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Par Samir Achehbar
Islam-Occident.
Idées. Un conflit de façade ?
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Lopposition frontale entre lislam
et la modernité occidentale
nest-elle quune vue de lesprit ?
(AFP)
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Deux essais récusent le fantasme dun choc frontal entre lislamo-fascisme et la démocratie occidentale. Avec des arguments tirés de lobservation des sociétés musulmanes.
Deux ouvrages parus cette rentrée proposent de prendre du recul par rapport à la théorie du choc des civilisations, et son corollaire, la guerre contre le terrorisme. Ressassée, imposée comme une évidence par la pensée commune, lidée dune incompatibilité entre lislam et lOccident alimente des choix politiques, dont les auteurs se font fort de montrer le danger et surtout linutilité. Dans le premier, Le |
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rendez-vous des civilisations (Seuil/La République des idées), Youssef Courbage et Emmanuel Todd sappuient sur une analyse de la dynamique de la transition démographique au niveau mondial, transition à laquelle néchappent pas les sociétés musulmanes. Quant au chercheur Olivier Roy, il appelle, dans Le Croissant et le chaos (Hachette Littératures / Tapages), à dégager de nouvelles lignes de lecture des bouleversements que vit le Moyen-Orient.
Des sociétés en mutation
Le démographe Youssef Courbage et lhistorien Emmanuel Todd veulent en finir avec un vieux fantasme, revenu en force en Europe, celui de la vigueur forcément inquiétante de la natalité dans les pays musulmans. Ils défendent lidée que le monde musulman est entré dans la révolution démographique, culturelle et mentale qui permit autrefois le développement des régions aujourd'hui les plus avancées. Chiffres à lappui, les chercheurs montrent que les disparités sont fortes entre le Maghreb et le Golfe, ou entre le Pakistan et lAfghanistan dun côté, et la Turquie ou lIran de lautre. À défaut dhétérogénéité, on ne peut parler dexception musulmane.
Concernant les pays du Maghreb, les auteurs insistent sur le rôle de limmigration, qui véhicule un modèle de modernité démographique, également encouragé par les progrès de lalphabétisation. La baisse de la natalité répond donc à des logiques de mimétisme, renforcées par la proximité culturelle. Ainsi, ironiquement, au moment même où l'on s'inquiète de la pénétration en Europe d'un islam irréductible, insoluble dans les cultures d'origine chrétienne, nous devons constater que le véritable choc culturel a été subi par le Maghreb. La thèse est là : le monde musulman est en route vers la modernité, en route pour un rendez-vous avec lOccident.
La démonstration, sappuyant sur des données démographiques et leurs parallèles historiques, paraît parfois bien abrupte. Ainsi, les auteurs anticipent une laïcisation des sociétés musulmanes au nom de la loi historique qui associe baisse de la fécondité et sortie de la religion. Ils affirment quil nexiste pas de contradiction à ce que le monde musulman connaisse simultanément un mouvement de sécularisation, avec un espace laïc (
) et une importante résurgence des pratiques religieuses. Et la recrudescence de la violence politique dans la région ? Elle ne serait quun des symptômes classiques d'une désorientation propre aux périodes de transition.
Choquante à première vue, lassertion est pourtant étayée par dautres précédents, comme la guerre civile libanaise : La guerre libanaise intervient au moment décisif de la transition démographique du pays, elle est le moment de la convergence démographique des différentes communautés du pays du Cèdre. Youssef Courbage et Emmanuel Todd, en conclusion, insistent : Lunanimisme musulman, lislam immuable, lessence musulmane ne sont que des vues de lesprit.
Un espace régional éclaté
Dans Le Croissant et le chaos, Olivier Roy appuie la même thèse, assénant que la vision d'un monde musulman unifié sous la bannière de l'islam et montant à l'assaut de l'Occident ne fait pas sens. Fourmillant dexemples et demprunts à lactualité récente, son essai entreprend de démonter le concept de guerre globale contre le terrorisme qui a conduit ladministration Bush à sengager dans la guerre en Irak, en distinguant les fronts aujourdhui ouverts, et les rationalités propres à chacun. Lauteur conteste aussi lamalgame persistant entre terroristes, islamistes, fondamentalistes, et ceux qui, en défendant par exemple le port du voile, font le lit des trois premiers. Selon lauteur, ce sont des phénomènes indépendants. Même si, dans la vision idéologique des éradicateurs et des tenants du clash des civilisations, la menace islamique se décline selon quatre niveaux articulés (
) de manière confuse. Pour Roy, cette surdétermination du politico-religieux occulte la question centrale du nationalisme. Sans ce dernier, tout projet de démocratisation semble voué à léchec.
Le chercheur consacre un développement détaillé à léchec du fameux projet de Grand Moyen-Orient, expliquant pourquoi cette utopie repose sur un modèle anthropologique inadapté aux réalités du terrain : le changement des sociétés ne pouvait venir que dindividus coupés de liens tribaux, ethniques ou clientélistes. Pour donner la mesure de cet échec, lauteur prend le cas dun Chalabi, promu homme fort au début de linvasion américaine en Irak. Olivier Roy est pessimiste. Il voit dans tout le Moyen-Orient un croissant dinstabilité, secoué par des chocs répétitifs. Après les traumatismes de léchec du rêve dun grand royaume arabe, et le choc de la création puis des guerres perdues contre Israël (1948, 1956, 1967, 1973), un grand bouleversement se profile avec le morcellement annoncé de lIrak. La fin de la domination sunnite sur le pays et lactivisme de plus en plus marqué de lArabie Saoudite - allié objectif dIsraël pour maintenir le statu quo dans la région - font monter les périls. LIran entre la bombe et le bombardement. La phrase, qui semble sortie tout droit de la bouche de Bernard Kouchner, le ministre français des Affaires étrangères, est lintitulé de la troisième partie de louvrage dOlivier Roy, consacrée à la question du nucléaire iranien. Lauteur, qui connaît bien lIran, voit dans lactualité récente les prémices dune revanche du monde chiite. Il privilégie détudier la question sous le prisme de la politique intérieure. Si le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, est aujourdhui au centre de toutes les attentions, sa position au sein du régime demeure fragile et le pays risque lisolement en choisissant la politique du pire. Le risque, conclut Roy, est que ni lIran ni lArabie Saoudite ne puissent contrôler les forces que les deux pays ont contribué à mettre en mouvement. |
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Zoom. Qui sont les auteurs ?
Olivier Roy, directeur de recherches au CNRS et fin connaisseur du monde turco-iranien, est un spécialiste de lislam politique dont il prédisait léchec dès 1992, dans un livre qui a fait couler beaucoup dencre. Il a notamment publié, en 2002, deux ouvrages de référence sur le sujet : Lislam mondialisé et une Généalogie de lislamisme (Seuil). Autre annonciateur déchecs politiques, Emmanuel Todd est historien, diplômé de lUniversité de Cambridge. En 1976, dans La Chute finale, il annonçait tout simplement la décomposition de la sphère soviétique en se basant sur les statistiques - non officielles - de la mortalité infantile. Plus récemment, il a publié Après lEmpire, un essai sur la décomposition du système américain, aux éditions Gallimard, dans lequel il entrevoyait dans la structure de la famille musulmane lune des explications de la transition politique islamiste. Youssef Courbage est démographe de formation (diplômé de lInstitut national des études démographiques). Il a publié, en 1992, avec Philippe Fargues, une étude très remarquée sur les juifs et chrétiens dans lislam arabe et turc (Fayard), et plus récemment, un ouvrage collectif intitulé La Syrie au présent (Actes Sud). |
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