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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Sekkouri Alaoui


Reportage. Azemmour mon amour

Bordant l’Oum Rabiâ, Azemmour
attend toujours sa part des grands
chantiers que connaît le royaume.
(MSA / TELQUEL)

Devenue une destination de la jet set casablancaise et r’batie, la petite ville des Doukkala rêve d’un destin à la Marrakech. En attendant, ses habitants se contentent de survivre…


À Azemmour, petite ville coincée entre Casablanca et El Jadida, le temps semble s’être arrêté. Le comptoir fondé par les Carthaginois au sixième siècle n’a visiblement pas (encore ?) sa place sur la liste des grands chantiers que connaît le pays. Entre la grande place et sa fontaine qui ne fonctionne jamais, l’artère principale toujours squattée par les mulets, la gare routière qui menace de s’effondrer et le marché
d’un autre âge… tout est dans un état avancé de délabrement. “Au lieu d’en tirer profit, la ville souffre de sa proximité avec El Jadida, qui monopolise toutes les attentions et, surtout, les crédits alloués par l’Etat”, déplore cet épicier, bien peu sollicité par les chalands.

En ce début de matinée, les rues sont pratiquement désertes, donnant à Azemmour des allures de ville fantôme. Simple effet des horaires du ramadan ? “Pas du tout, poursuit le commerçant. Ramadan ou pas, la plupart des gens ici n’ont pas de travail. Alors, ils préfèrent rester chez eux une bonne partie de la journée”. Même les sanctuaires de Moulay Bouchaïb Erredad et Lalla Aïcha Al Bahria, autrefois bondés de pèlerins venus des quatre coins du royaume, n’attirent plus grand monde, sauf à l’occasion des deux moussems estivaux. “C’était l’une des principales ressources de la ville. Aujourd’hui, elle est en train de disparaître, comme toutes les autres avant elles”, se lamente ce sexagénaire, avant d’ajouter : “Azemmour doit être maudite !”. Il y a vingt ans, les Zemmouris assistaient, impuissants, à l’extinction de l’Alose, un poisson qui était la spécialité du petit port de pêche local. Aujourd’hui, c’est au tour de la prostitution - activité qui a valu à la ville son image de cité de débauche - de subir les assauts répressifs des services de sécurité.

Et à la misère économique répond la misère culturelle. À Azemmour, il n’y a quasiment pas de salle de sport, encore moins de centre culturel. L’unique salle de cinéma de la ville, fermée depuis des années, attend toujours un hypothétique repreneur. Quant à la maison de jeunesse, “elle est occupée par à peu près tout le monde, sauf par des jeunes”, lance avec une pointe d’ironie Adil, étudiant de 23 ans. Un vide que les trois jours du nouveau festival organisé dans la ville ne peuvent réellement combler. Du coup, à quoi s’occupe la jeunesse zemmourie ? “Nous avons le choix entre passer la journée à la terrasse d’un café, se baigner dans l’oued Oum Rabiâ ou prendre le bus pour El Jadida”.

Azemmour, ville “tendance”
Dans ce tableau plutôt sombre pointe cependant une lueur d’espoir. Le salut d’Azemmour viendra-t-il du tourisme résidentiel ? C’est que depuis quelques années, la médina est prise d’assaut par la jet set r’batie et casablancaise, qui a choisi d’en faire son repaire de résidences secondaires. Nabil Benabdellah, le ministre de la Communication sortant, Mustapha Sahel, ex-ministre de l’Intérieur et actuel ambassadeur du Maroc aux Nations Unies, l’architecte Rachid Andaloussi ou encore l’artiste peintre Abderrahmane Rahoul y ont déjà acquis des riads, totalement remis à neuf. Et la liste continue à s’allonger : le prince Moulay Ismaïl et Hicham El Guerrouj seraient à la recherche de la perle rare à l’abri des remparts zemmouris.

Les nationaux ne sont pas les seuls à craquer pour la cité doukkalie : les résidents européens se font de plus en plus nombreux et, parmi eux, quelques célébrités, dont le chanteur belge Plastic Bertrand et “un ancien ministre français, qui a fait le tour des agences pour dénicher un riad à son goût”, confie Hamid, agent immobilier de son état. Osant la comparaison avec la success story marrakchie, l’homme s’en frotte les mains : “C’est fou ce qui est en train d’arriver : tout le monde veut avoir son riad. En un temps record, la centaine de maisons traditionnelles qui donnent sur l’Oum Rabiâ ont été presque toutes vendues. Et parfois à des prix surréalistes !”.

