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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Fahd Iraqi

Bourse. Le milliard pour Chaabi

14 ans après sa privatisation,
la SNEP fait son entrée sur
la place casablancaise.
(TNIOUNI / NICHANE)

Avec l’introduction de la SNEP, le groupe Chaabi fait sa première incursion en Bourse. Zoom sur la dernière grande opération boursière de l’année.


Le spot télé ne rate aucun écran publicitaire “prime time” des deux chaînes nationales. Sur fond blanc, George Qaradahi, tête familière pour la ménagère de moins de 50 ans, vient annoncer l’introduction en Bourse de la SNEP. Qaradahi, c’est un peu le Jean-Pierre Foucault de MBC, avec sa version arabophone de “Qui veut gagner des millions ?”. Mais c’est un milliard de dirhams que rapportera l’opération boursière à
Miloud Châabi. Et le fondateur d’Ynna Holding n’a pas dit son dernier mot. La cession de 35% du capital de la Société nationale d’électrolyse et de pétrochimie (SNEP) sur le marché boursier n’est que la première salve d’une longue série. Pas moins de cinq autres filiales du groupe devront également faire leur entrée en Bourse dans les deux années à venir : Dimatit, Super Cérame, GPC, SCIF et, surtout, la gigantesque Chaabi Lil Iskane, attendue pour janvier prochain. C’est Lhaj Miloud Chaabi en personne qui a annoncé publiquement ce timing. C’était mercredi dernier, dans les locaux d’Attijariwafa bank, la banque chargée de ce placement. Et au siège de la plus puissante banque du pays, le célèbre homme d’affaires fait comme chez lui. Les cadors d’Attijari Finances sont sur leur 31 et le restaurant du 6ème étage est mobilisé pour accueillir les analystes financiers à la rupture du jeûne... par une incontournable gorgée de Aïn Soltane, l’eau minérale produite par le groupe. “C’est l’une des rares fois où une eau concurrente de Aïn Saïss fait irruption dans le siège d’une filiale de l’ONA”, souffle ironiquement cet observateur, pour rappeler la farouche concurrence entre ONA et Ynna Holding. La dérogation de “consommer maison” est toutefois difficilement évitable : Aïn Soltane est produite par Al Karama, une filiale de la SNEP, qu’Attijari Finances vend aujourd’hui sur la place boursière. Une tâche finalement pas très compliquée, vu les atouts de l’entreprise et, surtout, la conjoncture du marché.

Un quasi-monopole
SNEP passe pour être l’un des fleurons du groupe Chaabi. Pourtant, cette entreprise, qui vaut aujourd’hui près de 3 milliards de dirhams, était techniquement dépassée et économiquement sinistrée quand l’Etat s’en est débarrassée en 1993. En la reprenant pour 400 millions de dirhams, Miloud Chaabi héritait de l’unique outil de production pour subvenir aux besoins du pays en PVC, en soude et en eau de Javel… Autant de produits indispensables pour différentes industries, pour ne citer que le textile, le bâtiment ou l’automobile. Mais Chaabi n’est pas du genre à se contenter d’une situation de rente. Ynna Holding met les bouchées doubles pour le développement de l’unité implantée à Mohammedia. Sur une quinzaine d’années, la SNEP augmente à plusieurs reprises sa capacité de production et en profite pour moderniser son outil. Autrefois unité bringuebalante et polluante, la SNEP cumule aujourd’hui les homologations aux rigoureuses normes internationales en matière d’environnement. “Depuis la reprise de la société, nous avons investi un milliard de dirhams, soit deux fois et demie son prix d’acquisition, sans qu’il n’y ait aucune obligation dans le cahier des charges”, souligne l’homme d’affaires, qui n’hésite pas à critiquer la tournure qu’ont prise certaines privatisations. Mais la croissance de la SNEP doit également beaucoup à celle de son marché. Quasiment sans concurrent dans la plupart des segments dans lesquels elle opère, la société accompagne la demande. Sur le marché du PVC (fabrication de tubes, câbles ou encore de semelles de chaussures), SNEP sert quelque 49 000 tonnes, soit 80% de la consommation locale. Elle est aussi l’unique producteur marocain de soude solide et ne compte qu’un seul concurrent dans la production de soude liquide. Idem pour le chlore, dont la filiale du groupe Chaabi est l’unique fournisseur au Maroc. “Cela est dû aux contraintes réglementaires strictes régissant son transport et son stockage”, explique le management de la société. En gros, la société couvre, selon les types de produit, entre 70 et 100% des besoins d’un marché local qui affiche depuis des années un taux de progression à deux chiffres. La SNEP se retrouve même face à une saturation de ses carnets de commande. Un programme d’investissement de 650 millions de dirhams est du coup prévu pour doubler la capacité de production en PVC. “La société a bien les moyens d’autofinancer cet investissement, mais il n’est pas exclu de recourir au marché financier”, expliquent les conseillers d’Attijariwafa. En effet, avec un résultat qui devra tripler (pour dépasser les 200 millions de dirhams) sur les cinq prochaines années, l’assise financière de la SNEP peut-être qualifiée de solide.

