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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani et Karim Boukhari

Spécial élections législatives. Les non-dits du scrutin

Pour la première fois sous Mohammed VI, le ministère de l'Intérieur publie les chiffres détaillés d'une consultation électorale. Taux régionaux d'abstention, votes nuls, nombre de voix par candidat… Certains croisements de chiffres réservent des surprises, pleines d'enseignements.


[voir le shèma]


Chacun son fief.
Le PJD au nord, l'Istiqlal au sud



Premier constat : désormais, la gauche ne domine plus aucune région dans le pays. “Même si, lors de ces élections, les partis de gauche ont réalisé leur meilleur score de tous les temps avec 79 sièges, ils ont quand même perdu nombre de leurs fiefs historiques”, explique un ex-dirigeant de l'USFP. À Rabat-Océan par exemple, Latifa Jbabdi (USFP) est passée in extremis alors qu'un certain Mohamed Elyazghi y écrasait littéralement ses rivaux, il y a encore quelques années. Même constat pour Casablanca, où le FFD et l'USFP n'ont pu totaliser plus de 35 000 voix contre plus de 70 000 pour le PJD.

Car le raz-de-marée islamiste a bien eu lieu… mais uniquement dans certaines régions du pays. Aujourd'hui, la formation de Saâdeddine El Othmani contrôle au moins quatre grandes villes (Tanger, Rabat, Salé et Casablanca), où elle totalise 23 sièges sur 40. “Et à chaque fois, des dizaines de milliers de voix séparent l'élu PJD de son rival direct”, fait remarquer ce chercheur en sciences politiques.

Fait étonnant cependant : les islamistes sont quasi absents au Sahara, au Rif et dans la région de Marrakech, où ils ont obtenu un nombre très limité de voix (11ème place à Marrakech, 9ème à Al Hoceïma). “Le PJD a beaucoup de mal à percer dans des régions où la notabilité et les intérêts personnels passent avant le message politique”, tente de justifier Lahcen Daoudi, membre du secrétariat général du PJD.

Un obstacle qu'enjambe avec une étonnante facilité le Parti de l'Istiqlal. Dans la zone sud, sa représentation est pour le moins impressionnante. Le parti du nouveau premier ministre domine un vaste territoire, s'étendant des montagnes du Souss à la frontière mauritanienne. L'Istiqlal y a même obtenu ses meilleurs résultats en termes de voix. À Laâyoune par exemple, l'Istiqlalien Hamdi Ould Errachid est aujourd'hui le parlementaire partisan le mieux élu du pays, avec 43% des voix exprimées. Partout ailleurs, les candidats des partis classés premiers ont à peine dépassé la barre de 20%, dans le meilleur des cas. “L'Istiqlal a une longue histoire avec le Sahara. Pour ses accréditations, le parti ne néglige pas les facteurs de la notabilité et de l'appartenance familiale. Et ce sont justement deux facteurs extrêmement importants au Sahara, analyse un journaliste sahraoui. Lors du scrutin du 7 septembre, la confrontation n'était pas partisane mais tribale. On n'a pas voté pour un projet de société mais pour une tribu ou une famille”.

Puis il y a la constante MP et RNI. Les partis de Mohand Laenser et de Mustapha Mansouri sont restés fidèles à leurs ancrages régionaux respectifs. Le Rif pour le RNI, le Gharb et le Tadla pour le MP. “Le Rif et la région de Nador plus précisément ont toujours été un fief du RNI, puisque la plupart des dirigeants du parti en sont originaires. La force du RNI comme du MP découle du fait qu'ils arrivent toujours à figurer parmi les quatre premières forces politiques dans plusieurs régions, et de s'assurer ainsi de précieux sièges parlementaires. Et, par ricochet, quelques portefeuilles au gouvernement”, explique un professeur de sciences politiques.


19% de votes nuls.
Plus fort que l'Istiqlal et le PJD réunis !



