Le pari du roi
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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Abbas El Fassi Premier ministre ? Cest à la fois une victoire de la démocratie
et sa pire défaite !
Passés le choc des premières secondes, lincrédulité des premières minutes, labattement des premières heures, il a bien fallu se rendre à lévidence : Abbas El Fassi est Premier ministre du Maroc. Il va falloir sy faire.
Le choix du secrétaire général de lIstiqlal nest pas illégitime, puisquil est le chef du parti politique arrivé en tête aux élections législatives.
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En théorie, son parcours est plus quhonorable : avocat de profession, quatre fois ministre, deux fois ambassadeur
Pour ceux qui ne le connaissent pas, M. El Fassi semble un chef de gouvernement acceptable. Mais ceux qui le connaissent ont dû, ce mercredi de ramadan, rompre le jeûne avec un cachet daspirine.
Il y a dabord la casserole Annajat quil continuera à traîner toute sa vie, Premier ministre ou pas. Même si elle avait été couverte par plusieurs membres du gouvernement Youssoufi, cette méga- arnaque à lembauche porte la marque indélébile dEl Fassi, ministre de lEmploi à lépoque. Aujourdhui encore, il refuse dadmettre sa responsabilité dans ce scandale qui a fait des dizaines de milliers de victimes. Pressé de sexpliquer là-dessus, ainsi que sur les multiples tensions internes vécues par son parti, il avait, pendant un conseil national en 2002
éclaté en sanglots devant 800 personnes ! Il avait fallu, pour quil se reprenne, que quelques hauts cadres du parti lembrassent et le consolent !! Cest aussi pour le consoler davoir été jugé incapable de diriger un ministère sérieux que Jettou lui avait proposé, en 2002, le poste de ministre dEtat sans portefeuille. Une fonction exclusivement protocolaire dont il sest satisfait pendant cinq ans, sans jamais émettre une seule idée digne dêtre rapportée. Au point quil a fini par devenir une sorte de guignol de linfo, brandi par la presse indépendante à chaque fois quil fallait illustrer le dramatique manque de sens de notre vie politique
La vision politique de Abbas El Fassi sest toujours résumée à cet unique credo : Je soutiens Sa Majesté le roi, quoi quil décide. Interrogé il y a quelques jours par la TVM sur le programme de son parti (un programme sérieux, du reste, concocté par les jeunes technos istiqlaliens), il avait répondu : Mon seul programme, cest le discours du trône. Sortant de laudience royale de mercredi dernier, sa première déclaration de chef de gouvernement a été : Sa Majesté ma prodigué des conseils et des orientations que je respecterai à la lettre.
Vu la nature du régime marocain, le premier ministre a plutôt intérêt à travailler main dans la main avec la monarchie. Mais de là à se priver, tout seul, de toute marge de manuvre, de là à renoncer demblée à la moindre autonomie de décision, de là à abandonner tout espoir de tendre, même vaguement, vers un rééquilibrage démocratique des pouvoirs
Oui, la logique qui a conduit Abbas El Fassi à la primature est une victoire de la démocratie. Mais cest en même temps sa pire défaite. Le système politique marocain vient dengendrer là son ultime paradoxe.
Sil navait aucune velléité de grignoter sur les pouvoirs royaux, Driss Jettou, au moins, avait su se rendre utile sur le front de léconomie et des infrastructures. El Fassi na même pas cette capacité. Quant aux dossiers sensibles (Sahara, sécurité, islamisme, libertés publiques
), qui les gérera, maintenant quEl Himma est parti ? Le Premier ministre ? Ce Premier ministre-là ? Cest une bien mauvaise blague, qui ne donne même pas envie de rire.
Mohammed VI se retrouve, aujourdhui, seul en première ligne. Cest un pari très gros, très risqué, quil nétait pas obligé de faire. Mais il est le roi, il est souverain, et il a fait son choix. Il ne nous reste plus quà croiser les doigts, en tâchant de calmer notre angoisse... |