Vendre le singe
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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La classe politique marocaine a le Premier ministre quelle mérite.
Depuis quil a démissionné du ministère de lIntérieur, on ne sait pas, au juste, ce quest Fouad Ali El Himma. Mais on sait déjà, avec certitude, ce quil nest pas : indépendant du Palais. Le discours quil sert aujourdhui en public est le même quil servait hier à quelques initiés, dans sa villa du Souissi : un plaidoyer vibrant et convaincu en faveur de la dimension exécutive du Trône.
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Le 28 septembre, face à un panel dhommes politiques réuni par le quotidien Al Massae (joli coup, en passant, bravo !), El Himma a affirmé : Au Maroc, il ny a pas dhommes forts, il ny a que des institutions faibles. Si à peine le tiers des inscrits ont été voter aux législatives, a développé le nouveau député des Rhamna, cest la faute aux partis, qui narrivent plus à encadrer les masses. Dans le même ordre didées, si la majorité des lois passe encore par dahirs royaux plutôt quau Parlement, cest que les députés ne légifèrent pas assez, donc ne font pas leur travail. Extrapolons encore : si les ministères de lIntérieur, des Affaires étrangères et des Affaires islamiques ne sont pas gérés par des partis, cest que ces derniers ne fournissent pas dhommes dEtat capables de sélever au-delà des clans et des appartenances, pour gérer ces secteurs sensibles avec lintérêt national pour seul horizon. En gros : si le Makhzen fait tout ce quil y a dimportant, cest parce que les politiciens en sont incapables et quil faut bien que ce pays soit gouverné.
Disons-le tout net, même si beaucoup ne vont pas apprécier : El Himma dit la vérité, rien que la vérité. Mais il ne dit pas toute la vérité. Ce quil omet de dire, cest qui est responsable de cette situation. Les partis eux-mêmes ? Sans aucun doute. Mais il ny a pas queux. La monarchie a une très grosse part de responsabilité là-dedans. Hassan II sest employé pendant quatre décennies à réprimer la classe politique, à la décrédibiliser, à la corrompre, à lui couper les ailes
Autrement dit, la situation actuelle a été volontairement recherchée par le défunt roi-soleil. Son héritier aussi sest employé, dès son avènement, à priver la classe politique de tous les leviers réels de gouvernance. Mohammed VI a incontestablement à cur le développement économique et humain du Maroc. Mais tout ce qui en relève est géré par des instances payées sur la cassette royale, ou par des ministres coiffés par le cabinet royal ou par un Premier ministre royal, comme létait Driss Jettou. Cest évident, Mohammed VI ne fait pas confiance aux hommes politiques
et il a sans doute raison.
Mais le peuple réclame tout de même la démocratie, et le roi ne peut pas y être insensible. Les élections ont confirmé, si besoin était, ce quest devenue la politique au Maroc : une vaste congrégation de notables et de populistes dominée par les intérêts clientélistes de toute sorte, au mépris de la compétence et dune certaine vision technique du développement. La nomination de Abbas El Fassi à la primature en est une illustration frappante. La classe politique marocaine, finalement, a le Premier ministre quelle mérite. El Fassi ne sera sans doute pas capable de manager le développement économique comme la fait Jettou, et encore moins de gérer les dossiers complexes et sensibles comme le faisait El Himma. Mais comme la marche de lEtat ne peut sarrêter, Abbas va se faire doubler, voire carrément bouffer, par les hommes du roi, en moins de temps quil nen faudra pour le dire. Et quand on sinterrogera sur les hommes forts, lex n°2 du régime sera toujours là pour nous rappeler que la faiblesse des uns fait la force des autres.
Curieuse situation, tout de même. Après avoir castré la classe politique, le Makhzen se désole quelle nait rien dans le pantalon. Il y a un dicton marocain, pour cette attitude : ça sappelle vendre le singe et se moquer de celui qui la acheté. |