|
Par Réda Allali
Musique. Le voyage des Hoba
Hoba Hoba Spirit a achevé une tournée de cinquante concerts, à travers 7 pays. Une expérience intense, sur laquelle revient le leader du groupe.
Casablanca, le 17 mars.
Complexe Culturel Mohamed Zefzaf
Cest le lancement officiel du nouvel album, Trabando. Pour la première fois, nous avons assuré l'organisation tous seuls : sono, sécurité, billetterie, communication... La salle est comble et, dehors, une énorme foule ne comprend pas qu'il n'y ait plus de place et fait pression sur l'entrée. Le concert est électrique, l'accueil enthousiaste mais la musique passe au second plan : nous avons peur d'être débordés. La conclusion est claire : il faut prévoir des salles plus grandes, et déléguer l'organisation à des structures qui nous permettront de nous concentrer sur le concert. Mais où sont ces salles plus grandes ? Où sont les structures qui peuvent faire ce boulot ? |
|
 |
Tarifa, le 28 avril.
Festival du cinéma Africain
Le spectacle a surpris les Espagnols. Depuis la scène, on aperçoit les lumières de Tanger, on n'a pas vraiment l'impression d'être à l'étranger. Juste après le concert, un journaliste local demande une interview et concentre aussitôt toutes ses questions sur le problème du Polisario. Je refuse d'entrer dans son jeu et l'interview tourne court. Bizarre comme il est difficile de parler de musique avec les journalistes... Un groupe d'étudiants marocains venus de Malaga nous explique : "Ici, lorsqu'on parle des Marocains, c'est pour évoquer les harraga, les trafiquants de cannabis ou les terroristes. Ce soir, vous avez cassé les clichés et on est très fiers de notre drapeau". Des mots qui font chaud au coeur et qui, en même temps, nous mettent une énorme pression sur les épaules. Il faut l'assumer, même si on n'a rien demandé à personne. |
|
 |
Mohammédia, le 8 juin.
Festival des fleurs
Il y a des jours où rien ne marche. Le public est tellement loin qu'on ne le voit pas. Pendant les balances, on nous a demandé de ne pas faire trop de bruit pour ne pas contrarier les autorités locales. En fait, on se demande pourquoi ils ont organisé un festival; tout semble les déranger... Backstage, la sécurité est agressive, obsédée uniquement par le fait de vider le buffet des artistes le plus vite possible. On verra même un gorille en uniforme glisser un gâteau à la crème directement dans sa poche. Sur scène, on nous demande d'écourter le show après à peine cinq morceaux. On s'arrête, frustrés. |
|
 |
Kénitra, le 9 juin.
Ce soir, nous terminons une tournée de huit concerts effectués dans le cadre de la Caravane de la citoyenneté, pour inciter les jeunes à voter. Un tour du Maroc très convivial, qui nous a permis de prendre conscience que notre public a grandi d'un coup. Les passages télé sur Al Aoula show et Studio 2M ont fait leur effet. On mesure l'impact du petit écran jusque dans les réactions des policiers de l'aéroport. Tout ce qui se passe autour de nous est très bizarre... |
|
 |
Essaouira, le 21 juin.
Festival Gnaoua et musiques du monde
Une foule immense, à fond avec nous de la première note à la dernière. Les problèmes techniques se multiplient, le vent désaccorde les guitares, s'engouffre dans les micros et complique les choses. Il y a trop d'émotion dans ma tête et je perds ma concentration au fil des morceaux. Mais le groupe, plus stable, assure et me ramène dans le concert. Le lendemain matin, une équipe de télévision nationale nous demande si on va jouer ou si on était venus pour passer des vacances". Quelques minutes plus tard, un journaliste de la radio française RFI nous accueille en direct avec l'enregistrement du concert de la veille. L'écart est immense. |
|
 |
Agadir, le 5 juillet.
Festival Timitar
Lorsqu'on joue à Agadir, on se prépare psychologiquement à affronter un public difficile, qui n'extériorise pas ses émotions. Mais ce soir, c'est très différent, une sorte de réédition dEssaouira : même chaleur, même participation du public. A la différence près que le groupe est mieux calé dans sa musique. Au bout du second morceau, les barrières VIP sautent et... tout continue comme si de rien n'était. La preuve que cette séparation ne sert pas à grand-chose, à part à exacerber les frustrations de ceux qui en sont exclus et à donner de l'importance à ceux qui y sont admis. On nous demande de faire un rappel, et Karim Ziad, l'immense batteur algérien, nous rejoint sur scène spontanément. Lui, le grand maître des rythmes complexes, s'acharne sur un brave rock binaire, le sourire jusqu'aux oreilles. Sans doute le meilleur concert de Hoba à ce jour avec celui du Festival de Casablanca, à domicile. |
|
 |
Nador, le 17 juillet.
