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Par Hassan Hamdani
Mémoire. Tazmamart dans le rétroviseur
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Une rose brandie par des pélerins,
comme un symbole du souvenir.
(AFP)
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En octobre 2000, le Forum vérité et justice organisait un pèlerinage à Tazmamart. Sept ans se sont déjà écoulés depuis ce premier signe douverture, venu comme une formidable bouffée dair frais après 40 ans sous une chape de plomb. Sept ans à peine, serait-on tenté de dire.
Stationné derrière lhôtel Hyatt Regency, à Casablanca, lautocar de tourisme affrété pour loccasion attend. Quelques militants du Forum vérité et justice, association de victimes des années de plomb, soccupent de guider les passagers levés aux aurores. Il est 5 heures du |
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matin, en ce 7 octobre 2000, date choisie par le Forum pour organiser un pèlerinage en mémoire des répressions sous Hassan II. Sur le pare-brise du car, juste au dessus de la balance, symbole de lassociation, la destination est écrite au stylo feutre : Tazmamart. Elle est tracée tel un graffiti sauvage sur le mur du jardin secret du roi défunt, même si, en cet automne 2000, lexistence du bagne où furent emprisonnés 58 militaires, dommages collatéraux des putschs de 1971 et 1972, nétait plus niée par les autorités. Lété précédent, Mohamed Raïss a même publié, en feuilleton, ses mémoires de rescapé de Tazmamart dans Al Ittihad Al Ichtiraki, le journal de lUSFP de Abderrahmane Youssoufi, Premier ministre du Maroc à la date du pèlerinage. Latmosphère est manifestement à louverture : Mohammed VI, roi depuis un an et des poussières, a autorisé lévènement en signe de rupture avec le règne de son père. Driss Benzekri, président du Forum, en a négocié, en coulisses, les modalités avec Fouad Ali El Himma, alors nouveau numéro 2 du régime. Des membres du Forum sétaient rendus en repérage à Tazmamart trois ou quatre semaines avant le voyage pour déterminer les besoins de lopération. Le premier était la construction dune piste daccès au bagne, qui était alors totalement coupé du monde, se souvient Mohammed Sebbar, actuel président du Forum. Pourtant, ce dernier ne sera pas du voyage. Driss Benzekri avait adressé une invitation en bonne et due forme aux officiels. LAMDH, jugeant cet acte négatif, a refusé de participer au pèlerinage, ajoute Sebbar, qui a dû trancher entre son appartenance au Forum et sa fonction de vice-président de lassociation de défense des droits de lhomme. La plupart des militants dextrême gauche, anciens détenus politiques, se trouvaient à lépoque dans la même situation : à cheval sur plusieurs organisations, du Forum à lAMDH, en passant par le parti Annahj Addimocrati
et clairement le fessier entre deux chaises, ce 7 octobre 2000. Fallait-il boycotter le pèlerinage par refus dune compromission avec le régime ? Ou bien, à limage de feu Benzekri, en faire le terreau de futures négociations avec le nouveau roi ? Comble de lironie (ou inévitable occasion de discorde), lexpédition à Tazmamart sera la genèse de la brouille entre Driss Benzekri et Salah El Ouadie, mentors du pèlerinage et futurs membres de lIER, et les refuzniks de lAMDH et dAnnahj Addimocrati, sur la manière de régler le solde de tout compte des années de plomb.
