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Par Abdeslam Kadiri

Pakistan. Musharraf sur la corde raide

Pervez Musharraf
(AFP)

Pervez Musharraf a décidé de briguer un nouveau mandat présidentiel, malgré la pression de l’opposition et de la rue. Son joker ? Le retour négocié de Benazir Bhutto.


Depuis qu’il s’est emparé du pouvoir, en octobre 1999, jamais le général Pervez Musharraf n’a été autant en difficulté. Il y a encore six mois, tout “allait bien”. Seulement voilà, le général entend briguer un troisième mandat présidentiel, pour les élections du 6 octobre prochain. Mais l’opposition ne l’entend pas de cette oreille. Elle a déjà déposé de nombreux recours à la Cour suprême, estimant que la Constitution
interdit à Musharraf d’être candidat à la présidentielle en tant que militaire. Qu’à cela ne tienne ! Le général promet qu’il quittera son uniforme… s’il est réélu. L’opposition voudrait qu’il le fasse avant, de peur qu’il ne proclame l’état d’urgence ou ne dissolve le Parlement.

En fait, la majorité des Pakistanais veulent qu’après Musharraf, la présidence revienne de nouveau à un civil. Le Parti du peuple pakistanais (PPP), principal parti de l’opposition, exige aussi que le calendrier des élections soit réaménagé, pour que les législatives, prévues début 2008, se tiennent avant la présidentielle. Ses députés menacent ainsi de démissionner en masse pour empêcher le scrutin présidentiel (effectué au sein du Parlement).

La tension est allée crescendo ces dernières semaines. Le 10 septembre, Nawaz Sharif, le Premier ministre renversé il y a huit ans, est rentré d’exil… avant de se faire renvoyer manu militari en Arabie Saoudite. Le 22 du même mois, Musharraf a ordonné un grand coup de filet à Islamabad et a fait mettre en résidence surveillée pas moins de 25 opposants. Washington l’a aussitôt rappelé à l’ordre en jugeant “extrêmement préoccupante” l’évolution des événements. Commentaire inhabituel de Washington, qui qualifie d’ordinaire les remous politiques pakistanais “d’affaires internes”. Enfin, Benazir Bhutto, autre figure de l’opposition, devrait rentrer d’exil à la fin du mois pour s’accorder sur un partage des pouvoirs avec Musharraf (elle deviendrait Premier ministre). Et tout laisse croire que la combinaison “Bhutto-Musharraf” soit la seule option viable, surtout pour les Américains, qui veulent sauver le général-président.

Des contradictions qui éclatent
Pour autant, la crise politique pakistanaise ne résulte pas d’événements récents. Elle est d’abord la conséquence de la position paradoxale, devenue intenable, adoptée par le chef d’Etat depuis 2001. “Musharraf est en train de faire éclater les contradictions fondamentales du régime, tiraillé entre l’envie de rejoindre le camp occidental, à travers la lutte antiterroriste américaine, et celle de devenir chef de file des pays musulmans”, explique le chercheur Olivier Roy. “Récemment, Musharraf a multiplié les maladresses et s’est mis tout le monde à dos. Il a limogé le président de la Cour suprême, appelé à des élections tout en expulsant Nawaz Sharif, alterné les casquettes de chef des armées et de chef d’Etat”, poursuit le spécialiste.

Aujourd’hui, le général est attaqué de toutes parts. Washington, qui en a fait un allié dans sa politique antiterroriste, ne cache pas sa déception quant à l’inefficacité de la lutte contre les mouvements armés islamistes au Pakistan.

De leur côté, les islamistes critiquent justement l’alliance de Musharraf avec les Américains et déplorent la liberté donnée aux GIs d’opérer dans les zones du nord et de l’ouest, où se serait repliée Al Qaïda. Une position que même la population pakistanaise reproche au général : d’après un sondage publié par l’hebdomadaire Herald, deux Pakistanais sur trois déplorent que le pays suive la politique antiterroriste de Bush.

Quant aux laïcs, ils sont remontés contre Musharraf depuis qu’il a limogé le président de la Cour suprême. Il faut dire que Iftikhar Mohamed Chaudhry osait mener des enquêtes indélicates, bloquait l’ascension de magistrats et allait jusqu’à exhumer les dossiers de “disparus”… Devenu populaire, l’homme commençait à irriter le Pouvoir. Il fut démis de ses fonctions en mars dernier… avant de les réintégrer le 20 juillet, après que la pression des avocats, des médias et des partis de l’opposition soit devenue trop forte. Un énième camouflet pour un Musharraf, visiblement affaibli.

Les différents scénarii
Vers quel scénario se dirige-t-on alors ? Musharraf a promis de rendre son tablier de chef des armées. Chose plus facile à dire qu’à faire. “Si Musharraf abandonne son pouvoir de chef militaire, cela le fragiliserait par rapport à l’armée, sans obtenir le soutien des civils pour autant”, analyse Olivier Roy.

L’arrivée de civils au pouvoir n’est cependant pas synonyme d’un changement radical dans la vie politique pakistanaise. Sur le terrain, ce sont les militaires qui contrôlent le jeu, notamment les dossiers sécuritaires et politiques. Le premier coup d’Etat militaire de 1958 a instauré une tradition dans le pays. Cinquante ans plus tard, le Pakistan est toujours dirigé par les militaires. À chaque fois que ces derniers ont senti leur pouvoir contesté, ils se sont arrangés pour écarter les civils “trop menaçants”, comme Ali Bhutto, dans les années 1970, ou sa fille Benazir, vingt ans plus tard. Ironie du sort, c’est elle que les Américains souhaitent aujourd’hui voir au pouvoir, en tandem avec Musharraf. Mais la dame a posé ses conditions. Quant à Musharraf, il avance à reculons dans le plan des Américains. “Le Pakistan a vécu avec cet équilibre de pouvoir précaire pendant longtemps. Je crois que l’armée restera le pilier du régime. Avec ou sans Musharraf”, prédit Olivier Roy.

Dans The Daily Telegraph, Ahmed Rashid résume bien la situation : “l’Occident souhaiterait une transition en douceur vers une démocratie diluée, dirigée par Musharraf et Benazir Bhutto, afin de garantir la poursuite de ses deux objectifs : la traque des talibans par l’armée et le maintien sous surveillance de l’arme nucléaire pakistanaise. Mais la partie est loin d’être gagnée”.



Tractations. Benazir Bhutto, le retour

Après dix ans d’exil, l’ex-Premier ministre Benazir Bhutto devrait bientôt rentrer en grande pompe à Karachi, sa ville natale. Si le retour impromptu de Nawaz Sharif a quelque peu paniqué le régime de Musharraf, ce ne sera pas le cas de celui de Bhutto, objet d’un consensus entre le Pouvoir et le PPP, parti auquel elle appartient. Depuis plusieurs mois, de discrètes négociations, parrainées par l’Oncle Sam, ont réuni le général Musharraf et Benazir Bhutto, pour étudier les modalités de son retour au Pakistan. En échange, elle pourrait apporter le soutien de son parti à Musharraf. Mais la dame pose ses conditions : qu’elle obtienne le portefeuille de Premier ministre, que Musharraf quitte l’uniforme, qu’il abroge la loi limitant à deux les mandats d’un chef de gouvernement (c’est le cas de Sharif et de Bhutto) et que toutes les plaintes pour corruption la ciblant soient abandonnées. Sauf surprise, Benazir Bhutto devrait devenir le prochain Premier ministre pakistanais. Reste à savoir si, après dix ans d’exil, elle a pris la mesure des changements intervenus dans son pays.

 
 
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