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Par Nadia Lamlili
Ramadan. Imams à guichets fermés
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Chaque soirée du ramadan, Omar
El Kzabri est accueilli comme une
popstar à la Mosquée Hassan II.
(AIC PRESS)
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Ils sont jeunes, charismatiques et leurs voix mélodieuses attirent chaque ramadan des dizaines de milliers de fidèles dans les mosquées. Bienvenue dans lunivers des stars du minbar.
Casablanca, premier samedi du mois de ramadan. Il est 20h30, et comme chaque soirée de ramadan, la Mosquée Hassan II et son esplanade sont prises dassaut par des milliers de fidèles, venus écouter le cheikh Omar El Kzabri, la vedette du minbar de la ville blanche. Les raisons dune telle popularité : le style du jeune imam. El Kzabri psalmodie le Coran avec une rare ferveur, réussissant à |
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maintenir la foule en haleine pendant plus de deux heures. Limam a une technique bien rodée, bâtie sur lémotion. Chaque fois quil évoque lenfer ou les autres châtiments du pécheur, mais aussi le paradis et ses splendeurs, hommes et femmes sabandonnent à des pleurs hystériques. Une fois accrochés, les fidèles sont à la merci du cheikh qui prend plaisir à répéter les versets les moins cléments. La tension monte. Jusqu'à la transe, parfois.
Lexercice est physique, cest pourquoi les corps craquent à la fin du ramadan, et spécifiquement lors de la Nuit du destin (Laïlat Al Kadr), lorsque la fréquentation de la mosquée atteint un pic de 200 000 fidèles. Il nest pas rare, alors, dassister à des scènes dévanouissement répétées, mobilisant la rangée dambulances stationnées aux abords de la mosquée.
Une telle ferveur ne relève pas du monopole de la seule Mosquée Hassan II, même si elle est aujourdhui la plus fréquentée de toutes. Ailleurs dans la métropole, de jeunes imams sont devenus de véritables vedettes locales, attirant les fidèles dans des mosquées bondées à Sidi El Bernoussi, Sidi Maârouf, El Oulfa et même dans le très chic quartier Californie. Leurs prestations, enregistrées sur des DVD par leurs nombreux fans, se vendent comme des petits pains à Derb Ghallef durant tout le mois de ramadan et même après.
La popularité de ces authentiques popstars de la chose religieuse, qui dépasse les banlieues de la ville blanche, sest exclusivement construite par le bouche-à-oreille. Et sils remplissent les mosquées, et même les rues avoisinantes, cest moins grâce à leur savoir en théologie que par la magie de leurs voix. Pourquoi eux et pas dautres ? Tout simplement parce que les Marocains ne veulent plus des vieux Fqihs, qui lisent le Coran de manière austère, comme un disque rayé. Ils leur préfèrent une belle voix qui émeut, expliquent-ils à lunisson.
Imams ou gourous ?
Ils sappellent Omar El Kzabri, Abdelaziz El Garaâni, Mohamed El Iraoui, El Ayoune El Kouchi et Abdelkébir El Hadidi. Issus de milieux défavorisés, ils ont entre 30 et 40 ans et sont moyennement instruits. La plupart dentre eux nont pas poursuivi leurs études après le baccalauréat. Tous ont misé sur leurs talents de déclamateurs attestés par des prix obtenus à loccasion de concours nationaux et internationaux. Ce sont leur voix qui leur ont ouvert lunivers des mosquées et de la théologie, quils ont investi progressivement. Les similitudes de parcours ont rapproché les cinq compères : Au départ, chacun entendait parler de lautre. Nous avons fini par nous rencontrer et de là est partie une grande amitié, raconte lun deux. Au micro, ils forment une seule équipe, avec le même objectif : remettre la Oumma sur le droit chemin. Et ils comptent bien y arriver en mobilisant leurs cordes vocales.
