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Propos recueillis par
Karim Boukhari
Élections.
Interview : Mohamed El Ayadi. Le vote du 7 septembre laisse une grande marge de manuvre au Palais
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Mohamed El Ayadi
(AIC PRESS)
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Fin observateur du champ politique marocain, le chercheur Mohamed El Ayadi décortique les résultats des élections, l'échec des islamistes et socialistes réunis et la prépondérance de l'image du roi. Instructif.
Abstentionnisme, émiettement de la carte politique, reconduction de la majorité sortante, etc. Quel est le véritable vainqueur des élections, en fin de compte ?
Les élections elles-mêmes ! Le degré de crédibilité a été beaucoup plus fort que par le passé et, ne serait-ce qu'en comparaison des |
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législatives de 2002, le scrutin du 7 septembre aura été, au-delà dune réussite, une confirmation dun tournant politique sous le nouveau règne dont la crédibilité des élections nest pas le moindre signe.
Que peut-on retenir des scores enregistrés par les forces politiques en lice ?
Je retiens tout d'abord le come-back effectué par un parti comme l'UC (ndlr anciennement qualifié de parti de l'administration), que l'on croyait en déclin depuis l'avènement du nouveau règne. Le succès de l'UC témoigne, à mon avis, de l'importance des notables dans le processus électoral au Maroc. L'UC n'est bien sûr pas le seul parti à incarner la pérennité de ce qu'on peut appeler le vote-notable, mais sa percée (16 élus en 2002, 27 en 2007) nous rappelle que le phénomène des notables est un véritable régulateur des performances électorales des uns et des autres. Je relève également la mise en échec de l'USFP, qui a perdu la plupart de ses fiefs. Cet échec redéfinira de nouveaux rapports au sein de la Koutla, forcément défavorables aux socialistes.
L'éclatement de l'offre islamiste, avec trois partis en lice, a-t-elle porté préjudice au PJD ?
C'est certain. Le BH (Al Badil Al Hadari) et le PRV (Parti de la renaissance et de la vertu) ont grignoté des voix au PJD. Mais cela reste relatif. L'échec du PJD est dû aussi à d'autres raisons, plus profondes. Le parti a payé le prix de sa normalisation. En prenant une distance vis-à-vis de la Charia, en se délestant de ses prédicateurs vedettes (ndlr : allusion très claire à Abdelbari Zemzmi, qui s'est présenté sous la bannière PRV), il s'est coupé d'une certaine base électorale. Le PJD voulait séduire et rassurer les élites politiques et intellectuelles, au Maroc comme à l'étranger, il a perdu au passage une partie de sa cible naturelle. En dehors de quelques métropoles, le parti a été pratiquement inexistant dans la campagne, au Sahara, etc.
Le découpage électoral n'a-t-il pas, lui aussi, privé le PJD de quelques sièges de plus au Parlement ?
Déjà, il faut admettre que le PJD a surestimé ses forces, porté par les sondages qui lui prédisaient une victoire nette aux élections. Le parti a également sous-estimé l'importance du vote-notable dont il a été la principale victime. C'est une réalité de terrain dont les islamistes n'ont pas réellement tenu compte dans leurs projections. Et puis, il ne faut pas oublier que le PJD souffre et continuera de souffrir, auprès des masses, de la concurrence de deux non-partis : la Jamaâ d'Al Adl Wal Ihsane et le mouvement wahhabite. Ces deux entités, qui ne sont pas intégrées dans le jeu électoral, ont indéniablement fait du tort au PJD.
En d'autres termes, l'échec relatif du PJD n'équivaut pas à un échec des islamistes ?
Oui, du moment que le PJD n'est pas le seul représentant, à l'intérieur et à l'extérieur du cercle politique, des islamistes. Concrètement, toutes les voix islamistes n'ont pas voté pour le PJD. Certaines ont choisi d'autres partis et beaucoup se sont abstenues de voter.
Si personne n'a finalement gagné les élections, et si la classe politique semble condamnée à l'émiettement, ne serait-ce pas à cause d'un découpage qui réduit les chances d'une majorité véritable ?
