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N° 292
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Télévision. Sitcom et t ais-toi !

Youssef Ouzellal, acteur principal
de Mazmazelle Kamélia, la sitcom
déprogrammée de Narjiss Nejjar.
(DR)

Indigestes, bâclées, sans génie ni originalité... Les critiques pleuvent sur les sitcoms marocaines du Ramadan. Et la faiblesse des moyens n’explique pas tout. Enquête.


Intérieur rouge, rideaux roses et décor à dominante beige. Des portes claquent, deux femmes s’invectivent, le mari s’en mêle, et tout le monde se lance dans une bruyante dispute. Ce soir, dans le gigantesque studio de 2M, on tourne le 27ème épisode de la seconde saison d’El Aouni, le choix de la chaîne de Aïn Sebaâ pour nourrir les esprits et animer quelques zygomatiques à l’heure du f’tour. Deux,
trois prises… et hop ! Emballez, c’est plié ! “On tourne un épisode par jour, c’est un record”, lance, pas peu fier, Saïd Naciri. L’homme aime aller vite : “On avait bien tourné le long-métrage Bandia en trois semaines ! Tout est une question de préparation”, poursuit-il. Naciri est aussi un homme-orchestre, pour ne pas dire homme à tout faire : scénariste (plutôt prolifique, avec quarante épisodes écrits en un mois), producteur, acteur principal… Il laisse cependant la casquette de la réalisation à Mohamed Lichir (Studio 2M). “Moi, je mets en scène”, précise sans fausse modestie l’humoriste. Le reste du casting est connu : Siham Assif, Amina Rachid, Hammadi Ammour, Salaheddine Benmoussa… La méthode aussi : grimaces, clowneries et grosses ficelles. “La dérision, les traits forcés… les gens aiment ça, poursuit Saïd Naciri. Le plus important, ce n’est pas le texte, mais l’âme de la sitcom”.

Naciri le précurseur
Et tant pis si le résultat laisse dubitatif. Car qu’on aime ou pas l’humour de Naciri, il faut bien reconnaître en lui le pionnier de la sitcom marocaine. Et Ana ou khouya ou mratou (avec Touria Alaoui, Hammadi Ammour et Abderrahim Bargach), diffusée sur la TVM en 1998 (puis suivie de Ana ou mrati ou nsabi en 1999), reste une référence en la matière. “J’avais mis une année à convaincre la chaîne que c’était possible, se souvient Naciri. Ils l’ont achetée pour 750 000 DH, il m’en restait 500 par épisode”. La sitcom rafle les parts d’audience (66% d’après l’intéressé) et lance l’humoriste, qui décroche son premier contrat à 800 000 DH pour un spot de pub. “À tel point qu’aujourd’hui, de nombreux MRE ne me connaissent que pour mon personnage de Abbas”, argumente Naciri.

Dix ans plus tard, la sitcom ramadanesque semble abonnée à une globale médiocrité, confortée par les taux faussement flatteurs de l’audience à l’heure de l’incontournable f’tour. Les “VIP” qui s’y frottent y laissent souvent quelques plumes : retour décevant de la grande dame du théâtre Touria Jabrane avec Labass oualou bass, volée de critiques pour Aîla Mouhtarama jiddan du cinéaste Kamal Kamal, passage furtif de Soufiane, la tentative ratée de Noureddine Lakhmari malgré un casting emmené par Choumicha et Rachid el Ouali, sans parler des déboires actuels de Mazmazelle Kamélia de Narjiss Nejjar (lire encadré).

Aaaah ! Lalla Fatéma…
Chaque année, la harira télévisuelle a comme un petit goût de nostalgie, qui peine à tenir ses promesses : on n’a pas fait mieux depuis Ana ou khouya ou mratou et, surtout, Lalla Fatéma (notamment la première saison) de Ali N’ Productions, lancée en 2001 sur 2M. Un succès qui ne doit rien au hasard. “C’est la seule à avoir respecté les règles de l’art, explique Noureddine Saïl, alors directeur de la deuxième chaîne. Si la télé a inventé quelque chose, c’est bien la sitcom. C’est un genre à part, qui requiert un savoir-faire particulier de rythme et d’écriture”. Bien ou mal utilisé, le fameux rire enregistré peut par exemple s’avérer hilarant ou totalement incongru.

