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N° 290
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Hassan Hamdani

Activisme. Sit-in sur Internet

(DR)

Les listes de diffusion de l’extrême gauche marocaine sont une auberge espagnole, où les militants logent aussi bien un tract de mobilisation que des informations de première main sur des conflits sociaux dans le Maroc profond. Découverte.


Karl Marx est tout aussi soluble dans Internet qu’un vulgaire lecteur MP3 sur un site d’achat en ligne. Exemple : la conférence de presse du parti d’extrême gauche Annahj Addimocrati, sur le thème de l’abstention sanction pour le “Makhzen”, lors des élections du 7 septembre. Tenue devant une journaliste égarée et un portrait poussiéreux de l’auteur du Capital, l’opération de communication serait
passée totalement inaperçue sans la session de rattrapage sur la Toile. Le lendemain, les plus de 2000 abonnés de la liste de diffusion de Presse Maroc ont eu droit à une synthèse du déroulement de la conférence, clichés à l’appui. “Nous diffusons les communiqués de toutes les forces qui partagent notre idéal démocratique : syndicalistes, altermondialistes, militants des droits de l’homme et de partis de gauche”, explique doctement Abdelhak Idrissi, le modérateur de la lettre. Lui-même militant d’Annahj Addimocrati, il a lancé dès 2004 l’idée d’une missive qui centralise la littérature (communiqués, appels à sit-in, etc.) des mouvances de gauche, qui végétait en poste restante sur des groupes de discussion sur yahoo.fr, logés à la même enseigne qu’un newsgroup d’amateurs de Sudoku ou de pêche à la ligne.

Le caractère pour le moins austère du procédé donnerait des tentations suicidaires à un webmaster. Mais Presse Maroc est vite devenue une agora pour toutes les revendications sociales et politiques de la gauche non conventionnelle. “Si nous avons pu mobiliser autant de personnes contre la vie chère en 2006, c’est grâce aux lettres de diffusion. Cela ne coûte rien et les abonnés sont notre population-cible”, résume, tel un as du marketing de Procter & Gamble, Ali Fkir, qui s’est servi du procédé pour coordonner le mouvement de protestation à Mohammedia pour L’AMDH.

“Cela permet également d’étendre son réseau à des militants éloignés et esseulés”, poursuit Fkir. Il a d’ailleurs fini par croiser, lors de la manifestation contre la vie chère à Rabat, en décembre dernier, le fameux Mohamed Khouya. Un activiste isolé d’Ouarzazate, particulièrement prolixe en mails sur la liste de diffusion du PAD (Pôle d’action démocratique). Avec près de 4000 abonnés, cette liste a largement contribué à cristalliser l’intérêt autour de conflits sociaux à des années-lumière de l’axe Casa-Rabat. “Transmettre des vidéos de la marche de protestation des paysans de Bouarfa permet de mobiliser davantage les troupes”, souligne Ali Fkir. Et au-delà, sortir du cercle des convaincus pour intéresser la presse écrite, en lui mâchant parfois une partie du travail. “Des militants ont pris l’habitude de faire des reportages (écrits, photos, vidéos) sur les sit-in et les marches de protestation”, constate Mohamed El Ayouni, modérateur de la liste de diffusion du PAD, qui ne compte pas moins d’une centaine de journalistes parmi ses abonnés.

Des communiqués, et plus si affinités
Une fois éliminés de mystérieux “Reporters sans limites” (et même des “Photographes sans limites”, etc.), solidaires de toutes les pétitions qui circulent sur Presse Maroc et la liste du PAD, et abstraction faite des journalistes agacés par le nombre de mails diffusés et la variété des causes (de la disparition des abeilles au soutien de gauchistes chiliens à la Palestine !), de nombreux plumitifs osent plonger dans cette bouillabaisse militante pour y dénicher matière à quelques brèves. “Nous jouons le rôle d’une agence de presse non officielle. Des journalistes m’appellent souvent dans l’urgence pour avoir de plus amples informations ou des contacts à propos d’un sit-in à l’autre bout du Maroc”, raconte le modérateur de la lettre Presse Maroc. Et en la matière, Aziz Akkaoui, militant de l’AMDH à Khénifra, s’est imposé comme le reporter-vedette des abonnés. Fatigué de voir ses communiqués snobés par les correspondants locaux, il a décidé de jouer à Tintin reporter sur le front social. Il a été ainsi le premier à révéler, sur la liste de diffusion du PAD, le scandale des morts de froid d’Anfgou, événement qui a fait la Une de plusieurs journaux l’année dernière. “J’ai commencé par le communiqué simple, avant de passer progressivement à l’information recoupée”, explique Akkaoui.

Sa dernière dépêche éditée, cette semaine, sur la grève des mineurs de Jbel Aouam lui a valu des coups de fil de journalistes de La Gazette du Maroc et de Bayane Al Yaoum. Cette information de première main a même interpellé Assabahia, le dernier-né arabophone du très officiel groupe Maroc Soir. Rien d’étonnant à cela. Le Matin du Sahara, son pendant francophone, est un fidèle abonné de Maghreb DDH, l’ancêtre des listes de diffusion des militants de l’extrême gauche marocaine (parmi les abonnés les plus célèbres : Feu Driss Benzekri). “Le Matin y trouvait de quoi compléter les CV des militants libérés”, précise Laâbi Maâninou, le modérateur de Maghreb DDH, qui compte également parmi ses fidèles lecteurs la directrice de la MAP Paris. “Nous sommes également beaucoup lus par les Renseignements généraux, ajoute-t-il. Mais à leur décharge, ils n’interviennent plus dans le forum pour polluer les débats”. Un vieux réflexe qui remonte à 1997, année où a été lancée la liste de diffusion Maghreb DDH, logée sur un serveur associatif d’une université française. C’était avant la nouvelle ère. Depuis, beaucoup plus dissipés que leurs glorieux aînés, les abonnés de Presse Maroc et de PAD Maroc n’hésitent pas à faire dans la parodie. Entre une vacherie sur El Himma, on vilipende l’Etat qui a pris les traits d’un personnage de fiction, inventé sur la liste de diffusion. Une sorte d’ogre que les abonnés ont prénommé BouMakhzen.

 
 
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