Avec ses 19%, le vote nul a atteint des records dans les annales marocaines (en comparaison, les bulletins annulés plafonnaient à 15% en 2002). Parmi les personnes qui ont voté le 7 septembre, une sur cinq a voté nul. Dans l'absolu, et en considérant que 37% des 15 millions d'inscrits ont voté, le nombre de votes nuls atteint ainsi la barre d'un million de bulletins. Un chiffre proprement ahurissant puisqu'il dépasse le total des voix cumulées par les deux premiers partis : l'Istiqlal et le PJD. Les “nuls” sont donc supérieurs aux partisans des islamistes et des Istiqlaliens réunis ! “Vu sous cet angle, cela peut porter un coup à la crédibilité du vote, puisque le vote nul devient, après l'abstentionnisme, le deuxième grand parti du Maroc, loin devant tous les partis politiques”, analyse le chercheur Abdellah Tourabi, qui a observé de près les élections du 7 septembre. “À la décharge des électeurs, il faut concéder que les bulletins de vote étaient assez complexes (NDLR : il fallait cocher sur deux listes distinctes, une pour les listes locales, une pour la liste nationale) et que tout le monde ne s'y est pas retrouvé une fois dans l'isoloir. Mais ceci n'explique pas tout…”, remarque le chercheur. En effet. L'examen détaillé des scores enregistrés dans les 95 circonscriptions du royaume interpelle encore plus. Si la moyenne nationale des “nuls” est de 19 %, celle des grandes villes approche pratiquement les 30%. C'est notamment le cas de deux des trois grandes métropoles du pays, Casablanca et Tanger, où l'abstention atteint déjà des chiffres records. Exemple : à Casablanca-Anfa, l'une des circonscriptions les plus huppées de tout le royaume, les “nuls” ont été de 36%, record national, contre 74 % pour les abstentionnistes. En d'autres termes, à peine 16% des inscrits à Casablanca-Anfa ont réellement choisi leurs élus. Terrible. “Il n'y a pas d'explication définitive à ce phénomène, note cet observateur. La corrélation évidente entre abstention et votes nuls peut signifier que le vote nul a été largement un vote blanc, un vote sanction pour désapprouver le scrutin en général. Mais il peut aussi signifier que les élites ont boudé les urnes et que parmi les électeurs, il y a eu une forte proportion d'analphabètes ou de personnes très peu politisées”.

Inversement, là où le taux de participation a été le plus fort, les votes nuls ont été les plus faibles. C'est notamment le cas pour les provinces sahariennes. Que faut-il déduire de tout cela ? “En fait, il faudrait déjà déterminer le nombre de bulletins blancs pour avoir une idée plus précise de la nature des votes nuls. Mais il est généralement admis que le vote nul est aussi une sorte de vote sanction”, conclut le chercheur Abdellah Tourabi, qui cite une anecdote pour étayer sa réflexion : “À Casablanca, je connais de nombreuses personnes instruites qui ont voté nul. L'une d'elles m'a dit : 'Je n'ai que faire de tous ces partis, je n'en cautionne aucun. J'ai juste gribouillé n'importe quoi sur mon bulletin de vote avant de le glisser dans l'urne'”. Combien parmi le million (et quelques poussières) de “nuls” ont eu la même motivation ?


Cadenas, urnes, repas…
La grosse logistique électorale



Organiser des élections, ce n'est pas seulement définir un mode de scrutin et établir des découpages administratifs adéquats. C'est aussi (surtout ?) gérer une machine impressionnante, où chaque détail a son importance. Quelques jours avant le jour J, les agents du ministère de l'Intérieur ont dû se transformer en traiteurs à temps partiel ou en spécialistes de l'événementiel, pour réussir “Al Ours Al Intikhabi” (la fête électorale). Une fête qui a mobilisé plus de 300 000 fonctionnaires, sans mentionner les observateurs nationaux et étrangers.

Pour gérer l'opération électorale, ces fonctionnaires ont eu droit à exactement 38 687 bureaux, soit 1000 bureaux de plus qu'en 2002. Certains parmi ces fonctionnaires (les mieux gradés, bien évidemment) ont eu droit à 2500 téléphones portables et 166 000 cartes GSM (notez la différence) d'une valeur de 50 DH. Au final, l'heureux opérateur (dont l'identité n'a pas été révélée) a comptabilisé pas moins de 22 000 SMS transmis ce jour-là, uniquement par les agents de l'Intérieur. Quelles informations contenaient ces messages ? À qui étaient-ils destinés ? Mystère.

