Sefrou. Les (nouveaux) émeutiers de la Koumira
Interview. Mohamed El Ayadi
Reportage. Azemmour mon amour
Société. Good Morning Oukacha
Pakistan. Musharraf sur la corde raide
Assurances. Objectif : concentration
Cinéma. Films à la chaîne
Festival. Des mots pour le dire
N° 291
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Ziraoui

Société. Good Morning Oukacha

Séance de répétiton de la pièce
Des anges derrière les barreaux,
sous l’oeil de son auteur
et metteur en scène,
Abdelmajid Bensouda (de dos).
(TNIOUNI / NICHANE)

Depuis trois ans, l’émission “Des jeûneurs derrière les barreaux”, diffusée sur la radio nationale, fait le tour des prisons du royaume à la recherche de talents cachés. Première étape : la prison casablancaise de Oukacha.


Vendredi 24 septembre. Cette première journée de ramadan n’est pas anodine pour une quinzaine de détenus de la prison de Oukacha. Ils ont rendez-vous avec leur quart d’heure de gloire, dans “Des jeûneurs derrière les barreaux”, un programme de la radio nationale. L’émission, animée par Samir Raïssouni, fait depuis trois ramadan le tour des
prisons du pays, allant à la rencontre de détenus au profil singulier. Cette année, le zoom est braqué sur les talents artistiques embastillés. “Le pourquoi de cette émission ? Disons que c’est notre devoir de donner la parole à ces artistes inconnus”, justifie Raïssouni. Et de booster le taux d’audience, avec un programme un tantinet racoleur…

Ponctuel comme un coucou suisse, l’animateur attend les guest-stars de l’émission devant l’entrée principale de la prison de Oukacha. Il est accompagné de Mustapha Baghdad, ancienne figure de la radio de Dar El Brihi. Les deux devisent sur le petit incident qui a émaillé l’enregistrement de la matinée. “Entre deux prises de son, le détenu que nous étions en train d’interviewer avait disparu, raconte Raïssouni. Les gardiens, paniqués, ont cru qu’il s’était évadé. Mais c’était une fausse alerte. Il était juste parti faire un petit tour”.

Visiblement, l’équipe de la SNRT n’était pas très au fait des petites habitudes dans la prison casablancaise, première étape dans le périple de l’émission. “Nous commençons notre tournée par Oukacha, avant de visiter les prisons de Tanger, Fès, et Agadir”, explique Raïssouni. Particularité de Oukacha ? Sa troupe de théâtre mixte, menée par l’un des détenus, Abdelmajid Bensouda. “Dans l’une des pièces de Bensouda, un homme jouait le rôle d’une femme enceinte, explique El Maâti Bouiza, directeur du centre pénitentiaire de Oukacha. J’ai trouvé qu’il était absurde de travestir un homme, alors que nous avions beaucoup de femmes parmi nos pensionnaires. C’est de là qu’est née l’idée de mélanger les deux sexes. Depuis, les filles ont fait du chemin, au point que Bensouda leur a consacré une pièce”.

Une troupe et des guest-stars
Las d’attendre des invités qui se font désirer (Tagadda et Hanane El Fadili, qui ne viendra finalement pas…), Raïssouni décide de passer de l’autre côté de l’imposant portail métallique. Passé l’examen furtif du gardien de nuit, l’animateur et son équipe s’engouffrent dans les locaux administratifs de l’établissement pénitentiaire, où une petite salle a été improvisée en studio d’enregistrement.

Quatre détenus les y attendent déjà : Abdelmajid Bensouda, auteur et metteur en scène, Ali Lemsali, comédien, Redouane Taguemouss, Monsieur informatique de la troupe, et Mustapha Benhassou, poète amateur. Ils sont bientôt rejoints par le directeur de la prison qui, déformation professionnelle oblige, tient à garder un œil sur ses ouailles. L’homme n’est pas peu fier de ses “bons élèves”. “Au début, on ne nous prenait pas au sérieux. Mais après plus d’une dizaine de représentations dans des universités et des complexes culturels, les résultats parlent pour nous”, lance-t-il.

Début de l’enregistrement. Baghdad, premier arrivé, est le premier servi. Un peu pris de court (il vient tout juste de découvrir les manuscrits de Bensouda), il improvise une tirade de circonstance sur la littérature carcérale. En plein exercice de style, l’homme est interrompu par les grésillements d’un talkie-walkie abandonné dans la pièce par un gardien tête-en-l’air. D’un geste expert, Bensouda se dévoue pour le mettre en mode veille. C’est à ce moment qu’un groupe de filles, chaperonnées par une gardienne, fait son entrée. Tirées à quatre épingles, elles donnent davantage l’impression de revenir d’un après-midi shopping au Maârif que de sortir du pavillon féminin de Oukacha.