Paroles de pèlerins
Loin de cette ligne de fracture en cours dachèvement, sur la route entre Casablanca et Midelt, les paysages défilent et les langues se délient. À lavant du car, danciens détenus politiques se succèdent pour témoigner, se soutenir moralement, dénoncer les tortionnaires, mais également pour chanter et rire. Une sorte de mise en jambes avant la catharsis tant attendue au bout du voyage. Applaudissements des passagers à chaque intervention, avant que la fatigue ne commence à se faire ressentir. La somnolence des uns et des autres est entrecoupée de vers en anglais, déclamés par une poétesse comme des interludes. Parfois, cette dernière pousse le sens du sacrifice jusquà les traduire. Dans ce car, un des six en route pour Tazmamart, lambiance est bon enfant et la population disparate. Assis à côté de Fatima Loukili, ex-star de 2M, le cinéaste Abdelhaï Laraki, caméscope numérique à la main, est en repérage pour son premier long-métrage. Le futur Mona Saber qui ouvrira le cycle des films marocains sur les années de plomb. Au fond du car, un caméraman amateur, Marocain de la région parisienne, saisit des souvenirs pour ses amis qui nont pas pu faire le déplacement. À quelques sièges de lui, un couple de militants, détenus dans les années 70, interroge un homme assis derrière eux sur la raison de sa présence. Faits darmes de ce dernier : être né en 1965, année de la fronde lycéenne à Casablanca. Interloqué par la réponse, le couple se rabat rapidement sur leur voisin de rangée. Celui-ci a été victime de la vague de répression qui sest abattue sur les islamistes dans les années 80. Il est journaliste depuis sa sortie de prison et sinterroge déjà sur les éléments publiables du voyage. Les journalistes, embedded (embarqués) par le Forum vérité et justice, auront tous affaire à la censure ou à lautocensure, une fois de retour dans leurs rédactions. On parlera de tortionnaires sans citer de noms, les coupures de presse de lépoque sépancheront sur des on très vagues. Hormis lhebdomadaire Le Journal, qui rue dans les brancards depuis trois ans, tous respectent encore les lignes rouges au pied et à la lettre. Cest notamment le cas de 2M, qui na pas jugé utile de dépêcher une équipe pour couvrir linstant historique.
La prison du désert
Au fil des kilomètres, lexcitation monte dans le car. Les nombreux gendarmes sur la route font office danges annonciateurs : le convoi se rapproche de Tazmamart, puis quitte la route pour emprunter une piste, à travers les nuages de poussière, des collines arides en arrière-plan. Un véritable décor de western. Le bagne patibulaire pointe à lhorizon. Et déjà un mythe qui sécroule pour certains. Cétait une étendue plate visible à 10 kilomètres. Limpression était frustrante pour un homme de limage, se souvient Abdelhaï Laraki. Le bagne, lui-même, semble moins impressionnant que dans limaginaire des gens : des fils barbelés, quatre murs et une cour visible depuis lextérieur. La haine est ordinaire, toujours moins spectaculaire quon ne le pense. Parfois, elle est aussi grossière que le panneau indiquant Tazmamart. Un acte de naissance pour un lieu qui, officiellement, nétait pas censé exister jusquà une date récente. Mais, un panneau de sens interdit, frappé dun Allah, Al Watan, Al Malik, peint à la hâte pour souligner clairement le sens des interdits. Pendant que les uns défendent leur territoire à coup de pinceaux, les autres défrichent des terrains encore vierges à coups de stylo-feutre. Devant le bagne, Abdallah Agaou, ancien de Tazmamart, prend la parole. Il y a été emmuré vivant plus de deux décennies. Il en a gros sur le coeur et tient à le faire savoir. Jai pris le micro, car je voulais me délivrer de tant dannées de calvaire. Montrer du doigt, à tout le monde, le mensonge de Hassan II, se souvient Agaou. Ce dernier est revenu quelques années plus tard à Tazmamart pour lémission Grand Angle sur 2M. Il a découvert, catastrophé, que les cellules avaient été rasées. La sienne, la numéro 5, comme celle de Ahmed Marzouki, la fameuse cellule 10 qui allait donner son titre au best-seller marocain de lannée 2001. Des geôles, on pouvait entendre un coq chanter, se souvient Agaou. Cétait le coq du village. Les pèlerins découvrent, surpris, que Tazmamart est aussi un douar, niché dans une oasis où les habitants ont été isolés du monde, contraints et forcés, pour maintenir le secret du bagne adjacent. Je suis parti demander aux villageois sil men voulaient, confie Agaou. La réponse fut négative.
