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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Cinéma. Films à la chaîne

Ali El Majboud, auteur de La Vague
blanche et d’El Guerrab.
(DR)

Après deux ans de travail, le projet Film Industry fait la promo de ses créations sur Al Aoula. Petite révolution cinématographique ou “marché de gros” ?


Plantés au bord du boulevard Amgala à Aïn Chock, les studios casablancais de la SNRT, bâtisse décrépie à l’architecture soviétique, pourraient, de nuit, servir de décor à un film d’horreur. Mais une fois passée l’entrée déserte, on se croirait plutôt dans un épisode de la série Fame : des danseurs s’exercent au sol, des karatékas s’étirent dans un couloir, d’illustres inconnus sont en pleine séance de
maquillage. Dans un coin, une brochette de jeunes sont affalés sur un canapé, les yeux rivés sur un poste télé suspendu entre deux cabines d’essayage. Sur l’écran, un chauve à lunettes en costume gris taquine une jeune femme en caftan scintillant : Hassan El Fad – l’humoriste est moins ronchon que la veille - et la fraîche Najlaa Dari (ex-coprésentratrice de Studio 2M).

En cette soirée du 22 septembre, après trois jours de répétitions intensives, on enregistre la soirée spéciale “Film Industry” (FI), diffusée sur Al Aoula le samedi suivant. Au menu : démos d’arts martiaux, chorégraphies, sketches et bandes-annonces. Ali N’ Production déballe tout sur son projet : une trentaine de films produits en moins de deux ans, avec le soutien de la SNRT, partenaire à hauteur de 19 MDH sur les 36 du budget total. Le dernier film vient d’être bouclé et quatre sont en vente (en format DVD) depuis début septembre dans des bureaux de tabacs. Des films produits à la chaîne, pour pas cher (un million de dirhams en moyenne chacun), et tournés en moins de quinze jours dans la région d’Agadir par douze jeunes cinéastes et des dizaines de comédiens amateurs ou débutants.

Téléfilm Industry ?
“Film Industry a permis un dépassement des idées reçues, comme quoi il n’y a pas une seule façon de faire du cinéma”, estime Abdellah El Abdaoui, membre de la cellule d’écriture de la FI et réalisateur novice de deux films historiques, Anaruz et Tarek, mon frère. Mais le concept prête aussi le flanc à la critique, alimentée par un débat sur la qualité de longs-métrages produits dans des conditions “industrielles”. “Au Nigeria, des mauvais films tournés en numérique et diffusés dans des baraques ont remplacé le vrai cinéma. Je n’ai pas envie que notre industrie cinématographique connaisse le même sort”, s’inquiète le directeur du CCM, Noureddine Saïl. “Ces films valent beaucoup plus cher que ce qu’ils ont coûté”, rétorque Nabil Ayouch. Mais des sceptiques, il y en avait même dans l’équipe du projet. “Un jour, je me battais pour réaliser mon court-métrage en six jours, le lendemain, il me demandait de faire un long en deux semaines !”, rappelle Hicham Lasri, directeur artistique et réalisateur, le look un brin badboy. “Mais c’est en forgeant qu’on devient forgeron”, estime l’acteur Mourad Zaoui, premier rôle dans El Guerrab, de Ali El Majboud. “Une histoire de vengeance où le héros tient du ninja, du guerrab et du guerrier médiéval, raconte-t-il en backstage. Il y a une scène découpée en trente-six plans !”, s’enthousiasme-t-il, convaincu que la FI couve quelques “scènes cultes”. Le Caire, Montpellier, Carthage, Los Angeles, Bruxelles, Ouagadougou… “Quatre films (L’Os de fer de Hicham Lasri, La Vague blanche de Ali El Majboud, Les Arêtes du cœur de Hicham Ayouch et Squelette de Yassine Fennane) ont totalisé vingt-cinq sélections en festivals”, souligne Nabil Ayouch. Un tel argument n’est “pas futé”, rétorque Noureddine Saïl. Le fait que La Vague blanche – dont le scénario avait été refusé deux fois par la commission du fonds d’aide - soit le seul représentant du Maroc au dernier Fespaco (Festival du film africain au Burkina) aurait été mal apprécié au CCM. “C’est un mauvais téléfilm sans épaisseur”, justifie, pour sa part, Olivier Barlet, critique et président de Africultures. Téléfilms, une étiquette qui colle décidément à la peau des long-métrages de la FI depuis qu’une polémique avait enflé il y a deux ans, fantasmant sur une “commande” préférentielle de la SNRT à Ali N’ Production, qui aurait permis à la chaîne d’exploser ses quotas de production en amazigh. “Ce ne sont ni des téléfilms amazighs, ni une commande, assène Nabil Ayouch. On a pris un ‘risque producteur’ en bossant sur ces scénarios pendant deux ans avant de rechercher des partenaires, et c’est la SNRT qui a accepté de faire partie du projet”.

