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Par Abdeslam Kadiri

Russie. Poutine serre la vis

Qui succédera à Vladimir Poutine,
maître incontesté du Kremlin ?
(AFP)

À trois mois des élections législatives, le Kremlin s’emploie à museler les voix dissonantes, sur fond de nostalgie impériale.


La Russie s’est lancée dans un marathon électoral – entre législatives et présidentielles – dont la clé se trouve au Kremlin et qui doit se conclure en mars 2008 par l’élection d’un successeur à Vladimir Poutine. Un décret présidentiel, signé dimanche dernier, a ordonné de “fixer au 2 décembre l’élection des députés de la Douma de la Fédération de Russie”. Mais déjà, l’issue de ce scrutin ne fait aucun doute : le parti pro-Kremlin, Russie Unie, qui domine le champ
politique et détient la majorité absolue à la Douma, est donné archi-favori. Le seul point d’interrogation porte sur la succession de Vladimir Poutine, qui ne peut se représenter après deux mandats présidentiels successifs (en 2000 et 2004).

Le maître du Kremlin a maintes fois répété qu’il ne modifierait pas la Constitution pour rester au pouvoir. Il a aussi promis de manifester, le moment venu, sa préférence pour un candidat. “Pas un seul parti, pas une seule force politique ne peut prendre part aux élections sans la bénédiction du Kremlin”, souligne à l’AFP Macha Lipman, analyste au Centre Carnegie à Moscou. Mais Poutine a d’ores et déjà placé ses pions. Trois à quatre partis – Russie Unie, Russie Juste, les communistes et les ultranationalistes – sont susceptibles de franchir la barre des 7% instaurée pour accéder à la Douma. Tous sont proches du Kremlin ou pro-Poutine.

Une opposition aux abois
C’est que le Kremlin a mis au pas toute forme d’opposition. Les organisations non gouvernementales sont harcelées, les journalistes indésirables sont écartés, voire éliminés. Ivan Safronov, qui s’apprêtait à faire des révélations sur des ventes d’armes de la Russie à la Syrie et à l’Iran, est mort d’une chute de son immeuble le 2 mars dernier. Depuis 2001, treize journalistes ont été assassinés en Russie. “Suicidés”, tués par balles (Anna Politkovskaïa, le 7 octobre 2006) ou par empoisonnement (Iouri Chtchekotchikhine, le 3 juillet 2003). Le journal d’Anna Politkovskaïa, Novaïa Gazeta, est toujours dans la ligne de mire du pouvoir. Le 30 août dernier, la police a saisi les six ordinateurs de la rédaction, vraisemblablement pour stopper quelques enquêtes indélicates.

Outre les éliminations directes et les intimidations, le Kremlin use de plusieurs moyens pour museler l’opposition. Des procès pour “extrémisme” ont été lancés au début du mois contre des opposants. Amendée le 26 juillet, une loi prévoit des peines de cinq à quinze ans de prison contre les “troubles à l’ordre public”. À l’origine, le texte ciblait des groupuscules néonazis. Mais la notion d’extrémisme y est restée volontairement floue, pour s’étendre aujourd’hui à toute forme de “financement” et d’“organisation” d’actes extrémistes, par le biais d’“imprimés, de liaisons téléphoniques ou d’autres moyens d’information”. En gros, cette loi concerne tout le monde. Et elle donne désormais à la police la possibilité de procéder à des écoutes téléphoniques sans un quelconque aval judiciaire.

Une autre pratique, datant de l’ère soviétique, est revenue à la mode : l’internement psychiatrique. En juillet, Larissa Arap, militante de l’opposition, a été internée de force dans un hôpital psychiatrique de Mourmansk dans le nord-ouest de la Russie, à cause d’une enquête sur les mauvais traitements infligés aux enfants dans les hôpitaux psychiatriques. Elle n’a été libérée qu’un mois et demi plus tard, grâce à une campagne active lancée par l’opposition.