Le découpage est une explication possible, mais il y en a d'autres : le mode de scrutin qui ne favorise pas le rassemblement des partis à profils complémentaires et l'importance, je le répète, du vote-notable qui ne s'est pas dissipé avec l'avènement de la nouvelle ère.
Les votes nuls ont été supérieurs aux voix récoltées par le PJD et l'Istiqlal réunis, n'est-ce pas exceptionnel ?
Le vote nul est une constante dans les sociétés sous-développées, mal ou peu alphabétisées. Mais il a aussi valeur de sanction, de rejet, a fortiori quand il atteint des proportions records, notamment dans les grandes villes et dans les circonscriptions les plus urbanisées.
La société civile a-t-elle joué un rôle ? A-t-elle pesé sur les scores enregistrés par les uns et les autres ?
D'une certaine manière, oui. Les islamistes ont justement souffert de la pauvreté de leurs relais dans la société civile, où ils ne sont pas dominants.
Peut-on dire, au moins, que les résultats et le classement établi à la lumière du 7 septembre correspondent à la réalité du moment ?
Oui, dans le sens où il n'y a pas eu falsification. L'appareil administratif, qui avait l'habitude d'interférer dans le cours des choses, a été globalement neutre. L'utilisation de l'argent est d'abord un problème de mentalité, au même titre que le vote-notable. Les quelques contestations enregistrées ne remettent pas en cause le classement des partis dans ses grandes lignes. Il faudra bien se rendre à l'évidence et l'accepter : chacun est à sa place, les scores du 7 septembre sont le parfait scan des réalités politiques du moment.
L'irruption de Fouad Ali El Himma, candidat-surprise aux Rhmana, a-t-elle été d'une quelconque incidence sur le cours des événements ?
Sur un plan local seulement. Là où El Himma s'est présenté, le vote a été plutôt massif, en tout cas largement au-dessus de la moyenne nationale, et la concurrence, pourtant représentée par les ténors habituels de la région, a été écrasée. C'est sans doute intéressant à décrypter, mais ce n'est qu'un épiphénomène, sans aucune signification à l'échelle nationale.
Les élections locales, attendues en 2009, risquent-elles de confirmer les tendances dégagées par les législatives ?
Pas forcément. Les élections locales reposent sur une autre logique : les candidats sont beaucoup plus nombreux et les thèmes de campagne sont plus directs, plus clairs. Logiquement, la mobilisation doit être plus importante, les taux de participation aussi. Sans oublier que les perdants des législatives vont tenter de recadrer leurs discours.
La communication a-t-elle été à la hauteur avant et pendant la campagne ? A-t-elle suffisamment impacté sur les électeurs potentiels ?
La communication a été d'une influence très relative, presque anecdotique. Elle a pourtant été omniprésente, et c'est une nouveauté. En fait, on a oublié que la communication moderne n'est pas inscrite dans les réflexes de la société marocaine, plus encline à des formes de communication traditionnelle, de proche en proche, au sein de réseaux tribaux, etc.
L'omniprésence du roi, dont les activités ont largement dominé la communication des partis et le débat électoral sur la télévision, explique-t-elle, comme certains le suggèrent à demi-mot, la faible mobilisation des électeurs ?
Il est clair que la couverture des activités royales a bénéficié de larges plages horaires, surtout sur la première chaîne. Mais ce nest pas propre à la période électorale. Et je ne crois pas que cela ait pu interférer dans la décision (daller voter) des Marocains. Ce nest pas la meilleure explication au faible taux de participation et au désintéressement manifeste à légard du politique. Cela dit, lomniprésence de limage du roi est une question importante et on ne peut pas lévacuer aussi facilement. Elle nous renvoie vers quelque chose de plus fondamental. Tous les Marocains nont pas la même perception de limage du roi, de son rôle politique. En dehors des élites, un roi, chez les Marocains, cela ne peut être quun roi qui gouverne, cest quelque chose qui va de soi. Le contraste de la représentation politique en général, et celle du roi en particulier, est frappant entre les élites politiques et la masse des citoyens. Mais ce nest pas nouveau. Maintenant, il est possible quun électeur, une fois au bureau de vote, se soit demandé : En fait, pour qui et pourquoi je vais voter ?. Le réflexe nest pas toujours lié à la perception dun roi qui gouverne «et qui fait tout». On ne peut pas dire que cela ait bouleversé les résultats des élections.