Imperturbable, Raïssouni poursuit son dialogue avec Baghdad, qui s’était déjà lancé dans un commentaire sur l’œuvre de Bensouda. “Je suis agréablement surpris par la qualité de son travail. M. Bensouda gagne à être connu”, s’enthousiasme-t-il. “Mais M. Bensouda est déjà très connu, le reprend Raïssouni. Sa troupe a fait des représentations dans plusieurs lieux prestigieux”.

Le concerné esquisse un sourire gêné. Au micro, il explique comment lui est venue l’idée d’écrire des pièces de théâtre. “J’ai commencé à écrire mes premiers poèmes en prison. Mais rapidement, je me suis rendu compte que j’étais plus à l’aise avec la prose. J’ai finalement opté pour le théâtre, où l’exercice est plus libre”. Aujourd’hui, il en est à quatre pièces, toutes jouées par des détenus, “ou des anciens détenus qui reviennent nous voir après leur libération”, tient-il à préciser.

Nadia, starlette des geôles
Peu attentives au déroulement de l’émission, les filles sont trop occupées à taquiner Afaf, leur jeune garde-chiourme, lui lançant des “Mama Afaf”. Cette dernière feint d’être vexée, avant de trahir sa complicité par un sourire difficile à contenir. C’est alors le tour de Ali Lemsali, le seul mâle de la troupe, d’être la cible des railleries : “Alors, tu t’es remis de la beïda de cette après-midi ?”, lui lance une fille, en référence à l’humiliation suprême, subie par Ali lors d’un match de foot disputé par des détenus contre les jeunes de l’émission “Al Kadam Addahabi” (renforcés par les vétérans Aziz Bouderbala et Salaheddine Bassir).

Les blagues s’arrêtent net quand Raïssouni appelle des volontaires féminines à le rejoindre. Les filles, plus à l’aise sur scène que devant un micro, déclinent tour à tour l’invitation en détournant le regard. C’est finalement Nadia Badri qui se dévoue. Il faut dire que la jeune femme est rompue à l’exercice, elle qui avait participé à l’édition 2007 de Studio 2M.

Elle a intégré depuis un an la troupe de Bensouda, dont elle est la chanteuse attitrée. Elle a même composé l’intégralité des chansons de la pièce intitulée “Des anges derrière les barreaux” et dédiée aux enfants nés ou ayant grandi en prison.

C’est d’ailleurs l’une de ces chansons qu’elle espère interpréter ce soir… Refus autoritaire de Raïssouni : “Non, ce n’est pas ce qu’on avait convenu. Tu ne vas pas chanter ce soir. On va juste annoncer la chanson que tu as interprétée cet après-midi pour les besoins du montage”.

Nadia fait la moue, avant de lâcher un “Je vais vous chanter Farid El Atrach” sans conviction. Ikram Titoua, l’une de ses co-détenues, prend le relais pour expliquer son choix d’intégrer la troupe : “Grâce aux ateliers théâtre, le temps passe plus vite. Et les représentations à l’extérieur nous permettent de respirer de temps à autre”.

Entre-temps, les Tagadda, en guest-stars retardataires, s’étaient déjà discrètement installés dans le studio d’un soir. Le courant passe rapidement avec Bensouda qui, entre deux chansons, leur propose de tenir une représentation pour les prisonniers. Ces derniers acceptent l’invitation sans se faire prier. Penché vers le micro, Ali Lemsali clôturait les interviews : “Nous ne demandons pas l’aumône. Tout ce que nous attendons des gens de l’extérieur, c’est qu’ils assistent à nos représentations et qu’ils jugent leur valeur artistique”.



Portrait. Bensouda le surdoué

Abdelmajid Bensouda est un rescapé du couloir de la mort. Recruté à la fin des années 80 par un certain Driss Basri, ce docteur en criminologie, diplômé de l’Université de la Sorbonne (également titulaire d’une maîtrise de Lettres), a longtemps officié en tant que professeur à l’Ecole nationale de police. En 1990, il est condamné à la peine capitale pour homicide volontaire. “J’avais tout simplement perdu le contrôle. Ce jour-là, j’ai commis une erreur. Et il suffit d’une seule erreur pour détruire toute une vie”. Auteur de quatre pièces de théâtre, toutes écrites en période de détention, Bensouda a aussi signé deux livres. Si “Crime et traitement pénitentiaire”, son premier ouvrage, n’a jamais été édité, Bensouda espère un meilleur sort à son second livre, qui relate son vécu dans le milieu carcéral. “Je cherche la rédemption. J’ai pardonné à la société de m’avoir oublié pendant tant d’années. Aujourd’hui, c’est peut-être à elle de me pardonner”, espère-t-il.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés