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N° 292
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Hassan Hamdani

Mémoire. Tazmamart dans le rétroviseur

Une rose brandie par des pélerins,
comme un symbole du souvenir.
(AFP)

En octobre 2000, le Forum vérité et justice organisait un pèlerinage à Tazmamart. Sept ans se sont déjà écoulés depuis ce premier signe d’ouverture, venu comme une formidable bouffée d’air frais après 40 ans sous une chape de plomb. “Sept ans à peine”, serait-on tenté de dire.


Stationné derrière l’hôtel Hyatt Regency, à Casablanca, l’autocar de tourisme affrété pour l’occasion attend. Quelques militants du Forum vérité et justice, association de victimes des années de plomb, s’occupent de guider les passagers levés aux aurores. Il est 5 heures du
matin, en ce 7 octobre 2000, date choisie par le Forum pour organiser un pèlerinage en mémoire des répressions sous Hassan II. Sur le pare-brise du car, juste au dessus de la balance, symbole de l’association, la destination est écrite au stylo feutre : Tazmamart. Elle est tracée tel un graffiti sauvage sur le mur du jardin secret du roi défunt, même si, en cet automne 2000, l’existence du bagne où furent emprisonnés 58 militaires, dommages collatéraux des putschs de 1971 et 1972, n’était plus niée par les autorités. L’été précédent, Mohamed Raïss a même publié, en feuilleton, ses mémoires de rescapé de Tazmamart dans Al Ittihad Al Ichtiraki, le journal de l’USFP de Abderrahmane Youssoufi, Premier ministre du Maroc à la date du pèlerinage. L’atmosphère est manifestement à l’ouverture : Mohammed VI, roi depuis un an et des poussières, a autorisé l’évènement en signe de rupture avec le règne de son père. Driss Benzekri, président du Forum, en a négocié, en coulisses, les modalités avec Fouad Ali El Himma, alors nouveau numéro 2 du régime. “Des membres du Forum s’étaient rendus en repérage à Tazmamart trois ou quatre semaines avant le voyage pour déterminer les besoins de l’opération. Le premier était la construction d’une piste d’accès au bagne, qui était alors totalement coupé du monde”, se souvient Mohammed Sebbar, actuel président du Forum. Pourtant, ce dernier ne sera pas du voyage. “Driss Benzekri avait adressé une invitation en bonne et due forme aux officiels. L’AMDH, jugeant cet acte négatif, a refusé de participer au pèlerinage”, ajoute Sebbar, qui a dû trancher entre son appartenance au Forum et sa fonction de vice-président de l’association de défense des droits de l’homme. La plupart des militants d’extrême gauche, anciens détenus politiques, se trouvaient à l’époque dans la même situation : à cheval sur plusieurs organisations, du Forum à l’AMDH, en passant par le parti Annahj Addimocrati… et clairement le fessier entre deux chaises, ce 7 octobre 2000. Fallait-il boycotter le pèlerinage par refus d’une “compromission” avec le régime ? Ou bien, à l’image de feu Benzekri, en faire le terreau de futures négociations avec le nouveau roi ? Comble de l’ironie (ou inévitable occasion de discorde), l’expédition à Tazmamart sera la genèse de la brouille entre Driss Benzekri et Salah El Ouadie, mentors du pèlerinage et futurs membres de l’IER, et les refuzniks de l’AMDH et d’Annahj Addimocrati, sur la manière de régler le solde de tout compte des années de plomb.