Comment, dans ces conditions et devant l'omniprésence de l'image du roi, la communication télévisuelle des partis pouvait-elle être (plus) efficace ?
Elle pouvait l'être, si les partis ne s'étaient pas contentés des capsules promotionnelles et des interventions serties de langue de bois. Il ne faut pas oublier qu'en dehors de la publicité proprement dite, le débat (sur les élections) a été à peu près inexistant, et les partis n'étaient pas suffisamment différenciés. Ce n'est pas en regardant la télévision que les électeurs ont décidé d'opter pour un parti plutôt que l'autre. Il faut noter que la télévision, en se pliant aux exigences de la HACA sur la répartition des temps d'antenne entre les différents partis, a évité, parfois oublié, de consacrer plus de temps au débat politique. Cela a pénalisé les partis les plus représentatifs, les mieux différenciés, de la scène politique.
En évitant le raz-de-marée islamiste et en consacrant le statu quo, le vote du 7 septembre ne correspond-il pas au verdict souhaité par le Pouvoir ?
Peut-être, mais il ne faut rien exagérer. Le Palais n'est plus en équation depuis longtemps. Les enjeux ont été déplacés vers la gouvernance, et non plus vers le pouvoir proprement dit. Et puis, comme on vient de le voir, aucune force politique ne peut réellement aspirer à une majorité dans le Maroc actuel. Cela dit, il va de soi que la carte dessinée par le scrutin du 7 septembre laisse une plus grande marge de manuvre au Palais.
La polarisation gauche - centre - droite a également échoué. Pourquoi ?
Ce n'est pas tout à fait une question de scores. Au Maroc, l'antagonisme politique n'existe presque plus et tous les partis veulent gouverner. Quelles que soient leurs performances, ils sont tous candidats au gouvernement. Le choix de l'opposition n'est pas naturel, il se fait par réaction. C'est ce qu'on a pu observer, par exemple, avec le PJD et l'USFP, qui ont évité de se prononcer au lendemain des élections. Difficile dans ces conditions de polariser véritablement le champ politique en gauche, droite et centre.
Le vote du 7 septembre a-t-il finalement été conservateur ?
Non seulement le vote, mais aussi les forces politiques, la mentalité générale. Personnellement, je vois du conservatisme partout, même chez les supposées forces progressistes. Et le conservatisme politique n'est que le couronnement d'autres formes de conservatisme, plus culturel. |
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Analyse. Tout ça pour ça
On n'a pas fini de décrypter le verdict rendu, le 7 septembre, par les Marocains. Dire que le scrutin a accouché d'une souris serait une erreur. Les déceptions nées du 7 septembre sont riches de sens. Les taux ahurissants d'abstention et de votes nuls peuvent être retournés et lus, aussi, comme l'expression tant attendue d'une transparence nouvelle de l'Etat. Pour une fois, il n'y a pas triche (sur les chiffres) devient ainsi un gage de crédibilité. Le raz-de-marée islamiste n'a pas eu lieu, c'est tant pis pour le PJD qui a mal calculé son coup et tant mieux pour les autres, tous les autres, à commencer par les élites de la société civile et les têtes pensantes du sérail qui ont fait du péril islamiste un souci majeur. La configuration politique est restée la même, sans majorité, sans parti dominant et sans polarité réelle : déception peut-être mais pas pour l'establishment, appelé à échafauder des scénarios gouvernementaux avec une plus grande marge de manuvre. Abbas El Fassi est un Premier ministre contestable, mais la logique qui l'a propulsé à la primature ne l'est pas, bien au contraire. Tant pis pour nous. Les gardiens du temple se frottent déjà les mains à l'idée de repousser, au moins pour cinq ans, tout débat sur l'élargissement des pouvoirs de la primature. Le verdict du 7 septembre a scellé en quelque sorte le statu quo, consacrant au passage les options du Maroc officiel, conservateur, moderne seulement dans la forme. Les enjeux préélectoraux (un Premier ministre jeune et ambitieux, une majorité forte, un champ politique polarisé, etc.) sont passés à la trappe, et ça, dira-t-on, ce sont la démocratie, les électeurs, qui en ont décidé ainsi.
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