ne sais pas à qui m’adresser”, grince Souhaïl Afilal, 25 ans, musicien du groupe tangérois The Candles, passionné de théâtre et d’écriture. Les rares initiatives au niveau culturel (Tanjazz, Nuits de la Méditerranée, Salon du livre…), souvent dépendantes des instituts étrangers, sont parfois taxées d’“élitisme”. Même la très aboutie Cinémathèque de Tanger n’a que partiellement trouvé son public.

“Aujourd’hui, la priorité reste la candidature de Tanger pour l’Expo internationale, répond Mary-Rahma Homman, comme pour faire patienter les sceptiques. Il est vrai qu’il y a de nombreux manques dans les quartiers, mais cela ne peut pas se faire brutalement. Cela nécessite des études et une projection à long terme”. Et si Tanger n’est pas choisie pour 2012, que restera-t-il de l’énergie actuelle ? “Je veux qu’on gagne”, souhaite le chauffeur Abdelhak, malgré son sentiment d’être exclu de tout cela. Pas pour la vue sur la baie, les trottoirs refaits, les millions de touristes ou les salles de cinéma, “juste pour que l’attention internationale change l’attitude des gouvernants et améliore notre vécu”. Bonne chance, alors, à Tanger...



Mythe. “Âge d’or”, vous dites ?

“Régler ses comptes avec le mythe qui hante la mémoire collective des Tangérois” et dont ils n’auraient dû “tirer aucune fierté” : ce n’est pas l’unique raison qui a poussé le dénommé citoyenhmida à lancer son blog en novembre 2005. Cela ne l’empêche pas, plume fluide et caustique à l’appui, de consacrer six chapitres (“À la découverte d’un autre Tanger”) à défaire le consensus nostalgique autour de la “belle époque” des années 20 à 50, celle de la “cité internationale” de Paul Bowles, Jean Genet, Henri Matisse et Truman Capote. “Une ville parallèle qui a vécu une vie autre que celle des vrais habitants de Tanger. Une ville où les seuls Tangérois acceptés étaient les serveurs, les cuisiniers, les chauffeurs, les concierges, les gardiens… (…) Une oasis de paix et de douce quiétude pour milliardaires en quête d’exotisme ou de doux rêveurs d’une époque pré-hippie”, écrit le volubile blogueur. La légende d’une ville “cosmopolite et œcuménique” à la population en réalité “atomisée soit en strates superposées dont la hiérarchie très nette était basée sur la fortune”, celle des “étrangers”, “soit en mosaïques de petites communautés de même niveau social”, mais vivant chacun dans son coin. Un “âge d’or” qui n’épargna pas la ville du Détroit des “émeutes tragiques du 30 mars 1953, dont peu de nostalgiques du Tanger mythique veulent se souvenir”.

www.citoyenhmida.com




Cinémathèque de Tanger. Retour vers le futur

Six mois après l’ouverture, coups de marteau et cris de perceuse résonnent toujours dans le couloir où persiste une légère odeur de peinture. Petite, le teint diaphane et les traits délicats, Yto Barrada tourbillonne le long des miroirs parsemés de portraits jaunis. Téléphone collé à l’oreille, elle manage ses stagiaires cinéphiles venus de San Francisco et New York dans un anglais parfait. “ça fait deux ans que je l’attends !”, s’exclame-t-elle en découvrant une immense affiche fraîchement arrivée : La Môme vert de gris, de Bernard Borderie. Une rareté de plus qui rejoint les piles de cadres et objets d’époque jonchant le sol et les étagères, offerts par des collectionneurs comme par de vieux Tangérois. Banquettes en skaï ou luminaires globuleux, presque tout a été chiné, notamment aux puces tangéroises de Casa Barata, habilleur officiel du vieux cinéma Rif, construit en 1921 et ressuscité façon années cinquante. “Les volumes ont été respectés”, précise Yto Barrada, préférant parler de réhabilitation plutôt que de restauration. Si le sol de l’entrée, un demi-soleil en mosaïques, est d’origine, ainsi que la caisse, la salle, divisée en deux – une grande et une intimiste – s’est offert des fauteuils rouges bien moelleux à la place des vieux sièges en bois. “Mieux vaut être à l’aise pour voir un film d’art et d’essai”, concède la directrice. Tel est l’objectif : réhabiliter le 7ème art dans les habitudes des Tangérois, en offrant à un public populaire de grands classiques et des films d’auteur, mais aussi des documentaires et des courts-métrages. À contre-courant des coulées de béton, la Cinémathèque se veut “un modèle” d’initiative culturelle pérenne. Si le Rif a désormais des allures de petit musée où le temps est suspendu, le lieu n’a rien de passéiste et se veut un “facteur de lien social” moderne, tout en refusant le modernisme du “tout économique”. “La culture est encore considérée comme du divertissement, déplore Yto Barrada. Mais les petites expériences culturelles ont un rôle identitaire autant que les grands ports”. Encore faut-il que les habitants se les approprient pour de bon. Si le Cinéclub pour enfants (La Lanterne magique), les projections spécialisées (pour des associations féminines, des entreprises, des profs d’histoire…) et des ateliers documentaires font ponctuellement salle comble, les Tangérois n’ont pas encore fait leur l’endroit. “Les gens n’osent pas entrer dans un cinéma comme ça, tout rénové, avec beaucoup d’étrangers. Cela décourage”, estime le jeune musicien Souhaïl Afilal. Mais l’aventure ne fait que commencer. Pour qu’elle continue, rappelle Yto Barrada, “deux millions de dirhams par an sont nécessaires, hors recettes, pour ne pas tomber dans le commercial”.

 
 
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