Paroles de pèlerins
Loin de cette ligne de fracture en cours d’achèvement, sur la route entre Casablanca et Midelt, les paysages défilent et les langues se délient. À l’avant du car, d’anciens détenus politiques se succèdent pour témoigner, se soutenir moralement, dénoncer les tortionnaires, mais également pour chanter et rire. Une sorte de mise en jambes avant la catharsis tant attendue au bout du voyage. Applaudissements des passagers à chaque intervention, avant que la fatigue ne commence à se faire ressentir. La somnolence des uns et des autres est entrecoupée de vers en anglais, déclamés par une poétesse comme des interludes. Parfois, cette dernière pousse le sens du sacrifice jusqu’à les traduire. Dans ce car, un des six en route pour Tazmamart, l’ambiance est bon enfant et la population disparate. Assis à côté de Fatima Loukili, ex-star de 2M, le cinéaste Abdelhaï Laraki, caméscope numérique à la main, est en repérage pour son premier long-métrage. Le futur Mona Saber qui ouvrira le cycle des films marocains sur les années de plomb. Au fond du car, un caméraman amateur, Marocain de la région parisienne, saisit des souvenirs pour ses amis qui n’ont pas pu faire le déplacement. À quelques sièges de lui, un couple de militants, détenus dans les années 70, interroge un homme assis derrière eux sur la raison de sa présence. Faits d’armes de ce dernier : être né en 1965, année de la fronde lycéenne à Casablanca. Interloqué par la réponse, le couple se rabat rapidement sur leur voisin de rangée. Celui-ci a été victime de la vague de répression qui s’est abattue sur les islamistes dans les années 80. Il est journaliste depuis sa sortie de prison et s’interroge déjà sur les éléments “publiables” du voyage. Les journalistes, “embedded” (embarqués) par le Forum vérité et justice, auront tous affaire à la censure ou à l’autocensure, une fois de retour dans leurs rédactions. On parlera de tortionnaires sans citer de noms, les coupures de presse de l’époque s’épancheront sur des “on” très vagues. Hormis l’hebdomadaire Le Journal, qui rue dans les brancards depuis trois ans, tous respectent encore les lignes rouges au pied et à la lettre. C’est notamment le cas de 2M, qui n’a pas jugé utile de dépêcher une équipe pour couvrir l’instant historique.

La prison du désert
Au fil des kilomètres, l’excitation monte dans le car. Les nombreux gendarmes sur la route font office d’anges annonciateurs : le convoi se rapproche de Tazmamart, puis quitte la route pour emprunter une piste, à travers les nuages de poussière, des collines arides en arrière-plan. Un véritable décor de western. Le bagne patibulaire pointe à l’horizon. Et déjà un mythe qui s’écroule pour certains. “C’était une étendue plate visible à 10 kilomètres. L’impression était frustrante pour un homme de l’image”, se souvient Abdelhaï Laraki. Le bagne, lui-même, semble moins impressionnant que dans l’imaginaire des gens : des fils barbelés, quatre murs et une cour visible depuis l’extérieur. La haine est ordinaire, toujours moins spectaculaire qu’on ne le pense. Parfois, elle est aussi grossière que le panneau indiquant Tazmamart. Un acte de naissance pour un lieu qui, officiellement, n’était pas censé exister jusqu’à une date récente. Mais, un panneau de sens interdit, frappé d’un “Allah, Al Watan, Al Malik”, peint à la hâte pour souligner clairement le “sens” des interdits. Pendant que les uns défendent leur territoire à coup de pinceaux, les autres défrichent des terrains encore vierges à coups de stylo-feutre. Devant le bagne, Abdallah Agaou, ancien de Tazmamart, prend la parole. Il y a été emmuré vivant plus de deux décennies. Il en a gros sur le coeur et tient à le faire savoir. “J’ai pris le micro, car je voulais me délivrer de tant d’années de calvaire. Montrer du doigt, à tout le monde, le mensonge de Hassan II”, se souvient Agaou. Ce dernier est revenu quelques années plus tard à Tazmamart pour l’émission Grand Angle sur 2M. Il a découvert, catastrophé, que les cellules avaient été rasées. La sienne, la numéro 5, comme celle de Ahmed Marzouki, la fameuse cellule 10 qui allait donner son titre au best-seller marocain de l’année 2001. “Des geôles, on pouvait entendre un coq chanter”, se souvient Agaou. C’était le coq du village. Les pèlerins découvrent, surpris, que Tazmamart est aussi un douar, niché dans une oasis où les habitants ont été isolés du monde, contraints et forcés, pour maintenir le secret du bagne adjacent. “Je suis parti demander aux villageois s’il m’en voulaient”, confie Agaou. La réponse fut négative.