Prétentieux ? Pas du tout. Aux yeux de nombreux Marocains, un imam exerce une autorité morale supérieure à celle dun juge ou dun agent dautorité. Si on y ajoute le charme de la voix, toutes les barrières psychologiques finissent par tomber. Ces imams entretiennent un rapport de domination avec les foules. Ils jouent sur laspect affectif de la foi qui inhibe la raison. De cette manière, le message passe dune façon insidieuse, souligne Mohcine El Ahmadi, sociologue des religions. Dans ce cas de figure, un des moyens utilisés par les imams est de pleurer (eux-mêmes) et faire pleurer les fidèles par des versets abordant les thèmes sensibles que sont la mort, le paradis, lenfer, etc. Ouvrons les yeux!, poursuit le spécialiste, leur plaisir consiste à maintenir les foules sous contrôle en excitant chez elles la peur, linfériorité et la culpabilité.
Ce genre de rapports - aucun imam ne le reconnaîtra - sont pourtant une réalité quotidienne. Et de tels artifices existent dailleurs dans toutes les religions. Les larmes religieuses ont toujours possédé une dimension thérapeutique. Dans le cas de nos gourous, les gens viennent chaque jour vider leur sac et finissent par développer une accoutumance à un style de lecture. A un imam, et un seul. Cest pour cela quils le suivent où quil aille. Prenez lhistoire du jeune El Kzabri. Au lendemain des attentats de mai 2003, il lui fut interdit de prêcher à la mosquée dEl Oulfa, et tout Casablanca en voulait aux autorités. À lépoque, lEtat lui reprochait dembrigader des Salafistes et dagir dans linformel, sans avoir obtenu dautorisation de travail officielle. Il na repris du service quaprès une intervention en haut lieu, qui la propulsé à la Mosquée Hassan II, désertée à lépoque. Il est vrai que lobjectif premier était de la remplir de fidèles. LEtat avait alors opportunément exploité la notoriété dun imam. Ramadan ou pas, lEtat évite désormais de déplacer les prêcheurs célèbres dans des mosquées peu fréquentées, afin de maintenir un équilibre ou, tout simplement, pour minimiser les risques sécuritaires. Chaque imam reste donc à sa place. Plus encore, lEtat ne veut pas endosser une charge salariale supplémentaire. Ces prêcheurs préfèrent officier dans des mosquées gérées par des bienfaiteurs où ils sont généreusement payés par ces derniers (entre 2500 et 7000 DH). Ceux qui sont recrutés par lEtat ne perçoivent que 1000 DH tout au plus. On comprend quils pantouflent !
Argent, savoir et pouvoir
Pour linstant, lEtat laisse faire. Au risque de voir ces jeunes imams se constituer en réseau et développer un discours plus radical. Il ny a rien à craindre. Ces gens ne font que lire le Coran. Ils nont pas le pouvoir dénoncer des fatwas, lâche une source proche du ministère des Habous.
Pourtant, nen déplaise au fonctionnaire, ces professionnels de la foi reconnaissent donner des conseils sur les questions religieuses. Ils ont certes un discours modéré, mais ils sont loin dêtre des progressistes quand il sagit, selon la formule consacrée, des agressions que subit la Oumma islamique en Palestine et en Irak. Au moment de laffaire des caricatures du prophète, un de ces imams na pas hésité à dénoncer un complot sioniste. Comment lEtat peut-il être aussi confiant, alors que leur pouvoir est réel avec le regain de religiosité chez la population ? Pour preuve, leur fan-club est composé des individus les plus vulnérables : les femmes et les jeunes. Souvent, on assaille ces mêmes cheikhs dans la rue pour leur baiser la main ou lépaule. On leur envoie des lettres comportant des demandes insolites, voire surréalistes. Ainsi, ils avouent tous avoir reçu des demandes en mariage de la part de quelques surs follement amoureuses. Ces lettres-là, ils les mettent de côté, sans y répondre. Sinon, nous serions polygames avoue, avec un petit sourire en coin, un membre de la bande des cinq, qui a tenu à garder lanonymat. On les sollicite pour tout et nimporte quoi : résoudre un problème familial, intervenir auprès de la police ou de lhôpital du coin, payer la facture deau et délectricité... Un homme mavait une fois demandé 1,6 million de dirhams pour les besoins dune opération chirurgicale. Un autre voulait que je finance son projet douverture dune mahlaba, samuse Omar El Kzabri.
