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Festival. Musiques rebelles
N° 290
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Chadwane Bensalmia

Festival. Musiques rebelles

La diva irakienne
Farida Muhammad Ali.
(DR)

Depuis 16 ans, chaque été, une faune cosmopolite, composée de mélomanes, d’altermondialistes et de musiciens, se retrouve dans une vallée des Pyrénées espagnoles au Festival Las Culturas. Chronique d’un rendez-vous particulier.


Deux heures du matin à Formigal, petit village montagnard de l’Aragon, sur le flanc espagnol des Pyrénées. À cette heure tardive, le seul refuge des noctambules porte le nom de La Cueva, littéralement la grotte. Un bistrot rustique qui sert depuis 16 ans de QG ponctuel aux habitués et aux invités du Festival international de Las Culturas
Pirineos Sur (Les Cultures des Pyrénées du Sud). C’est ici que naissent les petites histoires du festival, gros rendez-vous espagnol de World music. Il a vu défiler quelques figures illustres, de Paco de Lucia à Youssou N’dour, de Rachid Taha à Manu Dibango, en passant par Nusrat Fateh Ali Khan et Chikha Rimiti. De leur passage, subsistent quelques CD et enregistrements, soigneusement gardés par des familiers de la manifestation et ressortis au gré des rencontres et des discussions.

H-Kayne dans la vallée
À leur arrivée ce soir à la grotte, les H-Kayne ont cependant droit à une mauvaise pioche. Ils sont accueillis par le DJ aux commandes, avec un tube de la Libanaise Elissa. Bonnes intentions, mais choix maladroit, que les rappeurs de la rue de Paris se résignent courtoisement à écouter jusqu’au bout, le sourire aux lèvres. De toute manière, ils auraient été bien incapables de manifester leur éventuel mécontentement : aucun des cinq ne parle un traître mot d’espagnol.

Le lendemain, à quelques minutes de leur première scène espagnole, ils cherchaient encore le moyen de communiquer avec le public. Désespérés de leur inaptitude linguistique, ils se font finalement traduire quelques formules d’usage dans la langue de Cervantes, qu’ils enregistrent avec la voix d’un technicien de la régie. DJ Key se chargera de les incruster au moment opportun. Après tout, c’est le geste qui compte. Plus tard dans la soirée, ils prendront néanmoins une résolution : “A l’avenir, l’un d’entre nous devra prendre des cours d’espagnol”. Reste à déterminer lequel. Hatim semble le plus doué pour les langues. Sur scène, il s’était même aventuré dans une variation a capella du seul mot espagnol qui lui était venu à l’esprit : Holà ! Le petit millier de choristes de fortune lui rend généreusement son effort. Dans les coulisses, Yolanda Agudo, responsable RP du Festival, scrutait anxieusement la réaction du public. C’est elle qui a proposé les H-Kayne à la programmation du Festival, et avant eux les Casablancais de Darga. S’ils séduisent ce public-là, cette date ne sera pas leur dernière en Espagne. Pari gagné. Les H-Kayne brillent à coups de flow, d’énergie et de témérité, avec une mention spéciale pour l’inévitable Issawa Style. Ils ont même droit à un double rappel du public… et sont bookés pour deux concerts à la rentrée 2007.

