Sefrou. Les (nouveaux) émeutiers de la Koumira
Interview. Mohamed El Ayadi
Reportage. Azemmour mon amour
Société. Good Morning Oukacha
Pakistan. Musharraf sur la corde raide
Assurances. Objectif : concentration
Cinéma. Films à la chaîne
Festival. Des mots pour le dire
N° 291
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Vengeance et petits calculs

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

Si l’USFP était passée à l’opposition, la vie politique marocaine aurait eu - enfin - le début d’un sens.


Les négociations vont donc bon train. Dès qu’il a été nommé Premier ministre, Abbas El Fassi a programmé des rencontres avec les principaux chefs de parti, dans le but de former un nouveau gouvernement. Idéalement, le processus devrait être le suivant : on décide d’abord de la future coalition, en fonction des affinités idéologiques et de la compatibilité des programmes des différents partis. Puis, une fois la coalition arrêtée, on propose des ministères aux partis qui la constituent, en fonction de trois critères : le nombre de sièges obtenus au Parlement par chacun, l’importance et le prestige comparés des ministères à pourvoir, et la compétence des candidats-ministres. Correctement pondérés, ces trois critères devraient normalement guider les négociations en cours.

Mais il est à craindre que les critères de M. El Fassi, comme ceux des chefs de parti avec lesquels il discute, soient tout autres… Au-delà des calculs d’épicier (admirablement illustrés par le MP qui, avant même d’ouvrir les discussions, s’est empressé de “s’allier” à une brochette de petits partis pour “peser” 61 sièges au Parlement - alors que sur le terrain, il n’en a décroché que 41), on parle beaucoup de… “vengeance” ! L’Istiqlal, estimant qu’il avait été lésé dans la formation du gouvernement 2002, piaffe de prendre sa revanche sur l’USFP, en ne lui accordant que peu de ministères, et pas des plus reluisants. Mais Mohamed Elyazghi n’est pas né d’hier. Le leader des socialistes fait ainsi monter les enchères, en montrant peu d’empressement à rencontrer son homologue de l’Istiqlal, et en assujettissant la participation de son parti au gouvernement à… une décision de son Conseil national. Louable démarche démocratique ? Plutôt le must de la morgue ! El Fassi s’y connaît bien en morgue, lui aussi. Mais il ne peut pas se permettre de traiter l’USFP par-dessus la jambe, sous peine de le voir choisir l’opposition… et de se voir contraint de se rabattre sur le PJD. Que de grandes manœuvres !

Dans tout cela, la qualité des ministrables semble un terme marginal, sinon oublié, de l’équation. Il n’est pas exclu que le futur gouvernement se prive des compétences qui ont le plus servi le gouvernement sortant. Le fameux trio Ghellab-Douiri-Hjira risque en effet de ne pas être reconduit, ni même remplacé par des profils équivalents. En effet, les caciques de l’Istiqlal, pour lesquels le sacre de Abbas a été une grande victoire, ne décolèrent pas que ces jeunes blancs-becs à l’affiliation partisane récente (sauf pour Hjira) aient pu être considérés par la presse comme des “premiers ministrables”. Eux aussi risquent d’essuyer une vengeance, même s’ils n’ont vraiment rien fait pour.

Quant à la cohérence de la future coalition gouvernementale, nous devons, apparemment, déjà en faire le deuil. Avant même la nomination d’El Fassi, l’Istiqlal a appelé, tout comme l’USFP et le PPS, au maintien de la Koutla. En créant cette alliance il y a 16 ans, ces “partis historiques” voulaient se démarquer des “partis de l’administration” (RNI, UC, PND, etc.), artificiellement créés et propulsés par Driss Basri. Aujourd’hui, cette ligne de démarcation n’a plus aucun sens. Car le PJD, parti ni “historique” ni “administratif” mais crucial quand même, s’est invité dans le jeu… et a dessiné une nouvelle ligne de démarcation : d’une part, les islamo-conservateurs (Istiqlal et PJD, plus quelques satellites “administratifs” pour faire le compte), de l’autre, les démocrates progressistes (USFP et PPS, plus les petits partis issus des scissions successives de l’USFP). Bref, si on schématise à gros traits, la droite contre la gauche. Si ces deux pôles se constituent, que l’un gouverne et que l’autre s’oppose, la vie politique marocaine aura, enfin, le début d’un sens.

J’apprends à l’instant que le Conseil national de l’USFP vient de dire oui à Abbas. Ce joli rêve vole donc en éclats, mitraillé par les petits calculs. Hélas, encore...

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2005 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés