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N° 292
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Vendre le singe…

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

La classe politique marocaine a le Premier ministre qu’elle mérite.


Depuis qu’il a démissionné du ministère de l’Intérieur, on ne sait pas, au juste, ce qu’est Fouad Ali El Himma. Mais on sait déjà, avec certitude, ce qu’il n’est pas : indépendant du Palais. Le discours qu’il sert aujourd’hui en public est le même qu’il servait hier à quelques initiés, dans sa villa du Souissi : un plaidoyer vibrant et convaincu en faveur de la dimension “exécutive” du Trône.

Le 28 septembre, face à un panel d’hommes politiques réuni par le quotidien Al Massae (joli coup, en passant, bravo !), El Himma a affirmé : “Au Maroc, il n’y a pas d’hommes forts, il n’y a que des institutions faibles”. Si à peine le tiers des inscrits ont été voter aux législatives, a développé le nouveau député des Rhamna, c’est la faute aux partis, qui n’arrivent plus à encadrer les masses. Dans le même ordre d’idées, si la majorité des lois passe encore par dahirs royaux plutôt qu’au Parlement, c’est que les députés ne légifèrent pas assez, donc ne font pas leur travail. Extrapolons encore : si les ministères de l’Intérieur, des Affaires étrangères et des Affaires islamiques ne sont pas gérés par des partis, c’est que ces derniers ne fournissent pas d’hommes d’Etat capables de s’élever au-delà des clans et des appartenances, pour gérer ces secteurs sensibles avec l’intérêt national pour seul horizon. En gros : si le Makhzen fait tout ce qu’il y a d’important, c’est parce que les politiciens en sont incapables et qu’il faut bien que ce pays soit gouverné.

Disons-le tout net, même si beaucoup ne vont pas apprécier : El Himma dit la vérité, rien que la vérité. Mais il ne dit pas toute la vérité. Ce qu’il omet de dire, c’est qui est responsable de cette situation. Les partis eux-mêmes ? Sans aucun doute. Mais il n’y a pas qu’eux. La monarchie a une très grosse part de responsabilité là-dedans. Hassan II s’est employé pendant quatre décennies à réprimer la classe politique, à la décrédibiliser, à la corrompre, à lui couper les ailes… Autrement dit, la situation actuelle a été volontairement recherchée par le défunt roi-soleil. Son héritier aussi s’est employé, dès son avènement, à priver la classe politique de tous les leviers réels de gouvernance. Mohammed VI a incontestablement à cœur le développement économique et humain du Maroc. Mais tout ce qui en relève est géré par des instances payées sur la cassette royale, ou par des ministres coiffés par le cabinet royal – ou par un Premier ministre royal, comme l’était Driss Jettou. C’est évident, Mohammed VI ne fait pas confiance aux hommes politiques… et il a sans doute raison.

Mais le peuple réclame tout de même la démocratie, et le roi ne peut pas y être insensible. Les élections ont confirmé, si besoin était, ce qu’est devenue la politique au Maroc : une vaste congrégation de notables et de populistes dominée par les intérêts clientélistes de toute sorte, au mépris de la compétence et d’une certaine vision “technique” du développement. La nomination de Abbas El Fassi à la primature en est une illustration frappante. La classe politique marocaine, finalement, a le Premier ministre qu’elle mérite. El Fassi ne sera sans doute pas capable de “manager” le développement économique comme l’a fait Jettou, et encore moins de gérer les dossiers complexes et sensibles comme le faisait El Himma. Mais comme la marche de l’Etat ne peut s’arrêter, Abbas va se faire doubler, voire carrément “bouffer”, par les hommes du roi, en moins de temps qu’il n’en faudra pour le dire. Et quand on s’interrogera sur les “hommes forts”, l’ex n°2 du régime sera toujours là pour nous rappeler que la faiblesse des uns fait la force des autres.

Curieuse situation, tout de même. Après avoir castré la classe politique, le Makhzen se désole qu’elle n’ait rien dans le pantalon. Il y a un dicton marocain, pour cette attitude : ça s’appelle “vendre le singe et se moquer de celui qui l’a acheté”.

 
 
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