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Idées. Un conflit de façade ?
N° 292
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Samir Achehbar

Islam-Occident.
Idées. Un conflit de façade ?

L’opposition frontale entre l’islam
et la modernité occidentale
n’est-elle qu’une vue de l’esprit ?
(AFP)

Deux essais récusent le fantasme d’un choc frontal entre l’islamo-fascisme et la démocratie occidentale. Avec des arguments tirés de l’observation des sociétés musulmanes.


Deux ouvrages parus cette rentrée proposent de prendre du recul par rapport à la théorie du choc des civilisations, et son corollaire, la guerre contre le terrorisme. Ressassée, imposée comme une évidence par la pensée commune, l’idée d’une incompatibilité entre l’islam et l’Occident alimente des choix politiques, dont les auteurs se font fort de montrer le danger et surtout l’inutilité. Dans le premier, Le
rendez-vous des civilisations (Seuil/La République des idées), Youssef Courbage et Emmanuel Todd s’appuient sur une analyse de la dynamique de la transition démographique au niveau mondial, transition à laquelle n’échappent pas les sociétés musulmanes. Quant au chercheur Olivier Roy, il appelle, dans Le Croissant et le chaos (Hachette Littératures / Tapages), à dégager de nouvelles lignes de lecture des bouleversements que vit le Moyen-Orient.

Des sociétés en mutation
Le démographe Youssef Courbage et l’historien Emmanuel Todd veulent en finir avec un vieux fantasme, revenu en force en Europe, celui de la vigueur – forcément inquiétante – de la natalité dans les pays musulmans. Ils défendent l’idée que “le monde musulman est entré dans la révolution démographique, culturelle et mentale qui permit autrefois le développement des régions aujourd'hui les plus avancées”. Chiffres à l’appui, les chercheurs montrent que les disparités sont fortes entre le Maghreb et le Golfe, ou entre le Pakistan et l’Afghanistan d’un côté, et la Turquie ou l’Iran de l’autre. À défaut d’hétérogénéité, on ne peut parler d’“exception musulmane”.

Concernant les pays du Maghreb, les auteurs insistent sur le rôle de l’immigration, qui véhicule un modèle de modernité démographique, également encouragé par les progrès de l’alphabétisation. La baisse de la natalité répond donc à des logiques de mimétisme, renforcées par la proximité culturelle. Ainsi, “ironiquement, au moment même où l'on s'inquiète de la pénétration en Europe d'un islam irréductible, insoluble dans les cultures d'origine chrétienne, nous devons constater que le véritable choc culturel a été subi par le Maghreb”. La thèse est là : le monde musulman est “en route vers la modernité”, en route pour un “rendez-vous” avec l’Occident.

La démonstration, s’appuyant sur des données démographiques et leurs parallèles historiques, paraît parfois bien abrupte. Ainsi, les auteurs anticipent une laïcisation des sociétés musulmanes au nom de la loi historique qui associe baisse de la fécondité et sortie de la religion. Ils affirment qu’il n’existe pas de “contradiction à ce que le monde musulman connaisse simultanément un mouvement de sécularisation, avec un espace laïc (…) et une importante résurgence des pratiques religieuses”. Et la recrudescence de la violence politique dans la région ? Elle ne serait qu’un des “symptômes classiques d'une désorientation propre aux périodes de transition”.

Choquante à première vue, l’assertion est pourtant étayée par d’autres précédents, comme la guerre civile libanaise : “La guerre libanaise intervient au moment décisif de la transition démographique du pays”, elle est le moment de la convergence démographique des différentes communautés du pays du Cèdre. Youssef Courbage et Emmanuel Todd, en conclusion, insistent : “ L’unanimisme musulman, l’islam immuable, l’essence musulmane ne sont que des vues de l’esprit”.