Un prix trop élevé ?
Néanmoins, la valorisation à 3 milliards de dirhams reste aux yeux de plusieurs analystes relativement exagérée. “La méthode des comparables boursiers est mentionnée juste pour la forme. Les conseillers d’Attijariwafa retiennent essentiellement la fourchette de prix obtenue par l’actualisation du cash futur que devrait dégager l’entreprise”, souligne un analyste. Pis encore, les hypothèses prises en compte dans les calculs sont peu conservatrices. “La société table sur une progression moyenne du chiffre d’affaires de 18%, alors que le rythme de progression du marché du PVC (ndlr : cœur de métier de la SNEP, représentant 75% de son volume d’activité) se limite à 13%”, surenchérit un autre analyste. Surtout, durant les prochaines années, la société sera confrontée à la rude concurrence des matières premières importées, avec la suppression totale programmée des droits de douane. “Nous nous alignerons sans difficulté sur les prix pratiqués en Europe”, tient à rassurer le management de l’entreprise. Au-delà de ces quelques réserves, l’introduction de la SNEP est vouée à un grand succès populaire. La forte demande sur le marché se traduira certainement par une attribution de quelques titres seulement aux personnes physiques. Sur le marché secondaire, le cours devrait enregistrer une hausse assez conséquente, sous l’effet de la canalisation d’une partie du cash déversé. Surtout qu’avec Qaradahi, on risque de voir la ménagère de moins de 50 ans dans les files d’attente, venue à son tour “gagner des millions”.



Cessions. Le jackpot du marché

En juillet 2006, l’introduction en Bourse d’Addoha a laissé rêveur plus d’un homme d’affaires. En vendant 35% de sa société, Anas Sefrioui a empoché 2,7 milliards de dirhams. Un montant record, jamais encaissé par un particulier à la Bourse de Casablanca. Avant cette opération, le record était détenu par la famille Kettani qui, en cédant le groupe Wafa à la BCM, avait perçu 2 milliards de dirhams en décembre 2004. Mais depuis Addoha, les grandes opérations de cession sur le marché se sont multipliées. “Les cessions pour plus d’un milliard de dirhams sont devenues pratiquement banales”, observe cet analyste financier. En effet, au cours de ce mois d’octobre, deux groupes ont empoché plus d’un milliard en introduisant une filiale en Bourse : il s’agit de Chaabi (avec la SNEP) et de la fratrie Bensalah, qui a empoché 1,2 milliard de dirhams après la vente en Bourse de 17% du capital d’Atlanta. “La hausse du marché permet de mieux valoriser les nouvelles recrues. Les vendeurs encaissent alors un maximum”, explique cet analyste. En plus, les sociétés se montrent de moins en moins généreuses quand il s’agit de décote, comme c’est le cas de la SNEP : le prix maximum (1250 dirhams par action) correspond à la limite supérieure de la fourchette d’évaluation. Et pour cause, les actionnaires historiques vivent plutôt mal la flambée vertigineuse des cours suite à l’introduction. Pour l’anecdote, Anas Sefrioui avait reproché à Attijari Finances d’avoir bradé son entreprise, dans la mesure où son cours d’introduction a été multiplié par 5 quelques semaines après sa mise sur le marché.

 
 
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