Pour raconter le quotidien de la famille Benzizi, “nous avons commencé à écrire quatorze mois avant le Ramadan”, rappelle Nabil Ayouch, producteur de Lalla Fatéma. Appelée en renfort, Sylvie Bailly, une spécialiste de l’écriture de sitcoms, a tenu un atelier de dix jours avec les auteurs marocains. “Elle a permis un gros travail sur la psychologie des personnages pour les faire exister”, poursuit Ayouch. Des personnages d’ailleurs campés avec brio : Khadija Assad et Aziz Saadallah, le couple mythique du Théâtre 80, Mohamed El Khalfi, qui a vu sa carrière relancée, et Amale Atrach, qui a “catapulté le personnage de la bonne dans le cinéma marocain”, souligne Noureddine Saïl.

Et pour finir, côté réalisation, Ali’N Productions a mis la main à la poche pour faire venir Patrick Nicolini, l’un des artisans de H, la série culte de Canal+. “Dommage qu’il ne soit resté qu’une saison, sans avoir eu suffisamment de temps pour réaliser un solide transfert de compétences, regrette aujourd’hui Noureddine Saïl. Les saisons 2 et 3 (ndlr : réalisées par Ali Tahiri puis Abdessamad Dini) étaient très correctes, mais il manquait peut-être un zest de technicité”. “Les suites ne font jamais aussi bien que la première saison, relativise Nabil Ayouch. Même pour des séries mythiques comme Desperate Housewives ou 24 Heures”.

Quoi qu’il en soit, avant de disparaître des programmes, Lalla Fatéma aura rapporté à 2M plus de trois fois le montant investi (5,5 millions de dirhams pour la saison 1, et 7 millions les saisons 2 et 3), soit entre 18 et 20 millions de dirhams en chiffre d’affaires publicitaire. C’est le principe de la sitcom : ne pas coûter trop cher et rapporter gros. “On a atteint jusqu’à 72% de taux d’audience (cabinet Créargie), rappelle Nabil Ayouch. Les régies publicitaires nous appelaient, pour nous dire qu’elles n’avaient jamais eu ça”. Problème : à la vue du jackpot (surtout pour le diffuseur, les productions exécutives ne récoltant en moyenne que 15% de recettes), “tout le monde s’est mis en tête que la sitcom, c’était facile”, souffle ce responsable de la SNRT. Du coup, alors qu’il n’y a pas plus prévisible - à une lune près - que le mois sacré, c’est le culte de la dernière minute qui règne dans la production de sitcoms marocaines.

Vite fait… mal fait
Alors que la seule post-production requiert près d’une semaine de travail par épisode, diffuseurs et producteurs ne se réveillent que quatre, voire deux mois avant le ramadan… se rejetant mutuellement la responsabilité de la désorganisation générale. “On avait présenté le pilote à 2M au printemps 2005, raconte Moulay Ahmed Belghiti, producteur (via sa société Vidéorama) de la sympathique Ana wyak (réalisée par Farid Yamini et actuellement rediffusée avant le f’tour). Ils se sont montrés intéressés, nous ont fait faire des changements de casting, mais ne se sont formellement engagés que fin août pour un ramadan en octobre”. “On ne sait pas qui lit, qui sélectionne les projets au sein des chaînes”, note cet observateur averti, soupçonnant un certain “copinage” entre responsables et sociétés de production.

Si le principe d’économies d’échelle est au cœur du genre sitcom, “on ne peut pas se passer d’un vrai travail de complicité et de confiance entre la chaîne et le producteur”, insiste Noureddine Saïl. Nabil Ayouch abonde dans le même sens : “L’expérience Lalla Fatéma serait impossible à réaliser avec l’actuelle direction de 2M. Ils veulent se mêler de tout”. Car en 2001, même si son coût était plus élevé, Saïl avait préféré jouer la carte de l’externalisation. “Si quelque chose ne me plaisait pas avec le décors, le cadrage ou le maquillage, je convoquais les chefs de postes et on changeait ce qu’il fallait changer”. Aujourd’hui, la préférence va à la production en interne. “Les moyens techniques de la chaîne sont là. Autant les amortir et optimiser leur utilisation”, justifie le PDG de la SNRT, Fayçal Laraïchi. Au risque de favoriser un certain laisser aller ? C’est du moins ce que soutient un producteur, qui requiert l’anonymat : “En tant que fonctionnaires, les techniciens sont moins stimulés par l’urgence et la qualité de la sitcom que leurs pairs dans les sociétés de production”.

En face, ces dernières traînent la réputation de travailler à l’économie, de vouloir “gratter au maximum”. “La plupart se soucient peu du résultat tant qu’ils peuvent livrer le produit à temps, lance Noureddine Lakhmari, amer contre la société Big Shot, qui ne lui aurait pas donné les moyens de finir correctement sa tentative de sitcom. Sur Soufiane, nous en étions arrivés à monter deux épisodes par jour !”.