Sur un autre volet, histoire de verrouiller le scrutin, le ministère de l'Intérieur a acquis 66 000 cadenas et pas moins de 38 687 urnes transparentes. Les élections du 7 septembre nous auront également coûté 500 tonnes de papier (les écolos crient déjà au scandale) et 17 millions de bulletins de vote. Finalement, plus de 11 millions de ces bulletins sont restés vierges, et environ un million n'ont pas été comptabilisés. Le roi était évidemment présent en force lors de ces élections et gardait un œil sur tout ce qui se passait dans les bureaux de vote, à travers 38 000 portraits officiels. Enfin, 350 000 repas ont été distribués aux différents fonctionnaires dans les différents bureaux de vote. Eux au moins ne sont pas restés sur leur faim, ce vendredi 7 septembre 2007.


Argent, abus de pouvoir…
Un scrutin pas si transparent



Le PJD a ouvert le bal des plaintes concernant le déroulement des élections du 7 septembre 2007. La formation islamiste tablait sur 70 sièges parlementaires, elle n'en décrochera finalement que 46. Et sans hésitation, les dirigeants du parti ont désigné le coupable de leur déconvenue : l'argent sale. “Le scrutin a enregistré une utilisation massive de l'argent. Et les pouvoirs publics ont préféré fermer l'œil. Nous venons de rater une étape importante de la transition démocratique”, s'est empressé de déclarer Lahcen Daoudi, membre du secrétariat général du PJD. Les autres partis n'ont pas tardé à suivre le mouvement. Quelques jours après le 7 septembre 2007, les quotidiens nationaux sont largement revenus sur les (nombreuses) irrégularités qui auraient entaché un scrutin voulu exemplaire. Partout dans le pays, des élus déçus ou des organisations de la société civile ont publié des communiqués ou tenu des conférences de presse pour dénoncer, souvent preuves à l'appui, des abus plus ou moins graves. Au Rif, par exemple, les habitants de Nador ont manifesté pour réclamer “l'organisation de nouvelles élections”. Selon l'acteur associatif Chakib El Khyari, les irrégularités enregistrées frisent parfois le surréalisme : “Des urnes sont restées ouvertes sans cadenas, des fonctionnaires orientaient le vote de certaines personnes analphabètes et des bandes armées de couteaux attendaient les électeurs à la sortie des bureaux de vote”.

Quelques jours avant le scrutin, de violents affrontements ont éclaté entre bandes rivales à Nador et plusieurs candidats ont été chassés par la population. Au Sahara, la fraude électorale a pris d'autres formes : 24 heures avant l'ouverture des bureaux de vote, les cartes d'électeur appartenant à des milliers de personnes (pourtant inscrites sur les listes) restaient introuvables. Flairant une éventuelle manipulation politique, plusieurs centaines de personnes ont manifesté devant la bachaouiya de Laâyoune. Elles ont finalement été chassées à coups de matraque par des éléments des Forces auxiliaires. “Ne pouvant acheter toutes les voix, certains élus ont préféré acheter les cartes d'électeurs appartenant à des tribus rivales, pour les empêcher de voter contre eux”, explique un militant associatif sur place. À Laâyoune, on estime le nombre de cartes volatilisées entre 3000 et 15 000 cartes.

Les élections du 7 septembre 2007 ont également connu une frénésie sans précédent dans le domaine de la construction anarchique d'habitations. Dès le 10 septembre, des bulldozers ont investi plusieurs quartiers périphériques, un peu partout dans le pays, pour raser des constructions qui avaient soudainement poussé entre le 7 et le 9 septembre. “Plusieurs candidats ont promis des lots de terrain aux habitants, ou les ont assurés de leur protection en cas d'intervention des bulldozers de la commune. Certains caïds et moqadems se seraient même fait payer pour fermer l'œil sur ces constructions. Mais le phénomène a pris tellement d'ampleur qu'il aurait été risqué de ne pas réagir”, explique un cadre à la wilaya de Casablanca. À Dar Bouazza, par exemple, 140 maisons ont été rasées en une matinée et presque autant à Kelâat Sraghna. Selon des informations parues récemment, le ministère de la Justice disposerait même d'enregistrements d'appels téléphoniques compromettants concernant une trentaine de nouveaux parlementaires. Les poursuivra-t-on en justice pour autant ? Wait and see...

 
 
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