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Par Chadwane Bensalmia
Festival. Musiques rebelles
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La diva irakienne
Farida Muhammad Ali.
(DR)
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Depuis 16 ans, chaque été, une faune cosmopolite, composée de mélomanes, daltermondialistes et de musiciens, se retrouve dans une vallée des Pyrénées espagnoles au Festival Las Culturas. Chronique dun rendez-vous particulier.
Deux heures du matin à Formigal, petit village montagnard de lAragon, sur le flanc espagnol des Pyrénées. À cette heure tardive, le seul refuge des noctambules porte le nom de La Cueva, littéralement la grotte. Un bistrot rustique qui sert depuis 16 ans de QG ponctuel aux habitués et aux invités du Festival international de Las Culturas |
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Pirineos Sur (Les Cultures des Pyrénées du Sud). Cest ici que naissent les petites histoires du festival, gros rendez-vous espagnol de World music. Il a vu défiler quelques figures illustres, de Paco de Lucia à Youssou Ndour, de Rachid Taha à Manu Dibango, en passant par Nusrat Fateh Ali Khan et Chikha Rimiti. De leur passage, subsistent quelques CD et enregistrements, soigneusement gardés par des familiers de la manifestation et ressortis au gré des rencontres et des discussions.
H-Kayne dans la vallée
À leur arrivée ce soir à la grotte, les H-Kayne ont cependant droit à une mauvaise pioche. Ils sont accueillis par le DJ aux commandes, avec un tube de la Libanaise Elissa. Bonnes intentions, mais choix maladroit, que les rappeurs de la rue de Paris se résignent courtoisement à écouter jusquau bout, le sourire aux lèvres. De toute manière, ils auraient été bien incapables de manifester leur éventuel mécontentement : aucun des cinq ne parle un traître mot despagnol.
Le lendemain, à quelques minutes de leur première scène espagnole, ils cherchaient encore le moyen de communiquer avec le public. Désespérés de leur inaptitude linguistique, ils se font finalement traduire quelques formules dusage dans la langue de Cervantes, quils enregistrent avec la voix dun technicien de la régie. DJ Key se chargera de les incruster au moment opportun. Après tout, cest le geste qui compte. Plus tard dans la soirée, ils prendront néanmoins une résolution : A lavenir, lun dentre nous devra prendre des cours despagnol. Reste à déterminer lequel. Hatim semble le plus doué pour les langues. Sur scène, il sétait même aventuré dans une variation a capella du seul mot espagnol qui lui était venu à lesprit : Holà ! Le petit millier de choristes de fortune lui rend généreusement son effort. Dans les coulisses, Yolanda Agudo, responsable RP du Festival, scrutait anxieusement la réaction du public. Cest elle qui a proposé les H-Kayne à la programmation du Festival, et avant eux les Casablancais de Darga. Sils séduisent ce public-là, cette date ne sera pas leur dernière en Espagne. Pari gagné. Les H-Kayne brillent à coups de flow, dénergie et de témérité, avec une mention spéciale pour linévitable Issawa Style. Ils ont même droit à un double rappel du public
et sont bookés pour deux concerts à la rentrée 2007.
Bush est lennemi
Le lendemain, sur la même scène, le public faisait écho au cri de liberté de Farida Muhammad Ali, cantatrice irakienne, dune espèce disparue depuis la Libanaise Fayrouz. La diva, aussi hispanophone que ses lointains confrères meknassis, a ponctué chacun de ses titres par un allègre Vive lIrak libre, en arabe dans le texte, sous une pluie dapplaudissements. Ses textes nen étaient pourtant pas des plus politiquement engagés : quelques classiques de Maqam irakien, des ballades kurdes et une petite pensée pour les voisins perses. Mais lorganisation tenait à la participation dartistes irakiens à cette édition, choix qui se justifie autant par lidentité du Festival que par les convictions de sa faune. Il y a six ans, au début de la deuxième guerre en Irak, le team du Pirineos Sur avait été à lorigine dun concert de soutien aux Irakiens à Madrid. Depuis, lennemi na pas changé : il sappelle toujours George Bush. Le vendredi 19, le huitième jour du Festival, Panteon Rococo, un bigband mexicain, le criait dailleurs haut et fort. Il faut dire que le groupe, qui se revendique comme politico-social, soutient larmée zapatiste de libération nationale. Des rebelles, un peu anarchistes sur les bords
comme leur musique : du ska, nourri de percussions latines, de punk, de rock et de reggae, le tout relevé dune grosse section de cuivres. Des bêtes de scène qui arriveront à déchaîner la foule
sous laverse indélicate qui a accompagné leur prestation dès la première note.
Ce soir, Bush naura pas de répit. Après ses voisins mexicains est venu le tour de ses compatriotes, les Ozomatli, enfants du melting-pot de Los Angeles. Pacifistes et militants au sein de mouvements de droits de lhomme, le collectif est né de la rencontre de ses musiciens lors dune grève de la faim en 1995, pour dénoncer les inégalités nées du système américain. Leurs origines cosmopolites (Mexicains, Africains, Japonais et Américains) se traduisent par un mélange de hip hop, salsa, cumbia, dub et funk moyen-oriental. Un sacré cocktail.
Au souvenir des hippies
Depuis sa création, le Festival des Pirineos Sur choisit pour chaque édition une thématique ethnoculturelle ou identitaire pour construire sa programmation. Cette 16ème édition a été baptisée Cuando el rio suena (Quand la rivière chante). Le Danube, le Guadalquivir, le Tigre, le Gange, le Nil, le Rio de la Plata, lEuphrate y avaient donc leurs ambassadeurs musicos. Les H-Kayne représentaient, eux, les petits ruisseaux desséchés, mais néanmoins éligibles, de la vallée de Boufekrane. Un penchant écolo assumé par le public du Festival : un mélange de travellers, de musiciens, daltermondialistes et de rastas, venus dEspagne, de France, dArgentine et de toute lAmérique latine pour sagglutiner sous les tentes, au pied du lac, ou sabriter dans les auberges des villages voisins, pour la quinzaine de jours du Festival. On se croirait presque dans un rassemblement pacifiste des années 60. Sans slogans ni nudistes.
Au fil des années, les habitants de la vallée ont fini par trouver un surnom à ces curieux visiteurs : les Piri, sorte de diminutif local de hippies des Pyrénées. Et ils ne les aiment pas beaucoup. Pas plus que leur Festival, accusé de troubler le calme de leur petit paradis. Cest néanmoins grâce à cette manifestation quils ont pu retrouver leurs villages, après en avoir été chassés trois décennies plutôt, par un certain Général.
En 1975, de violentes inondations emportaient les maisons des villageois de la vallée. Franco ordonne alors lexpropriation des habitants, déplacés vers les hauteurs, pour la construction dun barrage. Le lac artificiel de Lanuza fut ainsi créé sur les décombres des anciennes demeures, plongeant au passage la région dans un coma économique, avec comme seuls touristes les quelques randonneurs et de rares skieurs de la station voisine de Formigal. En choisissant le lac artificiel de Lanuza pour site, le Festival Las Culturas a insufflé une nouvelle vie dans la vallée. Dannée en année, revenus touristiques aidant, la population expropriée sest réinstallée sur le flanc de la montagne, aux abords du lac. Les auberges domestiques ont vu naître de petits hôtels chics dans leur voisinage, accompagnant un nouvel essor touristique. À sa dernière édition, le Festival rassemblait quelque 50 000 visiteurs. Une jolie saga touristico-culturelle, doublée dune expérience humaine et musicale rare. |
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