Impertinence, où es-tu ?
Mais plus que le professionnalisme des uns et des autres, c’est probablement sur le terrain des scénarios que le bât blesse. “Il y a une pénurie de bons scénarios. Tout le monde dit organiser des ateliers d’écriture, mais ça fait huit ans que ça dure, lance Fayçal Laraïchi, un rien blasé. C’est à se demander si on va continuer de diffuser des sitcoms…”

“Il est vrai que les chaînes se doivent d’être exigeantes sur la qualité, mais c’est aussi aux producteurs d’investir davantage dans les scénarios”, estime Ali Essafi, directeur artistique de la SNRT. Et il n’ y a pas de secret. Pour le scénario de Ana wyak, probablement l’une des sitcoms récentes les plus satisfaisantes, Vidéorama avait fait appel à Eric Lavaine, auteur de sketches des Guignols de l’info et directeur artistique de H. Aujourd’hui, la société de production s’apprête à envoyer dix de ses auteurs en stage à Paris, dans le fameux atelier de Robert McKee, véritable gourou international de la scénarisation.

Mais quand bien même les scénarios seraient bétonnés, peut-il y avoir de bonne sitcom (de situation comedy) sans impertinence ? Non, répond-on de concert. “Au Maroc, nous avons trois tabous : le sexe, le pouvoir politique et la religion. Mais ce sont ces trois interdits qui font le plus rire”, explique Nabil Ayouch. Reste la satire sociale pour contourner l’obstacle. Sauf que les mêmes ingrédients, plutôt conventionnels (tracasseries administratives, conflit générationnel, voisinage empoisonnant…), sont ressassés jusqu’à la nausée, sans grande créativité ni réel message. Pour Lalla Fatéma, si l’idée de départ était construite autour d’une femme forte qui tient son foyer à bout de bras, la troisième saison s’était autorisé quelques métaphores grinçantes, comme cet ancien hippy qui sortait de 28 ans de coma, et dont l’entourage, pour le ménager, devait recréer l’univers des seventies.

Indigestion cathodique
Et si le vrai handicap de la sitcom marocaine provenait de sa dépendance vis-à-vis du mois de ramadan ? Car pourquoi se soucier de qualité quand, par la force du f’tour, 2M et Al Aoula rassemblent à elles deux, et sans véritable effort, 84% de taux d’audience. Un pourcentage fort bien rentabilisé : les tarifs des espaces publicitaires de trente secondes, en prime time ramadanien à rallonge, passent “de 28 000 à 40 000 DH sur Al Aoula” - selon Salim Cheikh, le directeur du SAP (Service autonome de publicité, régie de la SNRT) - et avoisineraient les 55 000 DH sur 2M ! “Les jeûneurs sont devenus des tubes digestifs cathodiques”, s’indigne un obversateur. Tant que la production des sitcoms marocaines sera cette harira bon marché, le f’tour aura décidemment du mal à passer.



Polémique. En attendant Mazmazelle Kamélia...

Décors psychédéliques, ambiance loufoque, impertinence décalée… On attendait Mazmazelle Kamélia de pied ferme en prime time sur Al Aoula. Jusqu’à ce que la sitcom de Narjiss Nejjar, coréalisée avec son complice Mohamed Achaour, soit déprogrammée à la dernière minute. L’encre du communiqué de la SNRT avait à peine séché que les gorges puritaines se gargarisaient. Ouf ! La société marocaine avait échappé de peu à une “effronterie morale” sans nom : l’histoire d’un jeune blédard qui rêve de Hollywood et qui se grime en jeune fille modèle pour trouver une colocation en ville, qui plus est avec une amatrice de chiens. Et tout cela en plein mois sacré !
Pourtant, la polémique avait bien peu à voir avec les vraies raisons, bien plus terre-à-terre, de la déprogrammation de la sitcom : à la veille du ramadan, la chaîne n’en avait reçu que trois épisodes sur les trente prévus. Et la SNRT en est probablement la première déçue : ses responsables, tout comme des téléspectateurs réunis en focus group, avaient plébiscité le premier épisode. Mais d’où vient donc ce cafouillage ? Du côté d’Al Aoula, on avance que “la sitcom nécessite plus de travail”, alors que sa réalisatrice soutient que “la diffusion de Mazmazelle Kamélia n’était pas initialement prévue pour le ramadan”. “Ils ont eu peur de ne pas avoir le contrôle sur ce qui allait être diffusé”, avance-t-elle après avoir demandé à la chaîne la diffusion d’un démenti de son communiqué. Courage Narjiss, plus que vingt-sept épisodes à finir...

 
 
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