Devant nous, il y a une foule immense, qui ne manifeste aucune espèce d'enthousiasme pour notre musique. Quelques jours après la folie de Tanger, la douche est froide. Ce genre de situation peut faire perdre confiance, on est tenté d'écourter le show ou de jouer entre nous, comme en répétition. Il y a quelques années, c'était comme ça partout, il fallait une heure de musique pour réussir à décoincer 20% des gens. Ce soir, en deux heures, on a peut-être convaincu vingt personnes. Cette ville n'a pas eu beaucoup de concerts à se mettre sous la dent, la foule ne sait pas trop comment réagir. Alors il faut faire son boulot sérieusement, défricher le terrain pour ceux qui viendront après. |
|
 |
Nyon (Suisse), le 25 juillet.
Paleo Festival
Ici, on touche le très haut niveau en termes d'organisation. Sept jours de musique pour plus de deux cent mille spectateurs payants. Le pass pour la semaine coûte 300 euros, et il n'en reste plus depuis des mois. Muse, Bjork, Pink, ou encore Gad El Maleh sont les têtes d'affiche du Festival. Et surtout les Arctic Monkeys. Les Anglais donnent une véritable leçon de rock and roll, même si leur communication avec le public est plus que sommaire. Simple et puissant. Ils ont le culte de la mélodie, de l'énergie et de l'efficacité. En les regardant, on a pris une leçon. Quelques minutes avant le concert, ils s'amusaient dans les loges à allumer des pétards. Des gamins surdoués, qui rappellent que si le rock est né aux Etats-Unis, ce sont bien les groupes anglais qui l'on porté au summum. Voilà, le rock, c'est le chaâbi des Anglais et l'aéroport de Liverpool s'appelle "John Lennon". Dans les loges de Hoba, la fatigue se fait sentir, c'est le cinquième concert de la semaine. Nous avons l'immense surprise de voir Robert Plant nous rendre visite. Le chanteur mythique de Led Zeppelin partage un long moment avec nous. Il nous parle de son expérience, de son amour de la musique marocaine (Najat Atabou et Rkia Demsiria en tête). Lorsqu'on monte sur scène, il n'y a plus de fatigue. |
|
 |
Martil, le 18 août.
Cest étrange, comme les concerts qui s'annoncent catastrophiques peuvent finalement décoller miraculeusement. On joue sur la plage, l'ambiance est détendue. On a calculé avant de commencer que c'était la quarantième date de la tournée. La routine menace. Du coup, spontanément, on se met à improviser, et c'est le bonheur ! Saâd remplace l'intro de Marock and roll par celle de Beat it de Michael Jackson. On rallonge les parties de guitare, on s'amuse. En pleine confiance, sans pression, tout est possible. Du coup, on regrette que les gros concerts de l'été (Essaouira, Timitar, Casa) soient derrière nous. S'ils avaient eu lieu en août, les prestations auraient été meilleures, c'est sûr. |
|
 |
Alger, le 28 août.
On a toujours voulu jouer en Algérie. Un morceau comme Ida N'zour n'bra fait partie du folklore oranais. Sur place, on découvre que les fans de musique sont admiratifs devant les festivals marocains comme le Boulevard ou Essaouira. Alger est accueillante. Malgré les barrages omniprésents, malgré les attentats, il n'y a pas véritablement de tension dans la rue. Au contraire, on se sent très vite chez nous. En se promenant dans les rues, on se demande comment deux pays aussi voisins peuvent se permettre le luxe de se passer lun de lautre. On joue avec Massari, une star du R'n B et Lotfi double canon, un rappeur à gros impact très respecté ici. Clairement, ce ne sont pas les conditions idéales pour notre musique. Malgré cela, et passé le premier quart d'heure de surprise, une partie des spectateurs accroche. Mais on sent bien que nous avons loupé notre public potentiel. Il faudra revenir, c'est sûr. |
|
 |
Casablanca, le 29 août.
Retour à la maison, la tête pleine d'émotions. Tout le monde fantasme sur une longue coupure, enfin des vacances. Mais après deux jours de silence, les téléphones sonnent, les répétitions s'organisent, les nouveaux morceaux tombent. Et l'aventure continue. |
|
|