Rendez-vous avec lhistoire
Le village de carte postale attire lil dune fille venue à Tazmamart
en week-end amoureux avec son petit ami. Elle se fait prendre en photo devant. Les jardins secrets de Hassan II étaient dans tous les environnements possibles et imaginables. Dar El Mokri se trouve ainsi dans un quartier huppé, lexcuse Fouad Abdelmoumni. Puis la fille rejoint ses deux amis perchés sur un mur pour mieux admirer le spectacle. En loccurrence, une photo pour lHistoire, avec un grand H : la veillée aux bougies, au soleil couchant, cadencée par une prière de labsent. Cest manifestement une idée de communicateur, celle de Benzekri, qui étudie alors les périodes de transition dans danciennes dictatures. Il y a puisé cette image symbole : Cétait la deuxième fois que nous organisions une veillée aux chandelles. Nous nétions pas encore totalement rassurés sur la tournure des évènements. La première fois, à Derb Moulay Cherif, des militants ont hésité à sasseoir, se souvient Abdelmoumen Chbari. Mais ici, les pèlerins osent, tant lémotion semble envahir lespace. Elle est palpable, prend la forme dune mère de disparu, venue pleurer son fils enterré dans lenceinte de Tazmamart, et qui offre une rose à un soldat derrière les barbelés où a péri son enfant. Le soldat a été plus tard sanctionné pour avoir accepté la rose tendue, raconte Chbari. Lémotion, cest aussi Midhat Boureqat, voûté par les années à Tazmamart, longeant le mur denceinte du mouroir. Une militante dAmnesty international lui annonce quelle a vu le bagne dans les années 80 depuis la colline le surplombant. Boureqat lui répond : Moi, cest la première fois que je vois Tazmamart de lextérieur. Il a dit tout ce quil y avait à dire. La réalité peut reprendre ses droits. Le matin même, une équipe de France 3 est venue filmer le lieu. Alors que la majorité des pèlerins lignorent encore, les images saisies par les journalistes français agitent depuis le début de la journée les cercles sécuritaires à Rabat. Lordre est donné de récupérer la cassette à tout prix.
La chasse à la cassette
Lautorisation du pèlerinage avait été interprétée comme un désir douverture du nouveau régime. Mais dautres nous mettaient clairement des bâtons dans les roues, contextualise Abdelmoumni. Des bâtons et des coups de canif dans les pneus du véhicule de léquipe de la télé française. On a voulu ainsi les séparer du cortège pour pouvoir récupérer leur cassette, raconte Chbari, qui recueille les trois journalistes dans un autocar du convoi. Sur la route entre Tazmamart et Errachidia, le pèlerinage se transforme en thriller. Un barrage routier stoppe le convoi : les autorités cherchent les trois journalistes et la fameuse cassette. Ces derniers, dissimulés dans la pénombre dun car, au milieu des pèlerins, réussissent à tromper le flair des autorités. Pour autant, la tension continue à monter. Le gouverneur est là en survêtement, arraché à ses loisirs du week-end. Plus loin, un gendarme casqué et harnaché tente de maintenir les pèlerins au-delà dune ligne rouge quil est le seul à voir. Il menace de sa matraque des militants, puis se ravise en apercevant Mohamed Bensaïd Aït Idder. Penaud, le gendarme sexcuse, impressionné par la stature de lhomme. Ce dernier, alors secrétaire général de lOADP (parti dextrême gauche qui sera le socle de lactuel PSU), est le seul homme politique à avoir fait le déplacement. Les autres, pourtant invités, se sont excusés
à cause de la marche de soutien à la Palestine qui doit se tenir le lendemain à Rabat. Une excuse on ne peut plus diplomatique. La suite des événements, cest une panne de courant à la cité universitaire dErrachidia où sont logés les pèlerins. Les autorités ont coupé lélectricité pour empêcher les journalistes de France 3 de transmettre par satellite le contenu de la cassette, raconte Chbari. Ce dernier trouve la parade. Il fait sortir discrètement le technicien de la cité universitaire. Direction, le domicile dun militant local dAnnahj Addimocrati, doù les images seront transmises à FR3. Le lendemain, un policier local, plus malin que les autres, a compris le stratagème. Les autorités ont débarqué chez le militant. Ce dernier et le technicien français faisaient la sieste après un repas copieux, raconte, taquin, Chbari, assez fier de son tour de passe-passe. Se prenant les jambes dans le tapis rouge de louverture, le Maroc officiel ne sait plus où donner de la tête. Dun côté, il joue la carte de la diplomatie. Ainsi, les autorités locales négocient avec Benzekri la remise de la cassette, autour dune table de réfectoire de la cité universitaire dErrachidia. Benzekri était également en contact téléphonique avec El Himma, rapporte un membre du FVJ. Et de lautre côté, lEtat montre les crocs. Le lendemain, les participants au pèlerinage découvrent, médusés, un impressionnant cordon déléments du CMI, bloquant la sortie de la cité universitaire. Le convoi des pèlerins quitte les lieux sous bonne garde, raccompagné jusquà la sortie de la ville comme une horde dindésirables. Ils avaient jeté une pierre dans le jardin le plus secret de Hassan II. Mais en octobre 2000, lheure nétait pas encore à la lapidation du roi défunt. Aux pèlerins de Tazmamart, on lavait bien fait comprendre, ce jour-là... |
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