Face à ce tour de vis sécuritaire, l’opposition paraît plus que jamais morcelée. D’un côté, on trouve les partis SPS et Iablok, les frères ennemis libéraux. De l’autre, la coalition l’Autre Russie, dirigée par le célèbre champion d’échecs Garry Kasparov, peine à trouver une ligne claire. Mais Kasparov est devenu aujourd’hui le principal opposant de Poutine. Il compte bien user de sa notoriété pour peser dans les prochaines élections. Dans un entretien accordé, en mai dernier, au quotidien français Ouest-France, le génie des échecs critiquait le “système Poutine” en ces termes : “Les atteintes aux droits de l’homme et aux libertés publiques constituent déjà un crime. Nous ne voulons pas attendre qu’il fasse tirer sur la population dans les rues. Aujourd’hui, quiconque tente de s’opposer au pillage de la Russie par Poutine et ses élites se met en danger”.

Nostalgie impériale
Pourtant, rarement le président russe aura été aussi populaire chez ses concitoyens. Son pays est passé d’un système féodal, avec les tsars, puis totalitaire, avec le communisme, à une conception libérale de la société. Les Russes préfèrent les tentatives de remise en ordre de Poutine, qui a profité d’une bonne conjoncture, au libéralisme échevelé et corrompu du premier mandat d’Eltsine. La Russie de Poutine cultive le paradoxe de permettre aux Russes de se croire libres, de se déplacer, sortir aux spectacles, et même de critiquer (à mots voilés) le gouvernement. Mais dans ce système, il n’y a guère de place pour les opposants.

Moscou conserve par-dessus tout sa nostalgie impériale. Pour le Kremlin, la Russie se veut une force d’“équilibre” et de “coopération”, mais elle ne transigera pas sur ses “lignes rouges” : sa position ferme sur le fameux bouclier antimissile américain ou l’indépendance du Kosovo l’illustre bien. Sur ces deux dossiers, “la Russie ne marchandera pas et nos partenaires internationaux doivent le comprendre”, a déclaré le ministre des Affaires étrangères, Sergeï Lavrov. Moscou reste opposée à la perspective d’un Kosovo indépendant, idée sur laquelle travaillent les Etats-Unis et l’Union européenne. La Russie estime également que le projet américain d’installation d’un radar en République tchèque et de missiles intercepteurs de missiles en Pologne menace sa sécurité. Face à la prudence de l’Union européenne, la Russie s’évertue à brouiller les pistes et à développer ses relations avec les grandes économies émergentes (Brésil, Inde) ainsi qu’avec l’Union africaine, la Ligue arabe, l’Organisation de la conférence islamique, l’Asean, etc. Poutine veut avoir les mains libres. Et n’avoir de comptes à rendre à personne.



Assassinats. Le laboratoire des poisons

Dans un livre paru en janvier 2007, intitulé “Le laboratoire des poisons”, l'historien et journaliste russe Arkadi Vaksberg, qui a pu accéder à des archives secrètes, explique comment, depuis la révolution de 1917, le Kremlin a systématiquement utilisé des poisons pour éliminer ses opposants. Dans les années 1920, Lénine avait ainsi supervisé la création d’un laboratoire chargé de mettre au point des potions aussi mortelles qu’indétectables, qui serviraient à éliminer les opposants au régime bolchevique.
Sous Staline, ce laboratoire des poisons est passé sous le contrôle du NKVD (ancêtre du KGB) et est resté très actif jusqu’à la fin des années 70. Dans la longue liste des victimes se trouvent la veuve de Lénine, Lev Sedov (fils de Léon Trotski), Koutepov et Miller, des généraux de l’Armée blanche exilés, l’écrivain Boris Pilniak, ou encore le président tchèque Jan Masaryk… Plus près de nous, l’ex-agent secret Alexander Litvinenko a été empoisonné au polonium 210. Tombé en désuétude depuis la fin des années 1990, le fameux laboratoire n°12 semble avoir repris du service...

 
 
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