Comment expliquer cet engouement soudain ? “Il ne faut pas s’en étonner, souligne Alain Le Gohebel, co-propriétaire d’une luxueuse maison d’hôte. Les villes côtières au cachet authentique ont aujourd’hui la cote. Regardez ce qui s’est passé à Essaouira, Asilah et Safi. Il était logique qu’Azemmour suive la même tendance”. D’autant que la ville, située à 80 km à peine de Casablanca, jouit d’une position géographique idéale pour les touristes occasionnels de la métropole, comme ceux de la capitale. D’autres voient en cette frénésie les premières retombées du gigantesque projet touristique Kerzner (voir encadré), qui devrait sortir de terre à quelques encablures d’Azemmour.

Le foncier flambe
Logiquement, les prix du foncier ont amorcé une hausse vertigineuse. À titre d’exemple, une maison qui coûtait, il y a cinq ans, moins de 100 000 dirhams, trouve aujourd’hui facilement preneur à dix fois ce montant. Et certains ont réalisé de bonnes affaires. C’est probablement le cas de Nabil Benabdellah qui aurait, d’après les rumeurs, déboursé moins de 200 000 dirhams pour acquérir son riad. On imagine la plus-value qu’il pourrait empocher s’il décidait de le céder aujourd’hui. Mais cela ne semble pas être dans les projets du ministre PPS. L’homme, aux origines zemmouries, s’est donné pour objectif de réhabiliter la médina, à travers l’Association des amis d’Azemmour qu’il préside. “Nous ne souhaitons pas que cette ville devienne une simple base ouvrière du projet Kerzner, souligne Rachid El Andaloussi, vice-président de l’Association. Nous la voyons comme une ville touristique à part entière, qui s’intègre au circuit touristique national”.

Un vœu pieux ? Toujours est-il que l’engouement pour la ville commence à avoir quelques effets positifs… mais uniquement à l’intérieur des remparts. Les ruelles ont été ainsi entièrement pavées, un circuit d’égouts installé, et le ramassage des ordures, qui n’existait même pas, fonctionne aujourd’hui relativement bien. Surtout, une bonne partie des habitations qui menaçaient ruine sont en pleine réhabilitation grâce à leurs nouveaux acquéreurs. “Il serait possible de sauver davantage de constructions si seulement les Habous, propriétaires d’une soixantaine de biens immobiliers à l’abandon, se décidaient enfin de les céder”, regrette Alain Le Gohebel.

De quoi redonner espoir à la population zemmourie ? Rien n’est moins sûr, tant les habitants disent avoir perdu confiance “en toute initiative publique ou privée”. Preuve en sont les résultats des dernières élections législatives, où la ville s’est distinguée par le taux de participation le plus faible du pays. “Nous n’avons plus confiance en personne, répète Adil. Notre seul espoir est que Mohammed VI décide un jour de nous rendre visite”.



Investissement. Kerzner au chevet d’Azemmour

La première tranche d’un des plus importants complexes touristiques du royaume ouvrira ses portes en 2009, à seulement 7 km d’Azemmour. Baptisée Mazagan, la station fait partie du plan Azur et son initiateur n’est autre que le groupe sud-africain Kerzner, connu pour ses réalisations titanesques à Dubaï et aux Bahamas. Le projet devrait comprendre des hôtels de luxe, un casino, deux parcours de golf 18 trous, un palais des congrès… Le tout sur une superficie totale de 514 hectares et pour un coût global d’un peu plus de six milliards de dirhams. Si la nouvelle station ne versera aucun dirham en impôts locaux à la ville d’Azemmour (puisqu’elle se trouve sur une commune voisine), elle aura cependant un impact certain sur le quotidien de ses habitants : d’après les projections, le projet Mazagan devrait créer pas moins de 10 000 emplois (2000 directs et 8000 indirects). Des postes que les Zemmouris attendent avec impatience.

 
 
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