Service militaire
Les participants de FI, eux, préfèrent vanter le défi qu’ils ont dû relever. “C’était un bon service militaire”, estime Hicham Lasri. “Au début, j’avais cette prétention de dire que c’était pas pour moi, mais tout ça a créé une émulation, on a appris à se débrouiller”, témoigne celui qui a gratté un plan de feu d’artifice le jour d’un passage royal. “Les cachets étaient plus du défraiement, mais on s’en foutait, poursuit Mourad Zaoui, on voulait prouver des choses”. La “rage de tourner”, évoque Ali El Majboud, look à la Rachid Taha sous son feutre noir, satisfait d’avoir tourné des films de genre, dont le respect des codes est un “bon exercice”, par lequel Scorsese et Coppola sont passés. Car la FI se veut aussi une pépinière de jeunes talents, dont Agadir serait une véritable niche : comédiens issus du théâtre amateur, danseurs, chorégraphes (Abderrazak Zitouni), compositeurs (Adil Aïssa, Hamid Daoussi, Saïd Roudi, Adnane Laâyouni, Abdellah Chafik…)… “Dans la FI, il n’y a pas de tête d’affiche. Tu colles au personnage, ils te prennent”, défend Abdellatif Chaouqi, 35 ans, à la tête d’une troupe théâtrale universitaire à Béni Mellal, chanteur dans un groupe à Marrakech et acteur dans Le Brave et Agadir Underground. “Nous, on est fans de westerns spaghetti, de gueules à la Charles Bronson, s’exclame Ali El Majboud. Dans le cinéma marocain, on retrouve toujours les mêmes visages, les mêmes voix. La FI présente des gens vierges, plus vrais”. Ainsi, le prometteur Hicham El Joudoudi, 29 ans, au physique “tout droit sorti du Bronx”, décrit Yassine Fennane, à qui il n’a pas fallu plus d’une heure pour faire de ce jovial musicien de chaâbi, qui “prépare un one man show et vient de finir l’écriture d’un film, Africa Dalton”, le héros de sa comédie Le Squelette. Pour 8000 petits DH. Qu’importe : Hicham espère que la médiatisation de FI lui donnera un “coup de pouce”, en plus de lui avoir “fait croire en sa créativité et donné un but”.

À ses côtés, Younès Moulil, 24 ans, ceinture noire de karaté et tour à tour serveur, videur, agent de sécurité et aide-soignant à Agadir, se verrait bien continuer dans le cinéma depuis son premier rôle dans le film d’action L’Enveloppe, de Brahim Chkiri. Auteur de neuf films sur les trente, ce réalisateur est aussi le “porte-bonheur” de Jawad Saghour, 25 ans, maître-nageur et comédien de la troupe gadirie Fonti, qui a enchaîné sept longs-métrages de la FI. Ces jeunes ont-ils pour autant une réelle chance de percer ? “Oui, mais ils doivent faire les bons choix”, avertit Yassine Fennane. Gageons au moins qu’on en retrouvera certains aux génériques de Film Industry II, qui prendra ses quartiers à Casa. L’écriture des scénarios a déjà commencé.



Distribution. Et le grand écran ?

Les longs-métrages de la Film Industry “ont un an d’exploitation vidéo et /ou en salle avant leur diffusion à la télé”, explique Nabil Ayouch. Mais pour l’heure, aucun n’est certain de sortir dans les salles marocaines. “ça dérange que l’on puisse faire du bon cinéma avec pas grand-chose, alors que certains gaspillent des millions”, interprète l’acteur Mourad Zaoui. Selon Noureddine Saïl, il n’y a “aucun refus de visa d’exploitation”. Mais le directeur du CCM rappelle que la FI fonctionne avec une “économie de téléfilms” et que “Nabil Ayouch, qui vient de finir un film avec Pathé, sait très bien ce qu’il en coûte de faire du cinéma”. Au Maroc, aucun téléfilm n’a encore eu de vie en salles. Une commission ad hoc constituée de six personnes devrait examiner, cette semaine, les demandes de dérogation des premiers films de FI pour une sortie en salle.

 
 
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