Un espace régional éclaté
Dans Le Croissant et le chaos, Olivier Roy appuie la même thèse, assénant que “la vision d'un monde musulman unifié sous la bannière de l'islam et montant à l'assaut de l'Occident ne fait pas sens”. Fourmillant d’exemples et d’emprunts à l’actualité récente, son essai entreprend de démonter le concept de “guerre globale contre le terrorisme” qui a conduit l’administration Bush à s’engager dans la guerre en Irak, en distinguant les fronts aujourd’hui ouverts, et les rationalités propres à chacun. L’auteur conteste aussi l’amalgame persistant entre terroristes, islamistes, fondamentalistes, et ceux qui, en défendant par exemple le port du voile, “font le lit des trois premiers”. Selon l’auteur, ce sont des phénomènes indépendants. Même si, “dans la vision idéologique des ‘éradicateurs’ et des tenants du clash des civilisations, la ‘menace islamique’ se décline selon quatre niveaux articulés (…) de manière confuse”. Pour Roy, cette surdétermination du politico-religieux occulte la question centrale du nationalisme. Sans ce dernier, tout projet de démocratisation semble voué à l’échec.

Le chercheur consacre un développement détaillé à l’échec du fameux projet de Grand Moyen-Orient, expliquant pourquoi cette utopie repose sur un modèle anthropologique inadapté aux réalités du terrain : le changement des sociétés ne pouvait venir que “d’individus coupés de liens tribaux, ethniques ou clientélistes”. Pour donner la mesure de cet échec, l’auteur prend le cas d’un Chalabi, promu homme fort au début de l’invasion américaine en Irak. Olivier Roy est pessimiste. Il voit dans tout le Moyen-Orient un croissant d’instabilité, secoué par des chocs répétitifs. Après les traumatismes de l’échec du rêve d’un grand royaume arabe, et le choc de la création puis des guerres perdues contre Israël (1948, 1956, 1967, 1973), un grand bouleversement se profile avec le morcellement annoncé de l’Irak. La fin de la domination sunnite sur le pays et l’activisme de plus en plus marqué de l’Arabie Saoudite - allié objectif d’Israël pour maintenir le statu quo dans la région - font monter les périls. “L’Iran entre la bombe et le bombardement”. La phrase, qui semble sortie tout droit de la bouche de Bernard Kouchner, le ministre français des Affaires étrangères, est l’intitulé de la troisième partie de l’ouvrage d’Olivier Roy, consacrée à la question du nucléaire iranien. L’auteur, qui connaît bien l’Iran, voit dans l’actualité récente les prémices d’une revanche du monde chiite. Il privilégie d’étudier la question sous le prisme de la politique intérieure. Si le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, est aujourd’hui au centre de toutes les attentions, sa position au sein du régime demeure fragile et le pays risque l’isolement en choisissant la politique du pire. “Le risque, conclut Roy, est que ni l’Iran ni l’Arabie Saoudite ne puissent contrôler les forces que les deux pays ont contribué à mettre en mouvement”.



Zoom. Qui sont les auteurs ?

Olivier Roy, directeur de recherches au CNRS et fin connaisseur du monde turco-iranien, est un spécialiste de l’islam politique dont il prédisait l’échec dès 1992, dans un livre qui a fait couler beaucoup d’encre. Il a notamment publié, en 2002, deux ouvrages de référence sur le sujet : L’islam mondialisé et une Généalogie de l’islamisme (Seuil). Autre annonciateur d’échecs politiques, Emmanuel Todd est historien, diplômé de l’Université de Cambridge. En 1976, dans La Chute finale, il annonçait tout simplement la “décomposition de la sphère soviétique” en se basant sur les statistiques - non officielles - de la mortalité infantile. Plus récemment, il a publié Après l’Empire, un essai “sur la décomposition du système américain”, aux éditions Gallimard, dans lequel il entrevoyait dans la structure de la famille musulmane l’une des explications de la transition politique islamiste. Youssef Courbage est démographe de formation (diplômé de l’Institut national des études démographiques). Il a publié, en 1992, avec Philippe Fargues, une étude très remarquée sur les juifs et chrétiens dans l’islam arabe et turc (Fayard), et plus récemment, un ouvrage collectif intitulé La Syrie au présent (Actes Sud).

 
 
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