Bush est l’ennemi
Le lendemain, sur la même scène, le public faisait écho au cri de liberté de Farida Muhammad Ali, cantatrice irakienne, d’une espèce disparue depuis la Libanaise Fayrouz. La diva, aussi hispanophone que ses lointains confrères meknassis, a ponctué chacun de ses titres par un allègre “Vive l’Irak libre”, en arabe dans le texte, sous une pluie d’applaudissements. Ses textes n’en étaient pourtant pas des plus politiquement engagés : quelques classiques de Maqam irakien, des ballades kurdes et une petite pensée pour les voisins perses. Mais l’organisation tenait à la participation d’artistes irakiens à cette édition, choix qui se justifie autant par l’identité du Festival que par les convictions de sa faune. Il y a six ans, au début de la deuxième guerre en Irak, le team du Pirineos Sur avait été à l’origine d’un concert de soutien aux Irakiens à Madrid. Depuis, l’ennemi n’a pas changé : il s’appelle toujours George Bush. Le vendredi 19, le huitième jour du Festival, Panteon Rococo, un bigband mexicain, le criait d’ailleurs haut et fort. Il faut dire que le groupe, qui se revendique comme “politico-social”, soutient l’armée zapatiste de libération nationale. Des rebelles, un peu anarchistes sur les bords… comme leur musique : du ska, nourri de percussions latines, de punk, de rock et de reggae, le tout relevé d’une grosse section de cuivres. Des bêtes de scène qui arriveront à déchaîner la foule… sous l’averse indélicate qui a accompagné leur prestation dès la première note.

Ce soir, Bush n’aura pas de répit. Après ses voisins mexicains est venu le tour de ses compatriotes, les Ozomatli, enfants du melting-pot de Los Angeles. Pacifistes et militants au sein de mouvements de droits de l’homme, le collectif est né de la rencontre de ses musiciens lors d’une grève de la faim en 1995, pour dénoncer les inégalités nées du système américain. Leurs origines cosmopolites (Mexicains, Africains, Japonais et Américains) se traduisent par un mélange de hip hop, salsa, cumbia, dub et funk moyen-oriental. Un sacré cocktail.

Au souvenir des hippies
Depuis sa création, le Festival des Pirineos Sur choisit pour chaque édition une thématique ethnoculturelle ou identitaire pour construire sa programmation. Cette 16ème édition a été baptisée “Cuando el rio suena” (Quand la rivière chante). Le Danube, le Guadalquivir, le Tigre, le Gange, le Nil, le Rio de la Plata, l’Euphrate y avaient donc leurs ambassadeurs musicos. Les H-Kayne représentaient, eux, les petits ruisseaux desséchés, mais néanmoins éligibles, de la vallée de Boufekrane. Un penchant écolo assumé par le public du Festival : un mélange de travellers, de musiciens, d’altermondialistes et de rastas, venus d’Espagne, de France, d’Argentine et de toute l’Amérique latine pour s’agglutiner sous les tentes, au pied du lac, ou s’abriter dans les auberges des villages voisins, pour la quinzaine de jours du Festival. On se croirait presque dans un rassemblement pacifiste des années 60. Sans slogans ni nudistes.

Au fil des années, les habitants de la vallée ont fini par trouver un surnom à ces curieux visiteurs : les Piri, sorte de diminutif local de “hippies des Pyrénées”. Et ils ne les aiment pas beaucoup. Pas plus que leur Festival, accusé de troubler le calme de leur petit paradis. C’est néanmoins grâce à cette manifestation qu’ils ont pu retrouver leurs villages, après en avoir été chassés trois décennies plutôt, par un certain Général.

En 1975, de violentes inondations emportaient les maisons des villageois de la vallée. Franco ordonne alors l’expropriation des habitants, déplacés vers les hauteurs, pour la construction d’un barrage. Le lac artificiel de Lanuza fut ainsi créé sur les décombres des anciennes demeures, plongeant au passage la région dans un coma économique, avec comme seuls touristes les quelques randonneurs et de rares skieurs de la station voisine de Formigal. En choisissant le lac artificiel de Lanuza pour site, le Festival Las Culturas a insufflé une nouvelle vie dans la vallée. D’année en année, revenus touristiques aidant, la population expropriée s’est réinstallée sur le flanc de la montagne, aux abords du lac. Les auberges domestiques ont vu naître de petits hôtels chics dans leur voisinage, accompagnant un nouvel essor touristique. À sa dernière édition, le Festival rassemblait quelque 50 000 visiteurs. Une jolie saga touristico-culturelle, doublée d’une expérience humaine et musicale rare.

 
 
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