À première vue, ces demandes paraissent farfelues, mais elles traduisent une dangereuse conception : ces imams sont considérés comme des surhommes. Dans limaginaire collectif, ils ont tout : argent, savoir et pouvoir. Cest la rançon de la gloire. Un nouveau star-system marocain peut-il émerger de la sphère religieuse? À quand nos équivalents de Amr Khalid, Tareq Souidane ou El Qaradawi ? Nous y arrivons, nous arrivons, prévient un sociologue. |
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Les Cinq fantastiques
Omar El Kzabri
Il na que 33 ans, mais il est déjà le plus célèbre des imams. Il fait un tabac chaque mois de ramadan. Fils dun alem de Marrakech, Omar El Kzabri a appris le Coran dès lâge de 11 ans. Son bac en poche, il part cinq ans en Arabie Saoudite, où il suit des études en théologie. Discret, il a pourtant un sens de lhumour typiquement marrakchi. Sa popularité, il la dabord forgée sur le minbar de la mosquée Arryane, dans le quartier casablancais El Oulfa, avant dêtre nommé imam de la Mosquée Hassan II, sur instruction royale.
Abdelaziz El Garaâni
Parmi ses pairs, limam de la mosquée de Sidi Maârouf fait figure dérudit. Il est effectivement celui qui se prévaut du plus haut niveau dinstruction, puisquil a passé deux années sur les bancs de la faculté des lettres de Casablanca, en section
Littérature espagnole. Mais il abandonne vite son Don Quichotte, pour aller prêcher dans des mosquées. Dabord dans le quartier de Derb El Foqara, ensuite à Polo et enfin à Sidi Maârouf. Abdelaziz El Garaâni est également connu pour ses talents de prosélyte : en un an, il aurait converti à lislam plus dune quinzaine de mécréants, dit la légende.
El Ayoune El Kouchi
Dans la famille des imams, je demande le globe-trotter. Le passeport dEl Kouchi est en effet noirci de tampons : Belgique, Etats-Unis, Egypte, etc. Lhomme à été sollicité pour ses talents un peu partout dans le monde, sans mentionner ses nombreux déplacements dans les pays du Golfe. Cet ancien fonctionnaire de la préfecture de Safi, qui a abandonné son poste pour se consacrer à la religion, voit même ses psalmodies diffusées sur différentes chaînes religieuses arabes. Aujourdhui, à 40 ans, El Ayoune El Kouchi officie dans la mosquée Al Andalouss, dans le quartier populaire Anassi, tout près des fameux bidonvilles de Douar Sekouila et Karian Thomas. Et à en croire les riverains, qui ne jurent que par le jeune imam, certains de ses fans font le déplacement de Settat ou encore dEl Jadida juste pour ses cordes vocales.
Mohamed El Iraoui
Âgé de 30 ans à peine, El Iraoui est le benjamin de la fournée. Mais il jouit déjà dune popularité qui ferait pâlir denvie le plus chevronné des politiciens. Originaire des environs dEl Jadida, il sest consacré depuis son enfance à lapprentissage des sciences coraniques, dabord à El Jadida, puis à Rabat. Cest justement dans la capitale quil a commencé à se faire un nom, avant de débarquer à Casablanca. Aujourdhui, Mohammed El Iraoui conduit la prière et psalmodie le Coran dans la mosquée de Riad El Oulfa, un quartier constitué dun amoncellement de logements économiques. En attendant une future réaffectation, qui ne saurait tarder...
Abdelkébir El Hadidi
Contrairement à la plupart de ses confrères, qui ont bâti leur notoriété dans des quartiers populaires, Abdelkébir El Hadidi officie dans le quartier casablancais très huppé de Californie. Originaire dun village des alentours dEssaouira, lhomme na jamais été à lécole et a appris le Coran comme lart du prêche sur le tas : dabord dans un msid, et plus tard auprès de Cheikhs au Maroc et en Arabie Saoudite. Pendant une dizaine dannées, il a affûté ses talents dans une mosquée à Settat, avant de se voir nommé dans le quartier chic casablancais. Autodidacte pur jus, El Hadidi ne rate pas une occasion pour énumérer son palmarès, constitué de nombreux prix dans des concours nationaux et internationaux de psalmodie, quil a glanés grâce à sa belle voix. |
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