Rendez-vous avec l’histoire
Le village de carte postale attire l’œil d’une fille venue à Tazmamart… en week-end amoureux avec son petit ami. Elle se fait prendre en photo devant. “Les jardins secrets de Hassan II étaient dans tous les environnements possibles et imaginables. Dar El Mokri se trouve ainsi dans un quartier huppé”, l’excuse Fouad Abdelmoumni. Puis la fille rejoint ses deux amis perchés sur un mur pour mieux admirer le spectacle. En l’occurrence, une photo pour l’Histoire, avec un grand H : la veillée aux bougies, au soleil couchant, cadencée par une prière de l’absent. C’est manifestement une idée de communicateur, celle de Benzekri, qui étudie alors les périodes de transition dans d’anciennes dictatures. Il y a puisé cette image symbole : “C’était la deuxième fois que nous organisions une veillée aux chandelles. Nous n’étions pas encore totalement rassurés sur la tournure des évènements. La première fois, à Derb Moulay Cherif, des militants ont hésité à s’asseoir”, se souvient Abdelmoumen Chbari. Mais ici, les pèlerins osent, tant l’émotion semble envahir l’espace. Elle est palpable, prend la forme d’une mère de disparu, venue pleurer son fils enterré dans l’enceinte de Tazmamart, et qui offre une rose à un soldat derrière les barbelés où a péri son enfant. “Le soldat a été plus tard sanctionné pour avoir accepté la rose tendue”, raconte Chbari. L’émotion, c’est aussi Midhat Boureqat, voûté par les années à Tazmamart, longeant le mur d’enceinte du mouroir. Une militante d’Amnesty international lui annonce qu’elle a vu le bagne dans les années 80 depuis la colline le surplombant. Boureqat lui répond : “Moi, c’est la première fois que je vois Tazmamart de l’extérieur”. Il a dit tout ce qu’il y avait à dire. La réalité peut reprendre ses droits. Le matin même, une équipe de France 3 est venue filmer le lieu. Alors que la majorité des pèlerins l’ignorent encore, les images saisies par les journalistes français agitent depuis le début de la journée les cercles sécuritaires à Rabat. L’ordre est donné de récupérer la cassette à tout prix.

La chasse à la cassette
“L’autorisation du pèlerinage avait été interprétée comme un désir d’ouverture du nouveau régime. Mais d’autres nous mettaient clairement des bâtons dans les roues”, contextualise Abdelmoumni. Des bâtons et des coups de canif dans les pneus du véhicule de l’équipe de la télé française. “On a voulu ainsi les séparer du cortège pour pouvoir récupérer leur cassette”, raconte Chbari, qui recueille les trois journalistes dans un autocar du convoi. Sur la route entre Tazmamart et Errachidia, le pèlerinage se transforme en thriller. Un barrage routier stoppe le convoi : les autorités cherchent les trois journalistes et la fameuse cassette. Ces derniers, dissimulés dans la pénombre d’un car, au milieu des pèlerins, réussissent à tromper le flair des autorités. Pour autant, la tension continue à monter. Le gouverneur est là en survêtement, arraché à ses loisirs du week-end. Plus loin, un gendarme casqué et harnaché tente de maintenir les pèlerins au-delà d’une ligne rouge qu’il est le seul à voir. Il menace de sa matraque des militants, puis se ravise en apercevant Mohamed Bensaïd Aït Idder. Penaud, le gendarme s’excuse, impressionné par la stature de l’homme. Ce dernier, alors secrétaire général de l’OADP (parti d’extrême gauche qui sera le socle de l’actuel PSU), est le seul homme politique à avoir fait le déplacement. Les autres, pourtant invités, se sont excusés… à cause de la marche de soutien à la Palestine qui doit se tenir le lendemain à Rabat. Une excuse on ne peut plus diplomatique. La suite des événements, c’est une panne de courant à la cité universitaire d’Errachidia où sont logés les pèlerins. “Les autorités ont coupé l’électricité pour empêcher les journalistes de France 3 de transmettre par satellite le contenu de la cassette”, raconte Chbari. Ce dernier trouve la parade. Il fait sortir discrètement le technicien de la cité universitaire. Direction, le domicile d’un militant local d’Annahj Addimocrati, d’où les images seront transmises à FR3. “Le lendemain, un policier local, plus malin que les autres, a compris le stratagème. Les autorités ont débarqué chez le militant. Ce dernier et le technicien français faisaient la sieste après un repas copieux”, raconte, taquin, Chbari, assez fier de son tour de passe-passe. Se prenant les jambes dans le tapis rouge de l’ouverture, le Maroc officiel ne sait plus où donner de la tête. D’un côté, il joue la carte de la diplomatie. Ainsi, les autorités locales négocient avec Benzekri la remise de la cassette, autour d’une table de réfectoire de la cité universitaire d’Errachidia. “Benzekri était également en contact téléphonique avec El Himma”, rapporte un membre du FVJ. Et de l’autre côté, l’Etat montre les crocs. Le lendemain, les participants au pèlerinage découvrent, médusés, un impressionnant cordon d’éléments du CMI, bloquant la sortie de la cité universitaire. Le convoi des pèlerins quitte les lieux sous bonne garde, raccompagné jusqu’à la sortie de la ville comme une horde d’indésirables. Ils avaient jeté une pierre dans le jardin le plus secret de Hassan II. Mais en octobre 2000, l’heure n’était pas encore à la “lapidation” du roi défunt. Aux pèlerins de Tazmamart, on l’avait bien fait comprendre, ce jour-là...

 
 
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